‹ Les boucaniers (volume 3)Chapitre 141 sur 167 · CHAPITRE V. Î · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. Î

dait, lorsque son esprit n'était pas prévenu, pour juger les hommes, comprit que la nature du boucanier présentait un côté réellement grandiose, digne d'examen, et dont il pourrait peutêtre tirer utilité; aussi, loin de couper court à cet entrelien qui durait déjà depuis un quart d'heure, rcprit-il la conversation :

— M. de Montbars, dit-il, puisque je veux bien vous permettre de rester à l'abri derrière ce nom; M. de 3Iontbars, donc, je prends en considération les sentiments de respect et de dévouement que vous venez d'exprimer : qu'avcz-vous à me demander?

— J'ai à demander à Sa Majesté qu'elle me permette, je le répète, de me dévouer à sa grandeur; qu'elle veuille bien, en acceptant les ressources immenses que je lui apporte, me laisser prendre place, dans son règne , parmi les plus grands!...

— Expliquez-vous plus clairement, M. de Montbars, répondit Louis XIV. Le devoir du roi est d'accueillir et d'écouter les sujets qui l'aident dans ses efTorts pour la prospérité de l'Etat. Jusqu'à présent votre langage a été mystérieux, vague, obscur ; précisez, je vous prie.

Legoff se recueillit pendant quelques secondes, puis il se mit à dérouler avec une clarté,

une énergie et parfois un véritable bonheur d'expression le plan de la conquête des Indes espagnoles, plan dont nous l'avons déjà vu entretenir sommairement monseigneur de Pontchartrain. Seulement, soit que la présence du roi stimulât le boucanier, soit qu'il eût attendu ce moment pour frapper un coup décisif, il entra dans des développements et dans des détails qu'il n'avait pas jugé à propos, sans doute, de communiquer au secrétaire dEtat au département de la marine et des finances.

Plusieurs fois Louis XIV et madame de Maintenon échangèrent entre eux, à certains passages du discours de Legoff, un regard dans lequel la surprise se mêlait à dose égale à l'admiration. Le fait est que les vues hardies, étranges, et pourtant si logiques du chef des boucaniers, décelaient une extrême hardiesse et une profondeur singulière d'esprit.

— M. de Montbars, dit Louis XIV lorsque Legoff cessa de parler, je vous ai écouté, vous le voyez, avec l'attention que mérite un sujet animé de bonnes intentions, car je crois à la sincérité de votre enthousiasme : je suivrai mûrement le plan que vous m'avez soumis. Je vous prierai même de me remettre un mémoire à ce sujet. N'avez-vous plus rien à me dire ?

CHAriTRE V. 181

— Il me reste , au contraire, un pénible détail à aborder, sire! Je me bâte d'ajouter rpie si je n"avais pas l'honneur de me trouver en ce moment devant le plus grand roi de la terre, je me garderais bien de parler comme je vais le faire. Sire, quelqueéloignésquenoussoyons, nous autres boucaniers, de la mère patrie, nos cœurs ne sont pas tellement détacbés de la France, qu'ils ne battent d'orgueil ou de joie à ses triomphes, et ne souffrent de ses revers. Nous nous inquiétons, au milieu de notre vie aventureuse, des événements qui se passent de l'autre côté de l'Océan, et nous savons à quel point d'épuisement est réduit aujourd'hui le royaume. Que Votre Majesté me pardonne ma hardiesse, qui m'est inspirée par l'amour ardent que je porte à mon pays... J'ai pensé que je devais venir au secours de vos finances, et je venais...

— Me proposer votre appui, >I. de Montbars! interrompit Louis XIV avec ironie.

— Oui, sire, mon appui, répéta le boucanier d'une voix calme et assurée. Votre Majesté est trop au-dessus de l'humanité pour ne pas avoir une foi aveugle dans la puissance sans bornes de Dieu ! Elle a depuis peu subi trop de revers pour pouvoir mettre en cloute l'action directe et impénétrable de la Providence sur les événe-

incnts humains ! Pour(}uoi donc le roi se refuserail-il à croire que Dieu se sert d'un humble et obscur instrument pour lui venir en aide? que je suis, moi, cet humble et obscur instrument?

Ces paroles, prononcées avec une conviction pleine de ferveur, étaient d'un rare bonheur ou d'une grande adresse ; la marquise de Maintenon les accueillit par un signe de tête approbatif, et Louis XIV en parut impressionné.

— Je ne vous cacherai pas, de Montbars, ditil, que ce langage dans votre bouche m'étonne et me charme à la fois. Je mets en effet la confiance en Dieu et la pratique de la religion avant toutes les choses terrestres. Expliquez-vous sans crainte de me déplaire. De quelle façon entendez-vous venir en aide aux finances épuisées de mon royaume?

— En suppliant d'abord Votre Majesté de vouloir bien accepter ces dix millions, répondit Legoff en retirant de dessous son manteau un pli cacheté; millions qui, s'ils sont employés selon mes vues, doivent être deux fois décuplés avant cinq mois d'ici.

Le roi, à l'annonce de cette somme énorme, et qui lui arrivait si juste à point et avec tant d'à-propos , dut garder un moment le

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