CHAPITRE VI
cacher son étonnement. A mon tour, baron Legoff, permettez-moi de vous demander comment vous avez pu deviner ce nom?
— Il m'est, cher comte, impossible de satisfaire en ceci votre curiosité. Je sais tout ce qui se passe ; j'interroge beaucoup, mais je ne réponds jamais. Au reste, si ce renseignement peut vous être agréable, je vous apprendrai que je connais Nativa depuis deux ans.
— Vous connaissez Nativa depuis deux ans! répéta le jeune homme.
— Depuis deux ans ou dix-huit mois ! Cette petite est fort jolie et fort aimante! La première fois que j'entendis parler d'elle, ce fut à propos d'une passion violente qu'elle éprouvait pour un des plus célèbres boucaniers de l'île de la Tortue , un garçon plein de mérite et de distinction , ma foi, et joli homme au possible ! Nativa en était folle!
— Je connais cette histoire, baron, répondit de Morvan, qui ne put s'empêcher de pâlir, malgré ses efforts pour rester calme et paraître indifférent ; Nativa me la racontée ellemême.
— Vraiment!... Alors cette enfant est plus forte que je ne l'aurais cru... Ah! c'est ellemême qui vous a fait cet aveu?... Tiens! mais
cela dénote de sa part une hardiesse et une profondeur d'esprit réellement incomparables!... Et, dites-moi, cher comte, Nativa a-t-elle ajouté que le souvenir de cet homme était resté tellement vivace en son cœur, qu'il y a de cela aujourd'hui six mois à peine, elle lui écrivit pour lui offrir, sinon sa fortune, car son père l'eût déshéritée, du moins sa main?...
— C'est une infâme calomnie! s'écria de Morvan.
— Bon, voilà que vous m'insultez gratuitement! dit Legoff en riant. Au fait, les amoureux ne sont-ils pas les trois quarts du temps fous à lier? Qu'attendre de raisonnable de leur part? Après tout, si Nativa, si franche et si explicite avec vous, ne vous a point parlé de cette lettre, c'est que, sans doute, cette lettre n'a jamais existé!...
— Je vous le répète, baron, c'est une calomnie infâme!
— Ma foi, à voir votre assurance, je serais assez porté à partager votre opinion, si une chose ne me gênait un peu... C'est que j'ai vu, vu par moi-même, la lettre de Nativa entre les mains du boucanier à qui elle l'a adressée! Peut-être aussi ce boucanier a-t-il fait un faux pour briller à nos yeux et s'amuser à nos