CHAPITRE IV
gnols s'était empressé de revêtir un magnifique costume de fantaisie, monta alors sur son banc de quart.
Il faudrait un pinceau pour donner une idée même approximative de la bonne mine , du grand air que présentait le flibustier dans ses habits de fête : il était impossible d'allier mieux la fierté à la grâce !
Son équipage le contemplait avec une oi*gueilleuse satisfaction ; vis-à-vis de ces gens grossiers, rudes et si dédaigneux même de luxe et de bien-être, Laurent pouvait seul, sans nuire à sa popularité ( il l'augmentait même , au contraire ) , se permettre cette recherche de toilette qu'il affectionnait si fort et qui lui allait si bien. On savait que sous ces broderies, ce velours, ces riches dentelles, battait un cœur complètement inaccessible aux atteintes de la peur...
Dans leur course rapide et voguant à contrebord, le vaisseau amiral espagnol et la frégate des flibustiers se rapprochaient à vue d'oeil : à peine une portée de canon les séparait-elle encore, lorsque de Morvan vit apparaître près de lui Fleur-des-Bois.
— Toi ici, ma sœur! lui dit-il d'un ton de reproche. Ta place n'est-elle pas dans le poste i. 11
des blessés, hors du feu de l'ennemi? Je t'en conjure, Jeanne, éloigne-toi sans perdre une minute, une seconde; le i'eu va commencer!
— Ma place est près de toi, mon chevalier Louis , lui répondit Fleur-des-Bois d'une voix qui, malgré sa douceur, dénotait une détermination inébranlable. Te quitter au moment du danger, jamais !
— Mais, Fleur-des-Bois, ta présence sur le pont ne peut m'étre d'aucune utilité... au contraire, elle ne servira qu'à me distraire de mes devoirs , qu'à m'ôter le sang-froid dont j'ai besoin!... Je t'en conjure de nouveau, éloignetoi!...
— Mon chevalier Louis, dit Jeanne sans bouger de place, on prétend, lu l'oublies, que je porte bonheur. Si cela est vrai, je te garantirai des boulets ennemis, des balles espagnoles... Si l'on s'est jusqu'à ce jour trompé sur mon compte, eh bien! nous mourrons ensemble... Je t'assure que je serais bien heureuse de mourir...
— Matelot, s'écria Laurent dans l'intention de rompre la conversation établie entre Fleurdes-Bois et le chevalier, va t'assurer, avant que le feu ne commence , si les hunes ont reçu le contingent de monde que j'ai fixé... si l'on y a placé des j»rovisions et des réserves de grenades
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en quantité suffisante, si nos meilleurs tireurs ont pris position sur la drônie et dans la chaloupe, pour pouvoir, à l'abri derrière ces redoutes, abattre les officiers espagnols... Hâtetoi!...
De iMorvan s'éloigna aussitôt , et Laurent, s'adressant à Fleur-des-Bois de cette voix rude et impérieuse qu'il savait prendre à l'occasion et à laquelle il n'était guère possible de résister :
— Jeanne, retourne au poste des blessés, lui dit-il ; je le veux...
Le ton du flibustier n'admettait pas de réplique : Jeanne soupira, mais elle obéit.
— A plat ventre tout le monde jusqu'à nouvel ordre ! cria alors Laurent.
Rien d'imposant et de saisissant à la fois comme deux navires voguant à contre-bord et prêts à engager le combat.
Le silence, à peine troublé par les derniers ordres des chefs, pèse, en ce moment solennel, sur le courage des plus intrépides matelots. Les cœurs battent avec violence, les poitrines sont oppressées.
Chaque homme, même le plus habitué au danger, jette un mélancolique regard sur sa vie passée, et interroge ses pressentiments pour savoir s'il doit se réjouir ou se résigner. Alain,
couché aux pieds de son maître, n'avait jamais encore assisté à une action navale ; aussi éprouvait-il dans toute son intensité cette émotion poignante qui précède la bataille. Toutefois, une pensée le soutenait.
— Ma foi, mon maître, disait-il à voix basse, je ne comprends pas trop pourquoi le capitaine Laurent accepte le combat au lieu de continuer à prendre chasse... Depuis que je suis à la tête d'une somme de cent mille livres, je me sens 1 d'unepoltronneriedont rien n'approche... Moi, Alain, posséder cent mille livres ! cette idée-là
me fait tourner la tête, et je suis tenté de croire que je rêve... Combien cela fait-il, maître, cent mille livres? Au moins deux ou trois mille écus, n'est-ce pas?... Penser que je suis assez riche pour acheter Penmark... manger du lard frais à discrétion toute la journée, avoir un serviteur, et que je serai peut-être mort tout à l'heure... ça me serre le cœur à me faire crier !... Dites donc, maître, à votre matelot qu'il ne s'obstine pas à jouer le glorieux, ce qui est un péché, et qu'il reprenne chasse.
— Comment voudrais-tu, Alain, répondit le chevalier sur le même ton, que nous pussions échapper à un navire d'une marche tellenient supérieure à la nôtre qu'il nous a gagnés de vi-