‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 208 sur 240 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

n'en retrouve plus sur la terre ; et il m'aimait... ah ! il m'aimait... comme on ne m'aimera plus!

— Je ferai de mon mieux pour le remplacer près de vous.

— Oui, tu es un brave et loyal garçon, Louis, je le sais. Tu seras reconnaissant de mon dévouement ; mais, que veux-tu ? Il y a dans le coeur humain de ces sympathies inexplicables que les faits et les actions ne peuventremplacer. Je donnerais volontiers, oui, bien volontiers, ma vie pour sauver la tienne ; mais, je le sens, tu ne seras jamais pour ma tendresse ce qu'a été ton malheureux père !

Legoff s'arrêta un instant, puis reprenant bientôt la parole, mais cette fois d'une voix stridente et dont les notes ressemblaient assez au bruissement que produit la course du serpent à travers les savanes desséchées du désert :

— Sais-tu encore ce qui me fait pleurer? ditil : c'est que depuis quinze ans que ton père n'est plus, mon bras n'a pu encore atteindre son assassin !... que j'ai jusqu'à ce jour laissé le sang de mon matelot sons vengeance!... Comprends-tu à présent pourquoi j'ai besoin de toi?...

— Oui, s'écria de Morvan, et je jure devant Dieu que, dans quelque position que je me

trouve, en quelque moment que ce soit, je quitterai sans hésiter, amour, fortune, plaisirs, pour obéir à votre voix, dès qu'elle m'appellera, et courir sus à l'assassin du comte de Morvan !

— Je prends acte de ce serment ! dit le boucanier d'un ton solennel. N'oublie point, Louis, que d'y manquer équivaudrait pour toi à la malédiction de ton père !

Legoff laissa alors pendant près d'une demiheure le jeune homme dans ses réflexions. Ce ne fut qu'en arrivant à Sèvres qu'il reprit la conversation.

— Mon cher comte, dit-il à de Morvan, me permettez-vous de vous adresser une question, peut-être indiscrète, et embarrassante à coup sûr, si vous y répondez avec franchise? Comment se fait-il que je vous aie rencontré à Versailles?

— J'étais à Versailles pour attendre à son passage et pour l'entrevoir une seconde seulement une jeune personne que j'aime de tout mon cœur, répondit le gentilhomme en rougissant, mais heureux d'avoir enfin un ami à qui il pût parler de la fille du comte de Monterey.

— Nativa deSandoval, n'est-ce pas?

— Elle-même, dit de Morvan, sans chercher à

Page 1