CHAPITRE V
Éloigné à peine d'un quart de lieue de l'habitation de Barbe Grise , le mont du Piton n'était guère séparé du Bois-Roger par plus d'une centaine de pas : ce fut dans cette espèce d'allée naturelle que le boucanier établit son tir.
Ses apprêts ne furent ni longs ni compliqués : il coupa tout bonnement un arbuste, large de deux pouces et à hauteur d'homme, le fixa dans le sol, puis compta une distance de deux cents pieds.
Remettant alors son fusil de boucanier à de Morvan, il lui expliqua brièvement, avec autant de précision que de clarté, la Itiçon dont cette arme, tout exceptionnelle, devait être épaulée, comment il fallait prendre le point de mire, placer la main, et appuyer sur la gâchette.
Ces instructions données, il commanda le feu; le coup partit : l'arbuste resta intact :
— Ce n'est point trop mal, ma foi, pour un début, dit-il d'un air de satisfaction qui contrastait avec sa froideur habituelle. Votre balle a passé à deux pouces à gauche de la baguette.
— Comment savez-vous cela? lui demanda de Morvan fort étonné. Vos yeux suivent-ils donc le vol d'une balle dans l'espace ?
— Non ; mais il m'est facile, en observant vos mouvements et la direction donnée à voire arme,
de juger, sans me tromper de l'épaisseur d'un clieveu, la portée de voire coup !
— Barl»e-Grise dit vrai, ajouta Montbars. Cette prodigieuse habileté fit réfléchir le jeune
homme.
— Je conçois à présent, pensa-t-il,les craintes qu'éprouve Montbars sur l'issue de mon duel aver Laurent! N'importe, quelque adroit que soit cet homme, il ne me tuera pas ; mon cœur m'assure que je dois revoir encore Nativa.
Au quatrième coup, de Morvan atteignit l'arbuste : après deux heures d'exercice il arriva h toucher trois fois sur quatre le but.
— Je n'aurais jamais cru, si l'on m'eût raconté ce fait, (ju'iin homme pût, en si peu de temps, arriver à un pareil résultat, dit Barbe-Grise joyeux.
Car tout ce qui se rapportait aux armes avait le don d'exciter l'intérêt du flegmatique boucanier.
— Allons, voilà qui va bien!... Il ne m'est plus prouvé que Laurent aura sur vous l'avantage. A présent, il me reste à vous enseigner comment on fait feu sans prendre , pour ainsi dire, le temps de viser !
Après quatre nouvelles heures employées à perfectionner l'éducation de tireur, de Morvan,