‹ Les boucaniers (volume 3)Chapitre 142 sur 167 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

silence, pour ne pas laisser deviner son émotion.

— Que contient cette lettre ? denianda-t-il au boucanier avec une indifférence assez bien jouée.

— Dix traites d'un million chacune, acceptées par le banquier Samuel Bernard, et pay^ibles à un mois de vue! répondit Legoffqui, déchirant l'enveloppe, en retira les traites annoncées, et les plaça sur un guéridon d'argent massif doré.

— Parlez, monsieur, lui dit Louis XIV.

— Sire, s'écria le boucanier, mon plan est de prendre la puissante et florissante ville de Carlhagène !

Après ce début, qui le plaçait de prime-abord au cœur de la question, LegolT développa au roi, en n'omettant aucun détail, en répondant d'avance aux objections qu'il eût pu lui adresser, le plan de sa vaste entreprise. II n'avait pas encore cessé de parler que déjà Louis XIV ne doutait plus de la réussite de ce hardi projet.

— Monsieur, lui répondit-il, je crois à la possibilité de ce que vous dites ; et la nomination de Ducasse, que j'estime fort, au commandement des forces de la flibusterie, suffirait pour me décider, si je n'étais retenu par une grave considération. Des plaintes, je vous l'ai dit au

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commencement de cet entretien, m'ont été portées sur l'irréligion de vos hommes, sur les sacrilèges qu'ils commettent ! Qui m'assure que le sac de la ville de Carthagène ne donnera pas lieu au renouvellement de scènes et d'actions si odieuses et si condamnables!

— l^Ia parole, sire! s'écria Legoffavec fierté. Quant aux calomnies, que le roi veuille bien excuser cette expression que je ne puis retenir à mon indignation, quant aux calomnies répandues sur le compte des flibustiers, elles viennent d'un plan concerté contre la puissance de Votre Majesté par la maison d'Autriche. Une indiscrétion a laissé entrevoir aux ennemis du roi les ressources que pourrait tirer Votre Majesté de l'emploi réglé des boucaniers des Antilles , et aussitôt un homme a été envoyé d'Espagne en France avec mission d'entraver, par tous les moyens possibles, la réalisation de ce dessein ! Sire, quand on a des millions à prodiguer, il est facile de tout savoir, de tout apprendre. Si Votre 3Iajesté désire, pour dissiper les doutes qu'elle conserve sur ma loyauté, que je lui nomme l'ambassadeur occulte chargé des intérêts de la maison d'Autriche, je suis à même de satisfaire à ce désir.

— Vraiment, dit Louis XIV pensif. Prenez

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garde, M. de Montbars, de détruire par un mot hasardé ou maladroit la bonne opinion que je puis avoir de votre sagacité.

— Je connais trop bien, sire. le respect sans bornes que je dois à Votre Majesté pour prononcer devant le roi des paroles hasardées. Je suis prêt, je le répète, à nommer cet homme.

— Vous insistez, soit! Quel est donc le nom de cet ambassadeur occulte?

— Le senor Sandoval, comte de Monterey, grand d'Espagne de première classe et chevalier couvert ! s'écria Legoff d'une voix ferme.

Cette réponse, cela devait être, frappa l'imagination de Louis XIV d'une espèce de terreur superstitieuse.

Ce Montbars qui savait ce que lui. le roi, ignorait; qui prodiguait les millions, parlait avec une assurance contagieuse de vastes projets, dignes de la puissance d'un monarque, et traitant enfin avec lui, Louis XIV, d'égal à égal, malgré la forme respectueuse dont il enveloppait ses offres, cet homme ne pouvait se tromper.

— M. de Montbars. reprit bientôt le roi en désignant par un signe de tète les billets acceptés par le banquier Samuel Bernard, le Rothschild de cette époque, billets déposés par Le-

gofT sur un guéridon, reprenez ces papiers; le roi de France ne peut accepter de l'argent d'un de ses sujets. Adressez-vous à M, de Pontchartrain, notre secrétaire d'État à la marine et aux finances. Un dernier mot pour en finir. Si, comme cela n'est pas impossible, je consens à l'expédition de Carlhagène, que demandez-vous en retour des dix millions avancés par vous?

— Trois choses, sire : d'abord, que mes officiers marchent de pair avec ceux de la marine royale ; ensuite, que l'amiral nommé par Votre Majesté pour commander en chef l'expédition ait, à un moment donné, et qui probablement ne se présentera pas, à m'obéir ! Toutefois, je m'engage à ne donner aucun ordre à cet amiral, qu'autant que M. Ducasse, que le roi estime si fort, connaîtra et approuvera cet ordre. Enfin, je demande que mes flibustiers reçoivent un tiers du butin qui sera fait à Carthagène.

— Accepteriez-vous des aumôniers sur les navires de votre flotte, M. de Montbars? demanda Louis XIV, sans se prononcer sur les exigences du boucanier.

— Avec la plus vive reconnaissance, sire! La pensée qu'ils recevraient les secours de la religion à leurs derniers moments, redoublerait le courage de mes flibustiers. Jamais nous n'en-

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