‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 205 sur 240 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

bien qu'entre vous et moi il y a une distance extrême de position, mais ça ne m'empêche pas de vous aimer et d'éprouver un vrai plaisir chaque fois que le hasard nous met en présence. Voulez-vous que nous soyons amis? Dame! je n'ignore pas que je pèche par l'éducation et par les manières; mais le cœur , voyez-vous, est bon, c'est déjà quelque chose.

Il y avait dans la parole du boucanier tant de bonté et tant de sentiment, que le gentilhomme breton se sentit tout attendri : il se rappela la modeste et rare intrépidité déployée par Mathurin lors du sauvetage de Nativa, combien lui, de Morvan, était seul, isolé sur la terre, et, serrant avec effusion la main que lui présentait Mathurin :

— Ma foi, j'accepte de grand cœur l'offre de votre amitié, lui dit-il. Vous m'avez l'air d'un exellent homme.

— Sensible comme une jeune fille et discret comme un confesseur. Nous parlerons d'elle autant de fois que cela vous plaira.

Cette réponse embarrassa le jeune homme, et il hésitait à en demander l'explication à Mathurin, lorsque ce dernier ajouta :

— Si rien ne vous retient plus à Versailles,

voulez-vous m'accompagner à Paris? J'ai là mon carrosse qui est à vos ordres'

— Ah ! vous avez un carrosse! répéta avec surprise de Morvan qui remarqua seulement alors l'élégance sévère et irréprochable de la toilette de Mathurin, savez-vous bien que vous aussi me paraissez en veine de fortune? Jour de Dieu ! quel costume pour un maquignon! Vous semldez venir de la cour?

— Je viens, en effet, de causer pendant une heure en particulier avec le roi, répondit simplement Mathurin en se rangeant pour laisser le jeune homme ébahi monter dans le carrosse.

Si le lecteur veut bien reporter sa pensée à lepoque à laquelle se passe notre histoire, c'està-dire à cette époque où le prestige de la royauté fut presque une religion, il comprendra sans peine non-seulement Fétounement, mais encore la stupéfaction véritable que la réponse de Mathurin dut causer à de Morvan.

— Vous vous êtes entretenu pendant une heure en particulier avec Sa Majesté Louis XIV? répéta le jeune gentilhomme en regardant à deux reprises son compagnon pour s'assurer

qu'il n'était pas en proie à un accès de folie.

— Certes, dit Mathurin ; mais que trouvezvous donc de si extraordinaire à cela? Nous avions, le roi et moi, une affaire à traiter; il a bien fallu nous voir pour débattre nos intérêts respectifs!...

De Morvan crut alors, sachant combien son compagnon manquait d'éducation et de savoirvivre, à une plaisanterie d'un goût équivoque, mais Mathurin ne le laissa pas longtemps dans cette erreur.

— M. le chevalier, lui dit-il en changeant tout à coup de ton, c'est à peine si je vous ai rencontré sur ma route; mais cela m'a suffi pour vous apprécier comme vous le méritez. Les qualités, que j'appellerai de race, et qui n'ont pas besoin du contact du monde pour prendre leur entier développement, telles que le courage, la probité, le respect de son nom et de sa parole, existent en vous à un haut degré, je le reconnais. Ces qualilébfontdcvousunparfaitgcntilhomme,mais rien de plus. Pour devenir ce qu'on appelle dans le sens élevé un homme, il vous manque encore une chose qui s'acquiert, et que la nature et l'instinct ne peuvent donner : l'expérience. Quand votre cœur saignant aura laissé ses belles illusions aux ronces du chemin ; que votre

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