‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 31 sur 190 · CHAPITRE IIF · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIF

Le coupable serait le meilleur matelot et le plus redoutable combattant de tout Icquipage que la sentence s'exécuterait : sur ce point, on est impitoyable.

« Une fois à bord, les règlements faits par les flibustiers eux-mêmes les empêchent de se battre entre eux. S'élève-t-il une querelle, elle est ajournée jusqu'à ce que l'on soit revenu à teri'e ; alors le duel a lieu à l'arme à feu et à l'arme blanche. Ces rencontres se terminent généralement par la mort dun des deux champions.

« Chaque flibustier est obligé de tenir son fusil, ses pistolets et son sabre dans le meilleur état. C'est pour eux un objet d'émulation véritable.

« D'après leurs règlements, le feu et la lumière doivent être éteints à huit heures du soir, à bord des navires en course ; au même moment les buveurs sont tenus également de vider sur le pont leurs bouteilles; il est aussi défendu de jouer, en croisière, de l'argent aux dés ou aux cartes. Je dois ajouter cependant que ces deux derniers règlements sont extrêmement mal exécutés.

« Quand un flibustier, possesseur d'une barque ou d'un navire, entreprend une expédition,

les hommes qui viennent servir sous lui s'engagent à lui obéir, sous peine d'être privés de leur part de butin à la fin de la course. On fixe ensuite un traitement à celui qui a fait les avances de l'expédition; ce traitement, payé sur les prises, est énorme. Des indemnités sont accordées, en outre, au chirurgien et au maître charpentier du bord.

<i Voilà, à peu près, mon cher Louis, les renseignements les plus intéressants à connaître pour toi : l'usage te mettra bien vite au courant des autres détails.

« Quant à te parler du courage, ou plutôt de l'intrépidité de ceux dont tu vas devenir le compagnon, cela est inutile : figure-toi tout ce que l'audace la plus extrordinaire e^it capable de produire et tu n'auras pas encore une idée complète de la témérité que déploient ces gens-là .

« Aussi beaucoup d'Espagnols sont-ils convaincus sérieusement que les flibustiers appartiennent tant soit peu à l'enfer, et sont invulnérables.

<i Celte croyance aide considérablement à nos succès, n

Quarante-huit heures après son départ de l'île de la Tortue, de Morvan arriva à Leogane. La surprise que lui causa Taspect de cette ville fut grande : jamais il ne se serait attendu à rencontrer sur cette terre de la boucanerie tant de luxe, d'élégance et de richesses. De tous les côtés son regard apercevait des habitations délicieuses, des magasins splendides encombrés de ces mille futilités ruineuses qui tirent leurs prix élevés de la mode ; des jeunes gens vêtus avec un goût exquis, et montés sur de superbes chevaux de race espagnole ; des créoles charmantes, couvertes de dentelles et portées par de nom-

breux esclaves dans de magnifiques palanquins ; partout, en un mot, l'abondance, le luxe, les raffinements d'une civilisation avancée.

— Quelle différence, dit-il en s'adressant ù Montbars, entre Leogane et l'île de la Tortue ! c'est à ne plus se croire dans le mcme pays !...

— Cette différence s'explique fort aisément, Louis. On vient dissipera Leogane l'argent que l'on a gagné en s'embarquant à la Tortue. Cette ville est le lieu de plaisance de la boucanerie : en outre le commerce qu'elle entretient avec l'Europe est des plus actifs et des plus considérables. Mais nous voici arrivés devant la maison du gouverneur, ou, comme on dit ici, devant le Gouvernement : veux-tu m'attendrc? je serai de retour dans cinq minutes.

A peine Montbars s'était-il éloigné, que de Morvan fut distrait de ses réflexions par un bruit de musique qui approcbait: presque aussitôt, il vit les femmes créoles apparaître à leurs fenêtres, les piétons s'arrêter et les négresse mettre à danser en se frottant joyeusement les mains.

— Sericz-vous assez bon, monsieur, pour m'expliquer la cause de l'émolion que cette musiipie, dans le lointain, semble produire sur tout le monde ? demanda-t-il à un jeune bommc qui passait.

Page 1