‹ Les boucaniers (volume 3)Chapitre 128 sur 167 · CHAPITRE IV. ]Z · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. ]Z

ter la noblesse. Je suis tombé dans la société des espèces... Aussi, tu vois comme je |)arle. On croirait entendre un marchand de la rue Saint- Denis.

— Je regrette bien vivement, 31. le comte, dit Bontemps rouge jusqu'aux oreilles , de ne pouvoir vous tenir plus longtemps compagnie, mais mon devoir m'appelle en ce moment auprès du roi.

— Ce qui signifie, murmura d'Aubigné en voyant Bontemps s'éloigner à grands pas, que tu vas aller avertir de mon arrivée ma bienaimée petite sœur... Eh bien! que m'importe! je suis, grâce à mon ami LegolT, cousu d'or!... D'ici à deux mois je puis me passer des aumônes de ma bonne Françoise... Qu'elle essaye de ne pas me recevoir, et on entendra un beau bruit!... Je serai le scandale du jour... Ça me mettra à la mode!...

Ce fut dans ces bonnes et fraternelles dispositions que le comte arriva jusqu'aux appartements de sa sœur : à son grand étonnemcnt, il fut aussitôt introduit.

— Ah! ah! pensa-t-il non sans éprouver une certaine appréhension, pour que ma douce Françoise montre tant d'empressement à me voir, il faut qu'elle ait quelque mauvaise nouvelle à me

communiquer, quelque chose de désagréable h me dire ! Après tout, qu'est-ce que cela me fait! Bernard m'a payé comptant la traite de cinq mille louis tirée à vue sur lui par messire Satanas-Lcgoff. L'or est dans ma cassette ; j'ai devant moi unecinquantainede jours d'indépendance... Quelle nouvelle pourrait en ce moment-ci m'être désagréable? Aucune! Qui pourrait m'erapécher de l'aire un peu de dignité? Rien !

Madame la marquise de Maintenon venait d'atteindre, à l'époque où nous la mettons en scène, sa soixantième année; toutefois, grâce à la sévérité étudiée de sa toilette, on ne lui aurait pas donné cet âge : on eût été tenté de croire, en la voyant, que si elle avait voulu aborder des vêtements dune couleur et d'une coupe plus gaies que les siens, elle eût paru de beaucoup plus jeune.

Quant à la description physique de la favorite, nous croyons parfaitement inutile de la tenter ici, car il n'est personne qui n'ait vu cent portraits de cette femme célèbre.

Ce fut dans ce même cabinet où le roi traitait chaque jour avec ses ministres des affaires de l'État, que la marquise reçut son frère.

— Madame, dit d'Aubigné qui s'inclina devant sa sœur avec un respect d'autant plus grand

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que ses intentions ('(iiient plus hostiles , j'ai craint un nioniont, eu voyant Bontemps prendre la fuite (levant moi, d'être prive ce matin de l'honneur et du bonheur de vous présenter mes hommages...

— Pourquoi ce reproche, d'Aubigné ? répondit la marquise avec une extrême douceur. Ai-je jamais refusé de vous voir?... Ne venez-vous donc pas à peu près chaque jour me conter vos malheurs au jeu et me demander assistance? Parlez, ajouta la marquise après un léger silence, que désirez-vous aujourd'hui? Quelle est la faute dlîier qu'il vous reste à réparer?

A cette question, le comte hésita : un moment, l'idée lui vint, en voyant sa sœur si bien disposée pour lui , d'avouer une dette fictive de lansquenet, et de tirer ainsi parti de sa visite; néanmoins, constatonsccfaitàlalouangeded'Aubigné, il sut résister à cette tentation, non pas qu'il n'eût volontiers sacrifié les intérêts de son ami Legoff à un millier de pistolcs dor, mais le ton doucereux de l'illustre marquise lui parut cacher un piège, et il crut prudent de se tenir sur ses gardes.

— Chère sœur, lui répondit-il avec un air de sensibilité fort ma! réussi, me jugcrcz-vous donc toujours avec cette cruelle sévérilé qui me ferait

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presque douter de voire cœur?... Quoi! vous m'accablez de reproches lorsque c'est vous au contraire qui méconnaissez mes droits et me laissez dans le plus triste abandon...

— C'est le bàlon de maréchal que vous êtes venu me demander? dit la marquise aimant mieux faire éclater de suite l'orage que de l'entendre gronder longtemps dans le lointain avant de le subir.

— Non, répondit d'Aubigné, ce n'est pas le bâton de maréchal.. .

— De l'argent, sans doute.

— Pas davantage , dit le comte après avoir hésité et avec effort : je suis en fonds.

— Ah! répondit la marquise avec un étonnement sincère. Moi, j'ai fait vendre hier mes écuries...

— Vous avez fait vendre hier vos écuries , répéta d'Aubigné. Et pourquoi cela, chère sœur, je vous prie?

— Pour donner l'exemple du dévouement et venir en aide , dans la mesure de mes forces, aux finances épuisées et aux coffres vides de l'État l...

— Quoi! l'État en est réduit à une telle extrémité! s'écria d'Aubigné avec un ton de douloureux reproche, et vous ne m'en avez rien

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dit, chère Françoise! C'eût été un si grand bonheur pour moi, car, je vous le répète, je suis en fonds, de vous être utile!... C'est bien le moins, ce me semble, qu'entre frère et sœur on se soutienne et l'on partage. Et puis-je vous demander , bonne et généreuse sœur, ([uelle somme a produite la vente de vos écuries?

— Cin(| cent mille livres à peu près !

— Tudieu ! c'est là un joli denier ! Tenez, ma bien-aimée Françoise, reprit le comte après un léger silence, voulez-vous me permettre de vous dire toute ma pensée?

— Je ne sache pas, Agrippa, que vous vous gêniez beaucoup avec moi : parlez !

— Eh bien , chère sœur , avant toutes les affections, même et surtout les politiques et les patriotiques , marchent les affections de famille : si vous m'aimiez réellement, au lieu de sacrifier vos écuries à l'État, et remarquez en passant que ce sacrifice représente une goutte d'eau dans l'Océan, vous m'eussiez donné ces cinq cent mille livres ! Avec cette somme, j'étais à tout jamais heureux !

— Cette somme vous aurait duré deux mois, d'Aubigné.

— Au fait, c'est possible ! Eh bien, pendant deux mois vous auriez eu, chaque matin , le

plaisir de pouvoir vous dire : «c Grâce à moi, ce cher frère va passer une belle journée. » Mais non, vous avez préféré... Sot que je suis ! s'écria le comte en s'interronipant au milieu de sa phrase, je comprends tout maintenant! Vous n'osiez faire savoir à mon beau-frère à quelle extrémité il se trouve réduit , et vous avez vendu vos écuries pour aider à cet aveu ! Ah ! Françoise, me priver de cinq cent mille livres pour éviter une conversation qu'il vous eût été si facile, avec votre esprit supérieur, d'entamer d'une manière plus économique, est-ce d'une bonne sœur, je vous le demande?

«Cette vente des écuries m'explique, pensait d'Aubigné tout en parlant, le gracieux empressement que Françoise a mis ce matin à me recevoir! Ah! chère hypocrite, celte méchanceté te sera payée. »

De son côté, la marquise de Maintenon se demandait à quel motif elle devait la visite, en apparence si désintéressée, de son frère; la modération inusitée de d'Aubigné l'effrayait : elle résolut encore une fois de prendre Tinitiative :

— Cher comte, lui dit-elle, vous savez que je vous connais trop bien pour admettre de votre part une démarche d'alfeotion ! Voyons, finis-

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