‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 53 sur 190 · CHAPITRE Vr · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vr

joyeusement, comment il se fait que te connaissant seulement depuis hier, il me paraît que nous ne nous sommes jamais quittés...

— Voyons, Jeanne, cette découverte?

— Non, tu te moquerais de moi...

— Ne suis-je donc pas le frère de ton choix ?

— Tu as raison ! Eh bien , chevalier Louis, toutes les fois que mon sommeil est agité, que je rêve, c'est ta voix qui frappe mes oreilles... N'est-ce pas que cela est bien curieux et bien extraordinaire?... Je m'explique à présent comment hier en t'entendant parler, je t'ai demandé de suite si tu voulais être mon ami ! J'étais déjà habituée à toi !...

A cet aveu si naïf et dont la sauvage enfant était bien éloignée certes de comprendre la portée, de Morvan ne put se défendre d'un léger trouble. Toutefois, cette émotion fugitive et si naturelle dura peu. Il allait répondre à Jeanne, lorsque Montbars mit fin à la conversation des deux jeunes gens en disant à son neveu :

— Chevalier, il doit être quatre heures et demie ; il est temps de partir.

Soit que le chef de la flibuste craignit d'affaiblir le courage de de Morvan, en lui laissant voir ses appréhensions, soit qu'habitué aux

scènes de violence et aux hasards des armes, l'issue du combat (jui allait avoir lieu ne lui causât aucune émotion, toujours est-il qu'il s'était exprimé avec une grande froideur.

De Morvan, malgré lui, compara ce ton indifférent, presque impérieux, avec l'intérêt que lui montrait Jeanne ; l'avantage resta à cette dernière.

— Mon ami ! s'écria la pauvre enfant tout émue et toute tremblante, je ne me rends pas compte de ce qui se passe en moi aujourd'hui. Je ne sais si c'est la fatigue que m'a causée hier la poursuite de la cinquantaine espagnole, mais je suis brisée, et il me semble que je ne trouverai jamais assez de force pour l'accompagner...

— Comment cela, Jeanne ; pour m'accompagner?

— Crois-tu donc que j'aurai le courage d'attendre ici la nouvelle de ton triomphe ou de ta mort? Non pas, chevalier Louis, je veux assister à ton combat avec Laurent... Tu le tueras, n'est-ce pas? Jure-moi que tu le tueras... D'abord, si tu étais vaincu, il n'y aurait plus de bonheur pour moi ! je te verrais sans cesse pâle et sanglant... ce serait affreux ! Et puis, (jui sait, ajouta Jeanne après avoir réfléchi, qui sait

CHAPITUE VI. 127

si je n'empêcherai pas ce liuel ? Le beau Laurent, si méchauL et si moqueur avec tout le monde, prétend qu'il m'aime. Moi,je te l'avouerai, j'ai toujours ressenti pour lui un éloignenient profond. Enfin, puisqu'il s'agit de ton salut, je...

— Ma bonne Jeanne, dit de Morvan d'un ton (le doux reproche et en interrompant la jeune fille, est-il donc d'usage à Saint-Domingue que les femmes s'interposent entre les hommes qui ont accepté une affaire d'honneur ! Dans la Bretagne, le pays de ton père et de la mère, il n'en est pas ainsi : les femmes pleurent les morts, célèbrent les victorieux et méprisent les lâches ! Je suis Breton, Jeanne, et je ne veux pas être méprisé ! Je ne te cacherai pas que si tu essayais de t'opposer à ce duel, et tes efforts n'aboutiraient à rien, tu me causerais une peine véritable.

— Oui, chevalier Louis, tu as raison ! Tu dois le battre... J'ignore vraiment ce que j'ai aujourd'hui... Je déraisonne.

— Quant à ton désir d'être témoin de ce duel, Jeanne, il faut également y renoncer. Ta présence me gênerait, et me donnerait un extrême désavantage sur mon adversaire...

— C'est bien, chevaUer Louis, j'obéirai.

128 LES BODCANIERS.

Montbars et Barbe -Grise se présentèrent alors : tous les deux étaient armés d'un long fusil.

— Allons, Louis, dit le chef de la flibuste, voici cinq heures, il faut partir.

— Je suis prêt ; partons.

Déjà le jeune homme s'éloignait, lorsque Jeanne courut à lui et l'arrêta :

— N'oublie point, mon ami, lui dit-elle d'une voix tremblante, que si tu succombes il n'est plus de bonheiu" pour moi! 3Iéfie-toi du beau Laurent, il est plein de ruses, et sois sans pitié!

Les trois hommes se dirigeaient vers la porte de sortie, lorsqu'un esclave nègre, le front ruisselant de sueur, se présenta devant eux.

— Montbars, dit-il, voici un paquet que messie le beau Laurent vous envoie. Je suis à vous attendre depuis une heure au mont du Piton. Ne vous voyant pas venir, j'ai pensé que je vous trouverais peut-être ici.

Les nègres, moins habitués alors aux prodiges de la civilisation qu'ils le sont aujourd'hui, avaient à cette époque une singulière idée, celle de croire qu'une fouille de papier écrite était une chose complètement insigniOanle ; aussi, lorii(|non leur reiuctlait pour la porter une lettre, n'obéissaient-ils jamais à cet ordre : ils se

Page 1