CHAPITRE IV
et de ce que je nomme, moi, ma vengeance. Que Sa Majesté refuse de recevoir en son particulier mon ami intime , et demain le roi sera prévenu que le frère de sa femme s'entend avec ses ennemis !... Je manque certes de votre judiciaire, mais il me paraît certain, et rien ne me fera départir de cette opinion, que vous recevrez le contre-coup de nia disgrâce. Le roi, comme tous les parvenus, saisira avec empressement l'occasion d'humilier la famille à laquelle il a eu l'honneur de s'allier.
— Ah ! d'Aubigné, s'écria madame de Maintenon avec un accablement navrant et véritable et sans essayer d'arrêter les larmes qui coulaient le long de ses joues, ah! d'Aubigné, quelle triste chose que l'humanité! Je voudrais être morte !...
Ce cri, parti réellement du cœur, laissa l'impitoyable d'Aubigné insensible.
— Morte! répéta-t-il avec ironie et en regardant sa sœur d'un air railleur. Vous avez donc parole d'épouser le Père éternel?
Un assez long silence suivit cette dernière cruauté du comte : la hautaine marquise était vaincue.
— Mon frère, lui dit-elle, il sera fait selon votre désir. Amenez vous-même demain ce ba-
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ron Lc£;off vers les trois heures , je ferai en sorte de le présenter au roi !...
Madame de Maintenon, à bout de force et de patience, se leva alors de son fauteuil :
— Encore un mot, chère sœur, dit d'Aubigné en la forçant à se rasseoir. Vous comprenez que quelque amitié que je ressente pour ce bon et généreux baron Legoff, il ne m'est pas possible de rester toujours avec son épée de Damoclès suspendue sur ma léte. Puis-je espérer que vous voudrez bien m'obtenir, sans perdre de temps, pour demain, par exemple, une lettre de cachet?
— Vous avez raison, d'Aubigné. Oui, il faut en effet que cet homme disparaisse. Demain vous recevrez la lettre de cachet. Au revoir!
Agrippa prit alors les mains de sa sœur dans les siennes, et la regardant avec tendresse :
— Ah! jiauvre marquise, lui dit-il, ni vous ni moi n'avons trouvé grand bonheur sur la terre. Notre vie a été semblable au début, c'està-dire émaillée d'aventures, avec cette seule diiïcrcnci! que vous avez toujours eu sur moi l'avantage de savoir mesurer le plaisir à vos forces, tandis que je m'y jetais à corps perdu! J'ai persévéré dans mes goûts et mes habitudes, vous , vous avez dévié de votre voie ; eh bien !
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moi, dans mon obstination, et vous, dans voire changement , nous nous sommes trompés de roule. Affadie de dévotion, dévorée par l'ennui, écrasée sous le poids des grandeurs, vous regrettez parfois, j'en suis persuadé, le temps du pauvre bonliomme Scarron ; moi, perclus de rhumatisme, sans un ami, sans une croyance, et par-dessus tout traqué par mes créanciers, je pressens une affreuse vieillesse! Tenez, Françoise, ajouta d'Aubigné après une légère pause et avec sentiment, pourquoi n'essayez-vous pas de mettre votre joie dans mon bonheur? Comblez-moi d'or, de dignités et de bienfaits! Vous aurez au moins alors un ami avec lequel il vous sera permis de parler, à cœur ouvert, du temps jadis ; et, voyez-vous, Françoise, quand on en est à notre âge, on ne trouve guère le bonheur du présent que dans les souvenirs du passé !
La première personne que rencontra d'Aubigné en sortant du château, fut le baron Lcgcff.
— Vous ici , cher baron, s'écria-t-il en lui sautant au cou et en le baisant à plusieurs reprises ; quel bon vent vous amène?
— Le désir de savoir si vous avez réussi dans votre négociation.
— Complètement. Le roi vous recevra demain. Mais dites-moi, cher baron, n'auriez- vous
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pas encore quelque placement à opérer?... J'ai une excellente occasion...
— Non, pas pour Tinstant, répondit Legoff en l'interrompant.
— C'est dommage. Au revoir ! J'ai plusieurs visites à rendre, et je suis en retard. Permettez que je vous quitte. Au total, se dit d'Aubignc eu remontant dans son carrosse, ce Legoff est moins fort que je ne l'ai cru d'abord. Il aurait dû, au lieu de me jeter tout d'un coup cinq mille louis à la tête, me faire une rente viagère payable par ses mains. Celle précaution l'aurait sauvé de la lettre de cachet.
C'est dans ce même cabinet où s'était passée la veille, entre le comte d'Auhigné et sa sœur, la scène rapportée dans le chapitre précédent, que nous allons encore conduire le lecteur.
Le roi, l'air pensif et le front soucieux, parcourait d'un pas lent et inégal le vaste et somptueux appartement. De temps à autre, il s'arrêtait au milieu de sa promenade et dictait à la marquise, assise devant une table encombrée de papiers, quelques phrases d'une lettre dont la rédaction paraissait absorber à un haut point son attention.
La marquise, quoi qu'elle eût l'ouïe excel-