CHAPITRE IV
qui revient au roi, mes parts personnelles et le remboursement des avances que l'on nous a faites, quatre-vingt-cinq mille sept cent quatorze livres par homme. Or, comme le dixième dû à Sa M.'ijesté, mes parts personnelles et nos avances seront plus qu'entièrement soldés par les dépouilles de ceux qui vont être tués, chaque frère })eut se considérer déjà comme possesseur de près de cent mille livres. Se laisser battre dans de telles conditions de bonheur, ce ne serait pas seulement de la lâcheté, mais bien de la démence. Conservez votre or. Vive le roi ! vive la flibuste !
— Vive le capitaine Laurent ! répondirent les flibustiers avec un élan, une spontanéité et un enthousiasme frénétiques.
Puis chacun regagna son poste de combat.
— Matelot, dit de Morvan resté seul auprès de Laurent, de toi à moi toute dissimulation est inutile ; tu n'as pas à soutenir mon moral affecté, à remonter mon courage. Causons franchement : entrevois-tu un moyen de salut? Quant à moi, je ne te le cache pas, notre position me paraît désespérée.
— Il est incontestable, répondit trancjuillement le flibustier, que nos seize canons et nos quatre-vingt-neuf hommes, puisque nous avons
perdu un des nôtres à Grenade, présentent une disproportion par trop énorme avec les forces du galion amiral, pour qu'il nous soit donné d'espérer. Seulement, connaissant mon équipage comme je le connais, je ne désespère pas encore. Il n"y a pas un des nôtres qui ne soit capable d'abattre à chaque coup, et à balle rase, une orange placée à deux cents pas de distance. De pareils tireurs remplacent bien des canons ! Franchement, j'ignore quel sera le résultat de la lutte. Et puis, de toi à moi, il me reste un dernier espoir...
— Lequel donc, matelot?...
— Vois-tu ce petit nuage d'un gris sale et terreux qui tranche dune façon à peine visible, dans la direction du sud , sur l'azur du ciel?
— Oui, matelot; à présent que tu me l'as signalé, je l'aperçois.
— Ce nuage, chevalier, est pour moi l'indice certain d'une terrible tempête. Reste h savoir maintenant si, pendant les trois à quatre heures qui s'écouleront avant qu'elle n'éclate , nous pourrons résister aux forces de l'ennemi. A présent , plus un mot : reste à mes côtés, et laisse-moi à mes réflexions!...
Laurent, qui dès l'apparition des navires espa-