‹ Les boucaniers (volume 3)Chapitre 154 sur 167 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

de mort de son père, et l'avait ainsi forcé à fuir la France.

Au reste, la vue de Louis XIV ne causa au jeune homme ni admiration, ni embarras, ni surprise : il trouvait le roi tel qu'il se l'était imaginé.

— Parbleu, cher chevalier, je suis enchanté de vous revoir, dit en ce moment un courtisan superbement vêtu, qui se jeta au cou du Breton et lui donna l'embrassade de rigueur.

— M. de Noce ! s'écria de Morvan.

— Lui-même, pour vous servir, cher monsieur; vraiment, je ne me serais pas attendu à vous retrouver ici. Il paraît que vous n'avez pas jugé à propos de tenir compte de mes conseils?

— Quels conseils, comte?

— De vous garder de la bête ! Dubois est

— Ah ! ce cher abbé est ici ! répéta de Morvan en pâlissant; et où cela est-il, je vous prie?

— Je viens de le rencontrer à l'instant, accompagnant une des plus charmantes créatures que jaie jamais vues. Une afTaire qu'il est en train de terminer, sans doute.

— Excellent abbé! dit de Morvan. Savezvous bien, cher comte, que je me repens de la façon dont je lai traité? Si j'élais certain qu'il

voulût bien les accepter, j'irais lui présenter mes très-humbles excuses.

— • Il vaudrait mieux ne pas le voir, dit de Noce; mais enfin, puisque vous vous obstinez à rester à Paris, ces excuses, en supposant toutefois que vous vous exécutiez convenablement, sont une démarche à tenter !

— Comment, si je m'exécute convenablement! répéta de Morvan; c'est-à-dire que vous me voyez disposé à toutes les humiliations imaginables ! J'irai, s'il le faut, jusqu'à plier le genou ! Apprenez-moi donc, cher comte, où je puis trouver cet excellent abbé; je me sens en verve d'humilité, et je ne serais pas fâché de terminer au plus vite cette affaire.

Pendant que de Morvan parlait ainsi, de Noce l'examinait avec attention.

— Chevalier, lui répondit-il d'un ton sérieux, il est inutile que vous essayiez de dissimuler plus longtemps avec moi ! L'habitude de la cour vous manque : vous êtes encore honnête homme et vous ne savez pas mentir! Je devine bien aisément au jeu de votre physionomie, à votre regard brillant de colère, à vos mains qui froissent et déchirent vos gants, que vous êtes à cent mille lieues de songer à offrir des excuses à Dubois! Vous voulez tout bonne-

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ment que je vous indique l'endroit où il se trouve...

— Je vous assure, cher comte...

— Ali! chevalier, voilà que vous oubliez que je suis, quoique bien jeune, un vieux courtisan... Vous voudriez me tromper moi-même !... Au reste, je vous le déclare en toute franchise, je vous aurais vu descendre avec peine jusqu'à l'humiliation !... Jaime à trouver, à titre de curiosité si vous voulez, des gentilshommes qui se respectent. Si je n'étais pas un horrible corrompu, je voudrais être un esprit ferme, honnête, énergique et hautain comme vous!... Mais revenons à la question , eest-à-dire à Dubois. Votre intention, si je ne me trompe, est de lui chanter pouilles et de lui tirer les oreilles!

Eh bien! là, franchement, je conviens que, du moment où vous vous refusez à fuir, c'est là le seul parti quil vous reste à prendre. Qui sait, encore! peut-être que votre impétuosité imposera à ce cher abbé et lui donnera à réfléchir? On prétend, je reprends ma comparaison de l'autre jour, que les vipères ne mordent jamais les lions... soyez lion! Quant à l'abbé, je vous le donne et garantis comme tout ce qu'il y a de plus vipère !

— Avec tout cela , cher comte, s'écria de

Morvan, bouillant d'impatience, car il ne doutait nullement que la jeune femme avec laquelle de Noce avait aperçu Dubois ne fût Nativa, avec tout cela vous ne m'apprenez pas où je pourrai rencontrer Dubois?

— Veuillez me suivre, je vais vous conduire, répondit de Noce. Seulement, je vous demanderai la permission de m'éloigner dès que je vous aurai mis dans votre chemin ! Ce n'est pas que je craigne ce Dubois, Dieu sait que je ne me gênerais guère, s'il se plaçait entre un plaisir et moi, pour lui donner du coude dans les côtes; mais je ne voudrais pas, en semblant prendre parti pour vous , me mettre en délicatesse avec monseigneur le duc de Chartres. Je ne connais rien de plus ennuyeux que ces sortes de brouilles entre princes et gentilshommes! la di})lomatie s'en mêle, l'affaire tourne au majestueux, c'est intolérable! Allons, votre bras, et marchons à l'ennemi...

— A bientôt, chevalier, dit alors Legoff qui avait écouté en silence, et sans donner aucune marque d'approbation ou d'improbation, la conversation des deux gentilshommes. Vous me retrouverez devant le bassin de Neptune.

