CHAPITRE IX. SSl
regardant aulour do lui avec une attention extrême. Bientôt il laissa échapper une exclamation de joie : il venait enfin d'apercevoir ce qu'il cherchait avec tant de persévérance, c'estji-dirc un triangle en fer, garni de nombreuses pointes soutenant de petits cierges allumés : derrière ce triangle, se tenait assise sur une chaise la femme chargée de répondre aux commandes des fidèles.
Alain regarda du coin de l'oeil cette femme, et comme elle lui parut être douée d'un âge plus que respectable, d'une remarquable laideur, et qu'elle était vêtue avec beaucoup de décence, il se décida à s'adresser à elle.
— Madame, lui dit-il, vous plairaitil de m'allumer trois cierges en l'honneur de Notre- Dame d'Auray?
— Pour vous faire bien voir de votre maîtresse, mon garçon? Vous avez raison. C'est là un infaillible moyen de réussite.
— Je n'ai pas et ne veux point avoir de ce que vous dites, madame, répondit Alain horriblement scandalisé. Vous êtes la marchande de cierges, n'est-ce pas ? Eh bien, alors allumezmoi trois cierges, prenez votre argent et ne causez pas avec moi; mes intentions ne regardent personne.
La vieille femme eut d'abord envie de se fâcher, mais son intérêt l'emporta sur sa colère, et elle obéit.
— Cest trente-six sous que vous me devez, dit-elle au bas Breton.
— Comment, trente-six sous! s'écria Alain épouvanté.
— Certes! trois cierges à douze sous pièce font bien trente-six sous!
— Ah ! les cierges valent donc ici douze sous pièce? demanda Alain regardant la marchande dans le blanc des yeux, pour tâcher de voir si elle ne lui en imposait pas.
— Tout le monde sait cela ! Interrogez le premier venu...
— Votre parole me suffît, répondit Alain qui avisant agenouillée près de lui unevieilledomestique, lui frappa doucement sur l'épaule et lui demanda tout en essayant de la saluer gracieusement : Est-il vrai, madame , que les cierges coûtent à Paris douze sous ?
— Que le diable vous emporte, de venir me déranger au beau milieu de mes prières pour m'adresser une aussi sotte question! s'écria la vieille domestique. Certes, les cierges valent douze sous, imbécile !
Alain retira alors de sa poche, tout en sou-
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piraiit. son dernier écu, si soigneusement conservé jusqu'à ce jour, el le donna à la marchande; mais bientôt le visage du bas Breton changea comme par cnchanteinenl : l'expression de la joie y remplaça celle de la tristesse.
— Que je suis donc bête ! se dit-il ; il est certain que des cierges de douze sous doivent posséder bien plus de vertu que ceux qui n'en coûtent que trois ! M. le chevalier ne peut manquera présent d'avoir les vingt écus.
Après cette réflexion consolante, Alain s'agenouilla et fit sa prière :
— Ma bonne Notre-Dame d'Auray, murmural-il avec ferveur, vous voyez que je ne regarde pas à dépenser de l'argent pour vous être agréable. Je vous sais trop brave pour vouloir mettre inutilement en frais un pauvre malheureux comme moi ! ça ne serait ni gentil ni délicat de votre part. Faites-moi donc trouver les vingt écus dont mon maîti*e, M. le chevalier, a besoin; ça m'obligera beaucoup, et je vous serai bien reconnaissant! Que quelqu'un ose nier devant moi votre puissance, et je vous jure que je lui casserai la tête! Ainsi soit-il.
Alain attendit, selon son habitude, avant de se relever, que les trois cierges fussent tout à fait consumés, puis, demandant alors à la
marchande la monnaie de son écu, monnaie qu'il vcrifia et serra soigneusement dans sa poche; il sortit, la tète haute et le pied léger, de l'église des Jacobins.
Une fois dans la rue, le premier soin du bas Breton fut de regarder s'il n'apercevait pas une bourse tombée par terre. Quant à mettre un seul instant en doute la réalisation de son souhait, l'idée ne lui en vint même pas. Il était intimement persuadé que Notre-Dame d'Auray se chargerait de lui fournir avant la fin du jour les vingt écus demandés.
Plein de cette confiance, Alain se mit à marcher devant lui au hasard; il prit la première rue (jui se présenta, arriva sur les quais, et peu après se trouva à l'entrée du Pont- Neuf.
Le hasard, on le voit, donnait une mauvaise direction aux pas du bas Breton; le Pont-Neuf, si consciencieusement exploité alors par les plus adroits filous de Paris, était certes de tous les endroits celui où il avait le moins de chance de rencontrer ces vingt écus.
En revanche, ce lieu célèbre par ses charlatans, ses désœuvrés, ses chercheurs d'aventures, ses vagabonds, ses mendiants, ses soldats et ses laquais en goguette, offrait à l'inexpérience du
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sauvage Penmarckais de graves écueils, de véritables ilangers.
Distrait par ses pensées et ahuri par les gens affairés ou turbulents qui le coudoyaient à chaque pas, Alain ne remarqua pas tout d'abord le tableau animé et bizarre que présentait le Pont- Neuf. Ce fut seulement après s'être témérairement engagé dans la foule qu'il chercha, ne pouvant plus avancer qu"avec peine, à se rendre compte de ce qui se passait autour de lui.
— Tiens, quel est donc ce grand seigneur qui, monté sur son carrosse, se dispose à parler au peuple? se dit-il. Écoutons un peu. Dieu de Dieu 1 est-il couvert de broderies d'or et de belles plumes! Ce doit être un prince du sang. L'on fait silence ; il va commencer.
Le personnage gratifié par Alain du titre de prince du sang était un arracheur de dents fort connu à cette époque et nommé Galiraard.
Il commença par parler de ses voyages en Arabie et en Chine, des succès extraordinaires qu'il avait obtenus auprès de diverses cours étrangères, notamment dans celle du grand sultan; puis il termina en annonçant que son bon cœur lui faisant préférer le bien-être de l'humanité entière à sa propre fortune, il consentait à arracher vingt dents à cinq sous pièce.
256 LES BnuCAMERS.
— Brave seigneur! se dit Alain, en voiKà un au moins qui n'est pas fier et (jui aime le petit peuple.
Le bas Breton, captivé par la nouveauté de ee spectacle, assista, le cou tendu et la bouche béante, aux quatre premières extractions : le cliarlalan , pour mieux faire ressortir son adresse, opérait les yeux recouverts par un épais bandeau, ce qui épouvantait et charmait tout à la fois le crédule et innocent Penmarckais.
Cependant un remords de conscience le prit bientôt :
— Allons-nous-en, se dit-il, j'ai peur qu'il n'y ait de la magie là-dessous.
Quelques pas plus loin, Alain s'arrêtait devant létalage d'un célèbre mécanicien qui confectionnait avec une adresse inimitable, c'était lui qui le disait, des yeux en verre et des jambes de bois.
Comme à cette époque, la guerre, et même une guerre acharnée, sévissait depuis plusieurs années en France, l'étalage du mécanicien était fort entouré.
Alain, en écoutant l'admirable discours du poseur de jambes, regretta presque un moment de n'être point mutilé ; toutefois son bon sens ne tarda pas à prendre le dessus sur son étonnement, et il s'éloigna en murmurant :