CHAPITRE PREMIER
je ne rne trompe, il nous faudra jouer serré : dînons.
Un mois, un grand mois tout entier se passa sans amener aucun changement dans la position des deux prisonniers.
Pendant ce siècle, car on sait combien les heures de la captivité se traînent lentes et paraissent interminables, l'inaltérable sérénité de LegolT ne se démentit pas un seul instant. Quant au chevalier, torturé par la jalousie et bouillant d'impatience, il se levait chaque matin avec un nouveau plan d'évasion combiné pendant l'insomnie de la nuit. LegolT écoutait le plan avec patience, puis se contentait de dire :
— Chevalier, votre projet d'aujourd'hui ne vaut pas mieux que celui d'hier.
De Morvan, ne comprenant rien à cette indifférence, accusait son compagnon d'infortune de manquer d'énergie et de vigueur. Legoff ne se défendait jamais de ces accusations... Il se contentait de sourire.
Le trente-deuxième jour de la captivité des deux amis, le geôlier, après avoir renvoyé ses aides qui avaient apporté le diner, resta seul avec ses prisonniers.
— Baron, dit-il à Legoff, J'ai appris que \ous étiez extrêmement riche et fort généreux. S'il
m'était donné de compter sur votre discrétion, je vous procurerais peut-être un vif plaisir!
— Quel plaisir, mon ami?
— Je vous remettrais un billet que j'ai reçu pour vous... de votre maîtresse, sans doute!
— Ah ! lu as reçu un billet pour moi, répéta le boucanier avec une parfaite indifférence : eh bien! mon garçon, il faut porter de suite ce billet au gouverneur de la prison... cela te fera bien noter et pourra servir à ton avancement!...
— Tiens, dit le geôlier, je ne me serais jamais attendu à cette réponse de votre part ! Au fait, c'est une idée... Je m'en vais de ce pas chez M. le gouverneur.
— Va, mon garçon, et bonne chance!
Le geôlier, évidemment dépité, se dirigea vers la porte; mais au moment de l'ouvrir, il parut se raviser, et, revenant vers Legoff :
— Il ne m'est plus possible d'aller trouver M. le gouverneur, dit-il, car il me demanderait pourquoi j'ai gardé si longtemps ce billet sans l'avertir, et au lieu de me récompenser, il pourrait bien me retirer ma place.
— Tu as donc ce billet depuis longtemps?
— Depuis hier au soir, répondit le geôlier.
— Tu as eu tort d'attendre jusqu'à présent