CHAPITRE III
l'on a passé votre tour par erreur : à vous à présent la main ! Quelle banque faites-vous ?
— Je regrette de ne pouvoir, me trouvant en bénéfiee, continuer ce lansquenet, répondit de Morvan en se levant; je dois partir !
— Comment donc! mais vous êtes tout à fait dans votre droit, chevalier, dit de Broglie. Les joueurs qui restent sur leur gain sont, au contraire , très-fort estimés ; on les appelle des hommes de caractère.
— Je vous prie de croire, monsieur, que si je cesse déjouer, ce n'est nullement avec l'intention de réaliser un bénéfice !
— Ah ! ah ! un rendez-vous d'amour, sans doute, avec la belle Nativa, ajouta Dubois d'un air moqueur. Sacrebleu, jeune homme, vous êtes un heureux mortel !
Ces paroles , prononcées par l'abbé si mal à propos , élevèrent au comble l'indignation du jeune homme.
— Monsieur, lui dit-il lentement et en attachant sur lui un regard chargé de mépris, si vous étiez de ma condition ou même un honnête roturier, je m'en rapporterais à mon épée du soin de châtier votre impertinence; avec un tel personnage que vous, tout rapprochement, vous devez le comprendre, quelque éhonté que
VOUS soyez, est impossible ! Si je refuse de continuer le jeu, c'est que je viens d'apprendre quel honteux cuistre vous êtes, et (pic je me regarderais comme déshonoré, si je restais plus longtemps en votre compagnie.
Cette violente apostrophe fut suivie d'un profond silence : les courtisans comprenant que de Morvan avait raison, et ne tenant nullement, quoique ses paroles constituassent une insulte indirecte pour eux, à venger l'injure de Dubois, se trouvaient fort gênés. Quant au misérable abbé, sa pâleur livide, ses paupières dilatées par la rage, ses poings crispés, prouvaient combien, malgré son effronterie et son impudeur, il était sensible à l'outrage qui venait ainsi publiquement de l'atteindre en plein visage.
— S mille tonnerres! s'écria-t-il en laissant tomber coup sur coup une dizaine de grossiers jurons, s.... mille tonnerres, vous ne porterez pas, mon hobereau, cette impertinence en paradis!... Ah! vous faiteslerodomont et le matamore avec moi ! Voyons , mon petit monsieur, oseriez-vous bien me donner votre adresse ?
— Je vous répète, reprit froidement de Morvan , qu'entre vous et moi il ne peut y avoir rien de commun ! Si je ne vous ai pas déjà imposé silence avec ma canne, c'est par
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respect pour les |)crsonnes ici présentes. Quant à mon adresse, je suis loin de la cacher : je demeure...
— Il est inutile que vous donniez votre adresse à l'abbé , interrompit vivement de Noce. Qu'est-ce que vous voulez qu'il en fasse?
— M. le comte ! s'écria Dubois en regardant de Noce de travers.
— Eh bien! quoi, l'abbé, reprit de Noce, ne vas-tu pas me chercher querelle à présent , parce que j'essaye d'assoupir cette affaire ? Dame! que veux-tu, mon cher? au fond, M. le chevalier a raison. Tu ne vaux pas grand'chose, et il faut que nous soyons d'affreux corrompus comme nous le sommes, pour être de tes amis.
— Allons bon! voilà de Noce qui passe à l'ennemi, dit Dubois, qui, changeant tout à coup de ton et de figure, parut prendre la brutale franchise du courtisan pour une plaisanterie, et se mit à grimacer un sourire. Noce, à l'occasion je me ressouviendrai de cela...
Le misérable disait vrai : Noce devait payer de l'exil, vingt ans plus tard, le jour où Dubois fut nommé premier ministre, son intervention de cette soirée.
De Morvan se disposait à |)artir lorsque le marquis d'Effiat s'adressant à lui :
— M. le chevalier , lui dit-il froidement , comme vous ne faites [)as partie de la cour et que nous n'avons pas l'honneur d'être personnellement connus de vous, veuillez emporter les dix mille livres qui vous reviennent.
D'ElTiat prit à ses voisins cinq rouleaux d'or contenant chacun deux mille livres et les remit à de Morvan.
— Ma foi, toute cette discussion, survenue si mal à i)ropos au beau milieu de nos plaisirs, a tourné mon esprit au sombre, dit de Noce. Mes amis, au revoir, je vais me coucher.
— Sans rancune, n'est-ce pas? cria Dubois en souriant à de Noce qui s'en allait.
— Te garder rancune , l'abbé ! à Dieu ne plaise! N'es-tu pas heureux d'avoir pour compagne l'âme la plus noire et l'esprit le plus brillant du royaume? Je suis tout à toi !
De Noce et de Morvan sortirent en même temps.
— Chevalier, dit le premier, quand on porte dix mille livres sur soi, et que minuit sonne, il n'est pas prudent de courir à pied les rues de Paris. Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter une place dans mon carrosse? Je vous jeterai en passant chez vous.
De Noce lui adressa celle offre avec une telle
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amabilité, (jue de Morvan ne crut pas pouvoir la refuser.
