CHAPITRE VII
Alain avait écouté avec une grande attention le court dialogue échangé entre son maître et le (loin('sti(|ue du vicomte de Chamarande.
Lorsqu'il se vit seul avec de Morvan il se mit à sourire de celte façon semi-niaise, semi-narquoise, habituelle aux paysans bas bretons ; puis baissant la voix :
— Si vous m'en croyez, M. le chevalier, ditil, vous ne vous mêlerez en rien dans les affaires de ces gens-là !
— Je te remercie, Alain, de vouloir bien prendre la peine de me donner des conseils, repondit le jeune homme en riant.
— Dame! 31. le chevalier, je me suis laissé conterque l'on a vu parfois des imbéciles comme moi dire des choses sensées, et des gens de naissance et d'éducation comme vous en faire de déraisonnables.
— Que trouves-tu donc de si répréhensible dans la conduite de ce gentilhomme ?
— D'abord, maître, je n'aime pas les gens qui ravissent les jeunes filles! Ils ne peuvent être que des eÛrontés ! Ensuite, il me semble fort drôle que ce vicomte, se croyant poursuivi, n"ait pas même jugé à propos de mettre son nez hors la portière : ça ne prouve pas en faveur de son courage. Enfin, quelque bon air que vous
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ayez, il n'y a pas lieu de vous traiter de monseigneur, comme l'a l'ail tout le temps ce grand escogrilTc de Viilet; et moi, je me défie de ceux qui vous flattent.
— Je vois, Alain, que voyager te forme l'esprit. Alors quelle est ton opinion sur ce vicomte de Chamarande?
— Mon opmion, M. le chevalier, c'est qu'il n'enlève pas du tout sa cousine.
— Parbleu! s'écria de Morvan en riant de bon cœur, voilà une réponse fort originale, dont je ne t'aurais jamais soupçonné capable. Et pourquoi donc le vicomte de Charaarande, selon toi, n'enlève- t-il pas sa cousine?
— Mais, quand on ravit une jeunesse, on doit s'attendre à être poursuivi, n'est-ce pas?
— Certes: aussi, as-tu pu voir l'émotion que notre apparition a causée à Jasmin et à son camarade.
— Eh bien, alors, quand on s'attend à être poursui\i, reprit Alain, on n'altelle pas à son coche deux chevaux de labour, lents comme des tortues et incapables de faire plus de trois lieues par jour !... C'est comme qui dirait si on montait la cavalerie légère avec des bœufs!...
De Morvan avait un esprit simple et droit qui lui faisait accepter la vérité de quelque part et
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SOUS quelque forme qu'elle se présentât : aussi la réflexion fort sensée d'Ahiin le fit-elle réfléchir.
— J'avoue, en effet, répondit-il après un moment de silence, qu'il règne dans tout ceci un certain air de mystère! Je me tiendrai sur mes gardes.
Lorsque, cinq minutes plus tard, le chevalier passa devant le carrosse du vicomte de Chamarande, il ne put s'empêcher d'y jeter un coup dœil curieux. Les portières en étaient toujours hermétiquement fermées, et de Morvan fut forcé de continuer son chemin sans avoir rien appris.
Le village de Nort, où nos deux aventuriers devaient coucher et où ils arrivèrent vers les trois heures, comptait à cette époque trois mai sons : deux de ces maisons servaient d'auberge, la troisième était une boutique de maréchal ferrant.
Ce fut à l'enseigne de V Enchanteur Merlin qu'ils s'arrêtèrent.
Pendant qu'Alain, après avoir dessellé les chevaux les promenait à petits pas, pour les conduire ensuite à l'abreuvoir, de Morvan, entré dans l'auberge, examinait les localités et jetait en passant un regard triste et interrogateur sur les fourneaux éteints de la cuisine.
L'intérieur du bel établissement de l'Enchanteur Merlin comptait trois pièces: la cuisine, placée au milieu; puis une chambre à coucher située de chaque côté.
Comme ces deux chambres étaient aussi mal meublées l'une que l'autre, ou, pour parler plus exactement, qu'elles ne rétaient pas du tout, de Morvan jeta son manteau au hasard, en signe de possession, dans celle de gauche, puis fut se mettre en quête du dîner.
Après bien des pourparlers et des frais réels d'éloquence, il obtint un -dcmi-poulct et un quart de livre de lard. Rassuré sur son repas, il se dirigea alors, selon son habitude quotidienne, vers l'écurie, pour s'assurer que son cheval ne manquait de rien.
Vers les cinq heures, le chevalier, en compagnie d'Alain, était installé dans sa chambre, devant une table vermoulue qui supportait leur piteux dîner, lorsqu'il vit le mystérieux carrosse s'arrêter devant l'auberge de YEnchanleiir Merlin.
Il s'empressa de quitter la table et de courir à la fenêtre. Cette fois, la fugitive ne pouvait plus échapper, pensait-il, à sa curiosité; son attente fut cependant à moitié déçue.
La cousine du vicomte de Chamarande des-
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ccndit, en effet, de carrosse : seulement un voile noir tellement épais couvrait son visage, que de Morvan neput même entrevoir ses traits.
Il jugea néanmoins, à la tournure jeune et svelte, à la démarche souple et dégagée de l'inconnue, qu'elle devait cire jolie.
Son cousin, le conquérant Chamarande, semblait veiller sur elle avec une attention inquiète, qui décelait encore plus de jalousie peut-être que d'amour. Il la tenait par le bras et la suivait comme son ombre. Ce qui frappa surtout de Worvan dans la personne du vicomte, ce fut l'incroyable profusion de rubans aux couleurs vives et tranchées qui s'étalaient sur ses vêtements. Le chevalier pensa que cette toilette constituait une nouvelle mode, et n'ayant plus rien qui le retînt à la fenêtre, s'en alla reprendre son repas interrompu.
A huit heures du soir Alain, après avoir souhaité une bonne nuit à son maître, formalité à laquelle le bas Breton n'aurait manqué pour rien au monde, se retira dans le grenier où il devait passer la nuit.
Une fois seul, de Morvan retira d'abord son pourpoint, ensuite une ceinture de cuir qu'il avait achetée à Brest pour y mettre son or, puis, ayant fermé à clef la porte de sa chambre,
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placé la ceinture sous son oreiller et ses pistolets à portée de sa main sur une chaise, il se jeta tout habillé sur son lit.
Vers les dix heures, le jeune homme dormait profondément, lorsqu'un coup frappé à la porte le réveilla en sursaut.
— Qui est là? demanda-t-il.
— Au nom du ciel, ouvrez! répondit, à travers la serrure, une voix faible et étouffée.
De Morvan se jeta aussitôt en bas de son lit, prit un pistolet et se dirigea vers la porte.
Comme cette porte s'ouvrait en dedans de la chambre, lechevalier, après avoir tourné la clef, se recula vivement d'un pas afin de ne pas être renversé si l'on entrait avec violence.
Que Ton juge de Télonnement du gentilhomme, lorsqu'il vit se glisser à travers le battant entr'ouvert, une femme qui, à moitié nue et les cheveux épars sur la poitrine, tomba aussitôt à genoux, et lui dit d'une voix étranglée par la peur :
— Monsieur, je me fie à votre honneur et à votre courage. Sauvez-moi!... sauvez-moi!...
Le chevalier avait, en se couchant, laissé par mesure de précaution, et selon son habitude, sa chandelle allumée ; toutefois depuis deux heures qu'il dormait, la mèche s'était allongée et car-