CHAPITRE VllI
courage... Hélas! Louis, ce n'est pas votre manque de fortune qui place entre Naliva et vous un abime! s'il ne s'agissait que d'un million pour vous rendre heureux, je vous donnerais ce million à l'instant même. Mais non, il... Tenez, Louis, reprit le boucanier après un court silence, j'ai fait intervenir, peut-être à tort, le nom de votre père dans mes conseils ; eh bien , je termine pourtant en vous conjurant encore, au nom du comte de Morvan, de renoncer à Nativa !
— Baron Legoff, répondit froidement le jeune homme, vous avez été témoin de la vénération que j'éprouve pour la mémoire de mon père, car à son nom j'ai plié le genou et rendu mon épée. iN'abusez donc pas. je vous en conjure, pour agir sur ma volonté, d'un souvenir aussi sacré ! Mon père vivrait qu'il m'approuverait, j'en suis certain, dans mon choix, et bénirait un amour qui fait mon bonheur, que je ne trahirai jamais!...
— Ton père bénirait ton amour pour iS'ativa! s'écria le boucanier d'une voix éclatante et sans paraître s'inquiéter des gens qui pouvaient l'entendre ; ah ! malheureux , si tu savais!...
Legoff, honteux sans doute de s'être laissé
244 LES BOUCANIEnS.
aller à ce mouvement de vivacité, s'arrêta; puis reprenant après une légère pause :
— Ce qui est écrit au ciel doit s'accomplir sur la terre, niurmura-t-il. A quoi bon lutter contre la destinée lorsqu'elle manifeste sa volonté d'une façon si claire et si extraordinaire!... Qui sait encore si cet amour que je redoute ne viendra pas en aide à mes desseins ! Les vues de la Providence ne sont-elles pas impénétrables? Et le crime ne reçoit-il pas toujours tôt ou tard son châtiment ?
A une vingtaine de pas en arrière de Legoff et de de Morvan, deux hommes qui paraissaient les suivre causaient en se tenant par le bras : ces deux hommes étaient le comte d'Aubigné et l'abbé Dubois ; ils s'étaient rencontrés il y avait près d'une demi-heure et depuis lors ils ne s'étaient pas quittés.
— Parbleu! l'abbé, avait dit d'Aubigné en accostant le favori du duc de Chartres, il me semble que vous regardez avec une attention singulière ce personnage aux épaules carrées, vêtu en velours noir, et si couvert de diamants, qui marche devant nous. Le connaîtriez-vous intimement? En ce cas, je vous prierais de me donner quelques renseignements sur son compte.
CriAPITUE VIII. 245
— Ce n'est pas l'homme aux diamants, mais bien son compagnon que j'observe, avait répondu Dubois. Comment le trouvez-vous, ce gentilhomme?
— Dame, quelque bon physionomiste que l'on soit, la vue du dos d'une personne ne suflSt pas pour qu'on puisse deviner son caractère !
— Au fait , c'est juste! Eh bien, comte, ce jeune gentilhomme n'est ni plus ni moins qu'un tigre déchaîné! Il a failli me dévorer tout à l'heure.
— Il faut que ce tigre soit bien affamé, l'abbé, car, franchement, il aurait pu mieux choisir que de jeter son dévolu sur vous.
— Aussi n'étais-je pour lui qu'une bouchée, un hors-d'œuvre ! Oh ! les gros morceaux ne lui font pas peur, à ce monstre! N"a-t-il pas voulu croquer monseigneur le duc de Chartres!
— Ah ! bah! Quel conte à dormir debout me faites-vous là, Tabbé?
— Ce conte est de l'histoire ! Il n'y a pas une demi-heure que ce gentilhomme forçait monseigneur à mettre l'épée à la main pour défendre sa vie ! . . .
— Et ce gentilhomme n'est pas arrêté?
— Que voulez-vous, monseigneur est si peu
rancunier! L'audace ou, pour parler plus exactement, la férocité de ce tigre l'a attendri, et pour un rien il rcût complimenlé! Tout ce qui sort de l'ordinaire plaît à monseigneur...
— Mais vous, l'abbé, qui nêtes pas monseigneur.
— Vous voyez bien que je suis cet homme, moi ! répondit Dubois en accompagnant cette réponse d'un méchant sourire.
— Pour savoir , d'abord , qui il est ; puis ensuite...
— Du tout, cher comte, d'abord pour le faire arrêter, et ensuite... Ma foi ! supposez tout ce que vous voudrez ! . . .
— Mais on ne fait pas arrêter comme cela un gentilhomme, l'abbé?
— Pourquoi donc, M. le comte, si l'on a une lettre de cachet pour ce gentilhomme!
— Et vous avez une lettre de cachet à son adresse ?
— Depuis hier, cher comte ! j'avais déjà eu à me plaindre du tigre!
— Ah ! voilà qui est, ma foi ! du dernier plaisant, s'écria d'Aubigné en éclatant de rire.
— Puis-je vous demander, comte, dit Dubois assez surpris, le motif de votre gaieté?
— C'est trop drôle , vraiment , c'est trop