CHAPITRE Vil. 16Î
le premier. Nous nous placerons ensuite à cinquante pas de distance. Si le premier qui fait feu manque son adversaire, — il faut prévoir en duel même les plus grandes improbabilités, — celui-ci aura le droit d'avancer autant que bon lui semblera et de lui brûler la cervelle à bout portant. Quant aux autres conditions, nous nous en rapportons aux usages de la boucanerie !... Ah! à propos! il me reste à vous prévenir que l'un de ces usages veut que toute amorce brûlée compte comme coup tiré! Si vous conservez le moindre doute sur la façon dont vous avez chargé votre mousquet, examinez-le de nouveau; ceci est fort essentiel!...
— Je réponds sur ma tête de cette arme! dit Montbars qui remit alors à son neveu le long fusil de Barbe-Grise.
Laurent fit jouer les ressorts de sa carabine, regarda l'amorce, puis compta cinquante pas. Le flibustier portait des pistolets à sa ceinture, il s'en servit pour marquer, en les déposant par terre, les deux extrémités de la distance.
— Monsieur, dit-il, ce quadruple va décider qui de nous deux tirera le premier.
Laurent jeta alors la pièce d'or en l'air.
— Croix ! dit de Morvan.
Le quadruple retomba face.
162 LES BODCANIERS.
— C'est à VOUS, monsieur, dit tranquillement de Morvan.
Laurent s'inclina sans répondre; puis il se hâta de regagner la place qui lui était assignée. 11 était permis de supposer, à son empressement, qu'il tenait à ne pas prolonger l'agonie du malheureux gentilhomme.
De Morvan, droit, immobile, appuyé sur son fusil, était très-pâle: toutefois ses yeux se fixaient sur son adversaire avec une expression de menace et de défi, qui n'était certes point de nature, loin de là , à lui concilier sa bienveillance! L'homme payait son tribut à la faiblesse humaine : le gentilhomme portait dignement son honneur!
Quant à Montbars, quoiqu'il imitât l'exemple que lui donnait son neveu, et qu'il fût impassible ainsi qu'une statue, il était facile de deviner aux plis de son front, à la contraction de ses sourcils, au sojnbre éclat de ses yeux, qu'un violent orage grondait en lui, et que Laurent, une fois vainqueur, trouverait un nouvel et terrible adversaire!
Barbe-Grise, les bras croisés et l'air soucieux, ne s'occupait du duel qu'au point de vue de l'art; il voulait savoir si le coup serait bien tiré, pas autre chose! Son procès à propos du nom