CHAPITRE VII
A cette pensée, les yeux du jeune homme s'injectèrent de sang et il porta instinctivement la main à la garde de son épée.
— Mon cher Louis, lui dit Legoff, ne vous démenez donc pas ainsi ; vous allez déranger l'économie de votre toilette, et les femmes, n'oubliez point cela, tiennent bien plus à l'élégance matérielle d'un homme qu'à la loyauté de son cœur. Une plume froissée, une torsade d'épée mal placée, un nœud chiffonné sans art sont des crimes impardonnables à leurs yeux; que diable! par amour-propre national, je tiens à ce que vous ne fassiez pas une sotie figure auprès de cette petite Nativa... Cassez-lui un bras, sous prétexte de jalousie, si cela peut vous procurer un moment de plaisir; mais, encore une fois, respectez votre toilette, les femmes ne détestent pas qu'on les tue un peu; elles méprisent souverainement , je vous le répète, les gens mal mis.
— Mais comprenez-vous, baron, que l'abbé Dubois, c'est cet ignoble personnage que vous avez aperçu placé sur le devant du carrosse, comprenez-vous, dis-je, que l'abbé Dubois soit parvenu à se faire admettre dans l'intimité du comte de Monterey?
— Parfaitement! cet homme-là connaît son
mëtier!... Allons, du courage, chevalier!... Mille tonnerres, allez-vous donc baisser voire pavillon devant l'Espagne!... Je ne veux pas, entendez-vous , que vous soyez ridicule aux yeux de Nativa!
— Ah! cher baron, si vous saviez combien je l'aime!,..
— Parbleu, je ne le sais que trop, répondit le boucanier en souriant.
Quoique Legoff affectât dans sa conversation avec de Morvan une gaieté et une indifférence complète d'esprit, un observateur eût compris a ses gestes saccadés, à l'ironie contenue de sa voix et à la pâleur qui malgré son teint basané avait envahi son visage, qu'il était intérieurement en proie à une violente émotion; seulement il est probable que si le boucanier , toujours maître de lui, se fût trouvé en présence d'un observateur, il aurait usé de plus de précautions pour dissimuler son agitation , qu'il n'en prenait auprès de de Morvan.
Deux heures après la conversation que nous venons de rapporter, Legoff et de Morvan se promenaient bras dessus, bras dessous, dans les magnifiques jardins du palais de Versailles.
On se fait généralement aujourd'hui une idée très-fausse de la difficulté qu'il y avait à cette
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époque à être reçu à la cour. I.e premier hobereau venu de province, ayant chapeau à plumes, manteau brodé et des dentelles, pouvait entrer dans les appartements du château, et se mettre sur !e passage du roi; seulement le hobereau était assuré que Sa Majesté Louis XIV ne le remarquerait jamais. Entrer à la cour n'était pas y être reçu : loin de là.
Quant à faire partie des petits voyages du roi à Fontainebleau ou à 3Iarly, c'était tout autre chose : on considérait comme une faveur très particulière d'être nommé par le roi pour le suivre. Il dictait lui-même sa liste et l'on n'y était admis qu'après en avoir fait formellement la demande ; même les grands officiers de la maison du roi, et ceux qui par leurs charges étaient presque indispensableraent obligés de s'y trouver , devaient le demander à chaque voyage. Bontemps, que le lecteur connaît déjà, logeait ensuite deux à deux, dans chaque pavillon, les courtisans invités.
Ces voyages ne duraient que trois jours, du mercredi au samedi.
Les jardins de Versailles regorgeaient donc de gentilshommes et de nobles de toutes classes et qualités, lorsque LegofT et de Morvan y entrèrent.
Vers les deux heures, un peu avant le dîner du roi, Louis XIV fit son entrée dans le jardin.
Il donnait le bras à la marquise de Maintenon, avait à sa gauche Monsieur, et était suivi par le duc du Maine et le comte de Toulouse.
Le roi portait un habit de brocart d'or, brodé d'argent; le jeune duc du Maine en avait un de gros de Tours noir: son manteau, son pourpoint et ses chausses étaient tout brodés d'or avec des ornements d'arabesques et de mosaïque.
Enfin, la toilette du comte de Toulouse était de drap gris blanc, brodé de petites anémones en pierreries, or et argent.
Parmi la suite royale, on remarquait madame la duchesse de Bourbon, revêtue d'un juste de satin vert, brodé d'argent, et le bas garni de mosaïque eu émeraudes, topazes et rubis sur une jupe de satin rose. La robe de la princesse de Conti, qui marchait à côté de la duchesse, était de satin amarante, toute brodée d'argent avec des fermoirs de mosaïque et d'arabesques en diamants; sa jupe de satin jonquille était brodée d'argent.
De Morvan regarda passer, avec une curiosité douloureuse, ce roi qui avait signé l'arrêt