— Chevalier, reprit le jeune comte lorsqu'ils se trouvèrent assis Turi près de l'autre en voiture, quand je suis embarrassé pour entamer un sujet de conversation, savez-vous ce que je fais? J'entre franchement et brusquement dans le cœur de la question !... Vous m'avez plu singulièrement dans votre duel de tantôt, et votre indignation de ce soir, quoiqu'elle fût une critique de ma conduite, et qu'elle tombât d'aplomb sur ma légèreté, m"a été fort agréable !... J'aime beaucoup voir la noblesse tenir sa place. Nous sommes parfois, nous autres courtisans, d'un déplorable laisser-aller. Dès qu'il ne s'agit plus dune question de préséance , que nous ne sommes pas jaloux d'un égal à qui le roi donne à tenir de préférence le bougeoir, nous faisons un bon marché inouï de nos qualités et de notre personne ! Nous laissons entrer de plein pied le premier cuistre parvenu dans notre intimité !... Ce misérable abbé Dubois est une puissance ; on compte aujourd'hui avec lui ! Croyez-moi, si vous pouvez vous absenter quelque temps de Paris, n'hésitez pas à partir! Cet homme doit être méprisé, mais non pas dédaigné. II a de l'esprit, de l'astuce et de l'au-
dace comme un diable ; de plus, il est violent et lâche à l'extrême; partant fort à craindre. Je vous le répète, mettez tous vos soins à l'éviter.
— Je vous remercie, comte, de vos conseils, dit de Morvan tout attendri de l'intérêt véritable que lui montrait de IV'océ. Croyez, et vous avez pu voir par ma façon d'agir de ce soir, que je ne manque pas de franchise, croyez que j'éprouve une sincère reconnaissance pour vos conseils...
— Bah! il ne s'agit pas de reconnaissance, mais bien de savoir si vous suivrez ces conseils?...
— Non, comte, je ne les suivrai pas !
— Je vous désapprouve et je vous estime... Que diable, quand on a affaire à une vipère, il l'aut être fou pour offrir son talon à sa morsure... le venin monte si vite du talon au cœur!... Du moment que l'on ne peut écraser la tête de cet animal malfaisant, il n"y a qu'un parti à prendre, celui de se garer de lui... Croyez-moi, chevalier, garez-vous !
De Noce parlait encore , lorsque le carrosse s'arrêta devant la porte de l'hôtel du Cheval blanc. De Morvan et de Noce se baisèrent, et le Breton, ayant rais pied à terre, entendit son
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nouvel ami lui crier de nouveau, en passant la tète à travers la portière :
— Croyez-moi, chevalier, gordez-vous de la bète!
Alain attendait le retour de son maître avec une vive impatience. Depuis son aventure avec Buhot, la méfiance déjà si remarquable du bas Breton avait encore augmenté.
— Si à Paris les honnêtes gens volent, — car enfin j'ai volé, se disait-il, — à qui peut-on se fier ? A personne.
L'arrivée de de Morvan causa donc une véritable joie au serviteur.
— N'avez-vous pas été inquiété dans les rues? N'a-t-on pas cherché à vous dévaliser, maître? lui demanda-t-il.
— Au contraire, Alain. Tiens, regarde, répondit le chevalier qui, brisant les rouleaux que lui avait remis le marquis d"Elfiat, livra aux regards éblouis d'Alain un monceau d'or.
— Ah ! mon Dieu ! maître , s'écria le bas Breton en pâlissant et avec une vive émotion dans la voix, et vous aussi!...
— Quoi! moi aussi? demanda de Morvan, car le serviteur s'était arrêté au beau milieu de sa phrase.
— Au fait , il y en a trop , murmura Alain
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sans répondre à son maître. Et puis, monsieur le chevalier, je le jurerai sur le salut de mon âme, prélërerait plutôt se brûler la cervelle que de faire tort, fût-ce même à un Français, d'un rouge liard.
De Morvan, fatigué des émotions de la journée, se coucha, mais il lui fut impossible de fermer les yeux. Il avait revu Nativa, et il possédait dix raille livres : comment pouvoir dormir! Nous devons rendre cette justice au chevalier de constater que pas une seule fois de toute la nuit la pensée de Dubois ne se présenta à sou esprit.
Quant à l'abbé, rentré chez lui, il resta éveillé aussi jusqu'au lendemain matin, occupé à combiner des plans de vengeance.
D'un côté donc l'un préparait l'attaque, de l'autre on ne songeait pas à la défense.
Le lendemain de cette journée si fertile en aventures pour de Morvan, et qui s'était si bien et si mal terminée tout à la fois pour le jeune gentilhomme, en lui procurant un gain de dix mille livres, et en lui valant la haine et l'inimitié de l'abbé Dubois, — noire connaissance, le lieutenant général comte d'Aubignc, descendait de son carrosse, vers les huit heures du matin, dans la cour d'honneur du palais de Versailles.
La première personne que rencontra d'Aubigné en entrant au château fut Bontemps, le premier valet de chambre de Sa Majesté.
— Bonjour, Bontemps, lui dit-il avec une familiarité de maître à clerc.
Familiarité que pas un, parmi les plus grands seigneurs de la cour , n'eut osé employer en parlant à un personnage aussi important que Bontemps , car chacun savait combien le roi affectionnait et estimait son prenu'er valet de chambre.
Bontemps s'inclina profondément , presque avec effroi ; la vue du frère de la marquise de Maintenon lui causait toujours une émotion désagréable.
— Comment se porte ce matin la famille? reprit d'Aubigné sans paraître remarquer la gène de Bontemps qu'il savourait en lui-même avec une ineffable jouissance.
— De quelle famille veut parler M. le comte? demanda le premier valet de chambre du roi en affectant de ne pas comprendre.
— Parbleu ! de ma sœur et de mon beaufrère ! Le fait est que j'aurais peut-être dû m'exprimer d'une façon moins bourgeoise, mais que veux-tu, mon brave Bontemps, mon beau-frère est d'une telle mesquinerie avec moi, il lui faut faire un si grand effort pour laisser tomber dans ma main quelques vieilles pistoles rognées, que jai dû renoncer à tenir mon rang et à fréquen-