CHAPITRE VJ
dépens ! . . .N'importe, si vous voulez en croire mon expérience, vous romprez au plus vite avec Nativa... Il y a dans le regard de cette jeu ne fille quelque chose de profond qui ne sied pas à son âge et me donne une mauvaise opinion d'elle... Vous ne répondez pas?... Allons, je comprends votre silence. Il signifie que l'esprit le plus droit et le cœur le plus ferme, lorsqu'ils sont atteints par l'amour, cessent, le premier de voir clair, et le second de résister... Ne parlons donc plus de cela...
— Oui, je vous serai, en effet, obligé de changer de sujet de conversation , dit de Morvan : revenons à ce qui nous concerne. Comment se fait-il, je vous prie, que depuis dixsept ans que M. le comte de Morvan est mort, vous n'ayez jamais songé à m'apprendre cette triste nouvelle ?
— Cher Louis, j'ignore si les idées dans lesquelles vous avez été élevé et dont vous subissez naturellement encore l'influence, vous permettront de comprendre ma réponse; n'importe ! Je vais vous parler à cœur ouvert. Lorsque mon malheureux matelot fut assassiné, vous étiez âgé de cinq à six ans à peine.
« Quelle impression eût faite à cette époque sur votre esprit l'annonce de cet épouvantable mal- 2. 18
heur? Une impression à peu près nulle, qui se serait affaiblie rapidement d'heure en heure, pour ne plus laisser de traces le lendemain. Une fois arrivé à l'âge de la force et de la raison, la fin tragique de votre infortuné père, pensée avec laquelle vous auriez été familiarisé depuis longtemps, n'aurait éveillé en vous ni sentiment de douleur, ni idée de vengeance. J'ai donc préféré attendre. A présent, il est un reproche que vous n'osez peut-être pas m'adresscr, mais que votre cœur doit formuler tout bas : vous trouvez étrange, sans doute, que j'aie laissé votre jeunesse se passer dans l'abandon, presque dans la misère? Je ne vous cacherai pas non plus qu'en agissant ainsi j'ai encore obéi à un calcul.
«J'ai craint que la richesse et le luxe par l'abus des jouissances ne vous fissent perdre votre virilité morale et physique, ne vous rendissent un être efféminé et incapable de prendre et de suivre une grande et forte résolution.
«c Je me suis contenté, pour vous mettre audessus des atteintes d'u ne pauvreté qui , elle aussi , eût pu vous flétrir, de vous donner le slrict nécessaire. C'était d'après mes ordres que l'armateur Cointo vous comptait une pension mensuelle de cinquante livres!
« Que votre fierté ne s'indigne pas des faibles