‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 60 sur 190 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

— Ah ! chevalier Louis, que je suis donc contente que tu sois sorti victorieux de celte lutte si inégale, dit-elle à de Morvan sans paraître remarquer le flibustier. Je savais bien que tu étais brave! Tiens, je t'aime encore davantage, si c'est possible.

— C'est moi, Jeanne, qui suis en admiration devant ton courage; sans ton intervention, je ne vivrais plus !

Le beau Laurent, en remarquant l'affectueuse familiarité qui existait entre la fille de Barb(!- Grise et le chevalier, ne put réprimer, lui si impassible devant la mort, un mouvement de dépit.

— Quoi! Jeanne, dit-il d'une voix presque émue, tu n'as pas une parole pour me souhaiter la bienvenue !...

— Tu sais bien que je ne t'aime pas, Laurent.

— Tu as tort, chère enfant, reprit le flibustier sans se formaliser de cette réponse, je te suis si dévoué!...

— Toi ! tu es méchant !.., Tu fais peur à tout le monde 1... Si le chevalier Louis avait voulu me croire, à l'heure qu'il est on ne le craindrait plus.

— Comment cela , si le chevalier Louis avait

voulu te croire? répéta Laurent. N'ignorait-il donc pas au secours de qui il allait...

— Lui ! nullement : il l'avait reconnu avant de faire feu. N'est-ce pas qu'il a eu tort de ne pas te laisser massacrer par la cinquantaine?

Laurent garda un moment le silence, puis, s'adressant à de Morvan :

— Monsieur, lui dit-il, l'honneur mordonnc de reconnnître que votre conduite, dans cette circonstance, a été admirable. J'espère, toutefois, que vous voudrez bien ne pas vous en prévaloir pour éviter de me rendre la satisfaction que vous me devez.

— Votre doute, à cet égard, monsieur, est presque une nouvelle injure , répondit froidement de Morvan. Puisque vous entamez un sujet de conversation (jue vous auriez diV ne pas aborder, permettez-moi de vous faire une observation : c'est qu'en remettant à demain, sous prétexte de maladie et de faiblesse, un combat qui devait avoir lieu aujourd'hui, vous avez agi avec un sans-façon et une tiédeur qui ne prouvent pas en faveur de votre caractère !

--Chevalier, répondit Laurent avec autant de politesse que de calme, je vous estime trop pour ne pas tenir à me discul[)er à vos yeux. Hier, lorsque j'écrivis à Montbars, j'étais très-

CHAPITIJE VI. 149

souffrant. Cette nuit ni 'ayant été favorable, je me suis empressé ce matin de partir pour le Bois-Roger; malheureusement m'étant endormi, mon cheval a lait l'ausse route et m'a conduit dans la savane. Voilà comment il se fait que vous m'ayez trouvé ici. A présent, voulez-vous que nous vidions de suite notre querelle? Je suis à vos ordres. Seulement, je crois qu'il y aurait déloyauté et cruauté à forcer Fleur-des- J]ois à assister à notre combat; d'abord, parce que ce spectacle l'affligerait, ensuite, parce que notre duel la priverait d'un défenseur dont elle peut avoir besoin, puisque les Espagnols rôdent dans les environs.

— Vos explications me suffisent, monsieur, dit de Morvan; je les trouve justes et je les accepte.

— Alors, voulez-vous que, laissant reposer notre inimitié jusqu'à demain, nous ne nous considérions jusque-là que comme deux hommes du monde ?

— Volontiers, monsieur. Toute nouvelle allusion, devant Fleur-des-Bois, à ce qui doit se passer, me serait désagréable. Causons de choses indifférentes! Apprenez- moi , je vous prie, comment il se fait que vous ayez pu tenir tête à la cinquantaine?

150 LES BOIICAMERS.

— Vous en savez autant que mol sur ce sujet !

— J'ai admiré, il est vrai, votre magnifique invention de la mine au cliapcau : ce qui m'étonne, c'est que les lanciers qui n'osaient vous approcher ne vous aient point criblé de balles ! . .. C'est sur ce fait que je vous demande une explication!

— Elle est fort facile à donner : Les lanciers espagnols ne portent jamais d'armes à feu !...

— Voilà qui est bizarre!...

— Nullement ! la crainte que nous inspirons à nos ennemis est telle que pour oser nous attaquer il faut qu'ils y soient forces ! Dans les premiers temps de la guerre, les soldats espagnols, aimés de mousquets, avaient pris l'habitude de tirailler sur tous les arbres et les buissons qu'ils trouvaient sur leur chemin, sous le prétexte que nous pouvions être cachés en embuscade. De cette façon ils nous avertissaient de leur présence par le bruit de leurs décharges, et évitaient le combat. C'est pour mettre fin à cet état de choses, que le gouvernement a levé des cinquantaines armées seulement de lances.

Pendant que le beau Laurent parlait, Fleurdcs-Hois le regardait avec un étonnement ({u'clle ne cherchait pas à cacher.

Page 1