CHAPITRE XI
bien mon amour est grand, pur, noble et sincère? Ne m'interromps pas; laisse, je t'en prie, déborder mon cœur! Je vis depuis si longtemps repliée sur moi-même. Laurent, je ne veux le cacher aucune de mes pensées !... Il faut que tu saches tout ! que tu me connaisses telle que je suis!
Nativa se tut un instant, puis bientôt elle reprit avec une exaltation croissante :
— Mon bicn-aimé Laurent, si tu possèdes mon affection entière, ce n'est pas parce que tu es beau et vaillant!... Non!... Le sentiment qui, malgré la résistance que je lui opposais, m'a tout d'abord attirée à toi, c'est celui de la pitié! J'ai compris que tu avais cruellement souffert, que les années de ta jeunesse, traversées par une ardente passion, t'avaient fait une précoce vieillesse de cœur. Mon imagination a reconstruit ton passé.
«Je t'ai vu, te livrant plein de noblesse et de confiance à la trahison, recueillir pour prix de ta croyance et de ton dévouement la plus noire des ingratitudes!... Alors, à mon insu, l'idée que j'étais destinée à te rendre au bonheur s'est peu à peu emparée de mon esprit! Tes grandes façons d'agir envers mon père et moi, lorsque nous étions tes prisonniers; tes attentions déli-
cates pour nous, le respect que tu inspirais à l'équipage de bandits placé sous les ordres, ta léuiéiité folle et sublime en face du danger, ton inépris pour la vie : que te dirais-je? tout, jusqu'à ta hauteur et ces façons superbes qui décèlent une noble origine, tout a eons})iré contre mon repos 1 Ma pitié est devenue de l'amour!...
«A présent, Laurent, je te dois un aveu pénible!... La IcUre que tu m'adressas en partant, cette lettre dont cbaque ligne était une insulte, chaque mol un outrage, cette lettre me déchira le cœur et révolta usa fierté !... Ton lâche et Cl uel abandon — pardonne moi cette expression, je te raconte ce que j'éprouvai sur le moment, et non ce que je ressens aujourd'hui,— ton lâche et cruel abandon me rendit folle de douleur ! Je ne rêvai plus que vengeance!... Tu sais, Laurent, combien cliez nous autres Espagnoles, les sentiments sont entiers : nous aimons comme nous détestons, de toutes les forces de notre âme.
«t Dominée par une seule pensée, celle de te faire cruellement expier tes torts, je ne négligeai aucun moyen, aucune démarche pour atteindre mon but. Je m'associai à la haine que le comte de IMonlcrey mon père a toujours i)orlée à la flibustejic de lîle de la Tortue; je vous
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cherchai partout des ennemis! Ah! Laurent, ne i me maudis pas ! L'ardeur que je déployais dans cette œuvre du mal, n'était-elle pas encore une preuve de mon amour?
« Enfin, dernièrement, lorsque à mon retour d'Europe, je revis nos mers des Indes, que je respirai les parfums de nos climats, je sentis ma haine tomber comme par enchantement; le souvenir des heures passées auprès de toi envahit , puissant et irrésistible , ma pensée : une révélation soudaine m'éclaira; je compris, trop tard, hélas! le motif qui t'avait conduit à m'insulter si indignement! Je pleurai amèrement mon aveuglement !
— Et quel est, d'après vous, ce motif, senorita? demanda le beau Laurent, toujours froid et impassible.
— Tu as voulu , Laurent, doutant de la sincérité de ma passion, m'éprouver ! Rendu soupçonneux par le malheur, tu t'es dit : « Cette jeune fille appartient à une grande famille; elle possède une fortune colossale ; elle est recherchée, adulée; elle croirait, en me faisant partager son opulence, me combler d'un inappréciable bienfait et acheter le droit de me commander comme à un esclave ! Si elle m'aime réellement, eh bien! qu'elle le prouve!... Je
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veux la mettre dans une i)osition telle vis-à-vis de moi, que si jamais l'envie lui prenait de me reprocher mon alliance, j'aie le droit de lui répondre : ^ladamc, je n'ai fait que céder à vos supplications, que me rendre à votre prière ! » Voilà, Laurent, quelle a été, j'en suis persuadée, ta pensée ! Elle est digne de ta fierté ; je l'approuve. Ma position à moi m'ordonne l'humilité : je dois et je saurai me faire pardonner mon opulence !...
— 3Ion bien-aimé Laurent , ta présence ici m'apprend quelles sont tes intentions. Je n'iirnore pas que bien des obstacles nous séparent encore, mais je sais aussi que ta volonté est plus forte que la destinée; ce que tu veux doit s'acconjplir! Si demain tu daignais dire au gouvernement espagnol: «Moi, Laurent, l'ennenu invincible et redoutable de votre puissance, je consens à reprendre place dans les rangs de votre armée,» à l'instant même, on t'offrirait les plus éminentes dignités, le grade le plus élevé...
- — Connue au chevalier de iMorvan, n'est-ce pas, senorita? interrompit le flibustier d'un air moqueur. 11 paraît décidément que vous êtes chargée de la délicate mission de recruter des ennemis à la flibusterie! Caramba ! quelle éloquence ! c'est à se croire en plein tribunal.