Après dix minutes de marche, de Noce s'arrêta et se plaçant derrière un arbre ;

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— Voyez-vous cet homme (jui nous tourne le dos, dit-il au chevalier en lui montrant du doigt une personne éloignée à une distance d'environ deux cents pas? C'est Duhois... Bonne chance !

L'endroit désigné par le geste de Noce était la lisière de ce petit bois qui commence à l'entrée du canal et ombrage tout son parcours.

Au moment ou de Noce se disposait à retourner à la fête, tandis que de Morvan s'éloignait en sens inverse à grands pas, un nouveau personnage apparut en scène.

C'était un jeune seigneur à la figure la plus intéressante, à la tournure la plus svelte et la plus dégagée, au costume le plus riche et le plus galant qu'il soit possible d'imaginer.

— Tiens! c'est toi, de Noce, dit-il en apercevant le courtisan. Ma foi, cher ami, je n'ai pas le temps de m'arrèter à causer avee toi ! Dubois m'attend en compagnie de l'amour!...

— Bonne chance, monseigneur! répondit froidement de Noce, ainsi qu'il avait déjà dit à de Morvan. Ma foi ! ajouta-t-il en s'éloignant, ce pauvre chevalier me fait presque de la peine. C'est un garçon plein de cœur et d'honnêteté, qui doit aimer sincèrement. Et qui sait! ajouta de Noce avec un soupir involontaire, l'amour

véril.'ible présente peut-être, ainsi qu'on le prétend, des douceurs que je ne connais pas !

Lorsque deMorvan ne fut plus qu'aune vingtaine de pas de l'endroit où se tenaient Dubois etNaliva,il comprit, malgré sa colère, que, sous peine de jouer le rôle ridicule d'un jaloux furieux, il devait modérer la vivacité de sa marche et se composer un maintien. Il s'arrêta donc un instant, répara tant bien que mal le désordre de sa toilette et se mit à avancer de l'air indifférent et distrait d'un désœuvré qui se promène pour tuer le temps.

A peine venait-il de prendre cette nouvelle allure, qu'il vit l'abbé se rapprocher de Nativa et lui parler à l'oreille. Alors, oubliant sa résolution récente, il s'élança avec l'impétuosité du tigre, et vint tomber, en cinq ou six bonds, devant la jeune fdle et Dubois.

Il fallait que la figure du gentilhomme reflétât quelque chose de la douleur et de la rage qui le mordaient au cœur, car Nativa poussa une exclamation d'effroi, et les joues de l'abbé se couvrirent d'une pâleur mortelle.

— Mademoiselle, savez-vous avec qui vous causez en ce moment? s'écria de Morvan, sans même songer à expliquer son intervention, et en désignant par un geste plein de mépris et

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de fui'our rex-préccpteur du duc de Chartres.

— Avec M. l'abbé Dubois, que mon père estime fort, monsieur! répondit Nativa. Quant à votre manière de m'interroger et de vous présenter, permettez-moi de vous faire observer, chevalier de Morvan...

— Il s'agit bien de politesse et de banalités! reprit violemment le gentilhomme en interrompant la charmante Espagnole 5 il s'agit, mademoiselle, de votre honneur !

— De mon honneur ? dites-vous, chevalier.

— Oui, Nativa, je le répète, de votre honneur! Vous ignorez qu'une parole échangée avec ce misérable Dubois suffit, tant sa réputation est odieuse, pour compromettre une femme à tout jamais...

— Chevalier, dit Nativa avec hauteur, vous croyez en ce moment insulter un homme, et c'est une femme que vous outragez !...

— A Dieu ne plaise! Je vous sauve : voilà tout.

— M. le Roland furieux, dit d'un air pincé et moqueur Dubois en se mêlant à la conversation, je ne vous cacherai pas que si je n'avais une moins haute opinion de la vertu de mademoiselle de Sandoval, vos extravagances me donneraient à réfléchir et laisseraient mon

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esprit s'égarer dans detranges suppositions.

— Silence, laquais! s'écria de Morvan avec une telle énergie que Dubois, malgré Tirascibilité de son caractère, n'osa pas répliquer.

Le chevalier s'adressant alors de nouveau à Nativa :

— Mademoiselle, lui dit-il avec une tristesse respectueuse, je vous demande bien pardon à l'avance des paroles que je vais prononcer. Je voudrais, au prix d'une partie de mon sang, pouvoir, tant est sincère et grand le respect que vous m'inspirez, ne pas entrer dans de certains détails, que vous aurez de la peine à comprendre...

— Chevalier, vos extravagances, comme disait l'abbé, n'ont déjà été que trop loin ; le seul moyen que vous ayez de me prouver votre respect, est de cesser de suite cet entretien déplacé... Je refuse devons écouter davantage.

Nativa, après cette réponse, se disposait à s'éloigner, lorsque de Morvan la saisit par le bras et fixant sur elle un œil ardent :

— Je veux que vous m'écoutiez, Nativa ! s'écria-t-il. et vous m'écouterez... Ah! ma conduite vous étonne et vous indigne! Habituée à me voir rougir et pâlir à votre parole, trembler sous votre regard, vous ne pouvez vous expli-

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