‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 9 sur 190 · CHAPITRE PnEMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PnEMIER

De Morvan approcha la table de la muraille, monta sur celte table, et, offrant ses épaules à Legolï :

— Commencez, baron, lui dit-il.

En deux bonds le boucanier fut à son poste. Legoff eût pu, pour la souplesse et la légèreté, jouter avec un tigre.

Le lendemain matin, lorsque le geôlier revint apporter aux prisonniers leur déjeuner, deux barreaux de fer étaient déjà entamés d'une telle façon, qu'il suffisait d'un quart d'heure et de quelques coups de lime pour les détacher entièrement. La sentinelle n'avait entendu aucun bruit, ou du moins si le bruit était parvenu jusqu'à son oreille, elle n'en devina pas l'origine car elle n'interrompit et ne troubla nullement de Morvan et Legoff dans leur travail.

— Mon ami, dit le boucanier en s'adressant au geôlier, tu me parais être un si brave garçon et un si excellent cœur, que je me ferais un scrupule de te tromper! Hier, excité par la pensée de reconquérir ma liberté, j'ai indignement abusé de ta confiance ! Je t'ai promis mille livres, n'est-ce pas? Eh bien, en joignant mes ressources à celles du chevalier, il m'est impossible de réunir plus de vingt louis !...

— Vingt louis ! répéta le geôlier.

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— Hélas! pas davantage. Tu vois qu'il n'y a pas moyen de nous entenelre ! Nous devons donc renoncer, le chevalier et moi, à tout espoir!.,.

— Nullement, mon gentilhomme, i-cpéta vivement le geôlier. Votre délicatesse me touche jusqu'aux larmes, et il ne sei'a pas dit que je NOUS serai inférieur en générosité comme je vous le suis en naissance! Après tout, cinq cents livres représentent encore une somme énorme pour moi.

— Ainsi tu consentirais pour ce prix à nous aider dans notre évasion?

— Voici ma réponse, dit le geôlier en retirant d'un plat couvert une échelle de corde.

— Oh! le joli travail! s'écria Legoff. Quelle corde fine, serrée et solide!...

— Cette échelle est capahle de supporter dix hommes! reprit le geôlier. Allez, il n'y a pas de danger qu'elle casse! Quant à sa longueur, elle est de trente-deux pieds, c'est-à-dire environ trois à quatre pieds de plus que la distance qui existe entre votre fenêtre et le sol... Avez-vous travaillé un peu celte nuit ?

— Nous avons frotté nos harreaux avec fureur, dit LcgofT; seulement, comme ils sont d'une qualité excellente et qiu; nous avions peur d'éveiller l'attention de la sentinelle, nous n'a-

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vons pu en venir à bout. Il est probable que nous terminerons celte nuit notre besogne.

— Du courage, mes gcntiisborames! Je me sauve pour éviter de donner prise aux soupçons.

— Eh bien! Louis, dit Legoff, j'espère que voilà un geôber au cœur sensible et d'un accommodant caractère. Il semble plus désireux que nous-mêmes de nous voir en liberté.

— Le fait est, baron, que tout cela est bien singulier! Vous aviez mille fois raison : cet homme joue un rôle...

— Et nous tend un piège !...

— Oui ; mais quel piège?

— Parbleu! c'est ce qu'il faudra bien que nous finissions par savoir! Attendons encore.

— Mais, baron, dit de Morvan, une chose qui m'étonne aussi beaucoup, c'est que l'armateur Cointo, au lieu de perdre un mois à fréter et à mettre un navire à vos ordres, n'ait pas plutôt songé à s'adresser à M. de Pontchartrain pour vous fiiire mettre en liberté. Lié, comme vous paraissez l'être, avec le puissant ministre, cette démarche eût suffi pour vous ouvrir les portes du fort Saint-Michel.

— Cointo connaît les hommes , mon cher

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Louis, et il sait que les puissants répondent presque toujours par IMngratitude aux services qu'on leur rend! Qui nie prouve que de Pontchartrain n'est pas justement l'auteur de mon arrestation? Qui sait nicmc encore si ma disgrâce ne vient pas de plus haut, si la foudre tombée sur ma tète n'est pas partie des mains de Jupiter?... J'ai obligé Louis XIV. Or, qui m'assure que le grand roi, dans un moment de faiblesse, laissant prendre à son amour-propre le dessus sur son orgueil, n'aura pas senti peser trop lourdement sur lui le souvenir des obligations qu'il me doit?... Non, eroyez-moi, Louis, il faut, [)our notre indépendance et notre dignité, que nous ne devions notre liberté à personne, que nous ne la demandions qu'à notre énergie et à notre courage.

Le lendemain le geôlier vint de meilleure heure que de coutume.

— J'étais inquiet, dit-il à Legoff. La sentinelle n'a-l-elle rien entendu? Etcs-vous enfin parvenus à scier les barreaux?

— Oui, mon ami, les barreaux sont sciés.

— Alors à quand l'évasion? re|)rit le geôlier avec empressement. A ce soir?

— A jamais, répondit tranqnilbMncnt LcgoH'. Le chevalier et moi, confiants dans la justice du

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roi, avons renoncé à toute tentative de fuite.

— C'est impossible! s'écria le geôlier avec un mouvement de colère et de dépit qu'il ne put dissimuler, c'est impossible ! Vous savez bien, mes gentilshommes, que l'innocence d'un prisonnier n'a jamais abrégé d'un jour sa captivité ! Il y a des gens parfaitement innocents, mieux que cela même, des gens qui n'ont jamais pu parvenir à deviner le motif de leur arrestation et qui sont restés dix ans ici !... Ne me parlez donc l)ius de la justice du roi!... C'est une mauvaise excuse!... Je suis certain que c'est une autre idée qui vous a fait changer de résolution!...

— Eh bien! oui, je l'avoue, mon ami, c'est une autre idée.

— Ah ! vous voyez bien ! Et quelle est cette idée, je vous prie?

— Elle est fort simple, et c'est à toi que nous la devons.

— A moi ! je ne vous comprends pas! Expliquez-vous, mon gentilhomme.

— Rien de plus facile! Ne nous as-tu pas re = commandé, à deux reprises différentes, avanthier et hier, de travailler sans bruit, afin de ne pas attirer l'attention de la sentinelle placée sous la fenêtre de notre cachot? Oui, n'est-ce pas .' Or, l'existence de cette sentinelle à laquelle nous

n'avions pas d'abord aUaché une grande importance, nous est revenue ensuite à la mémoire, et nous a suggéré de sérieuses réflexions. Que diable! quelque douce que soit la liberté, la perspeclive de recevoir un coup de mousquet à bout portant diminue extrêmement son charme. Nous sommes donc résolus, le chevalier et moi, tant que cette sentinelle restera de faction sous notre fenêtre, à renoncer à toute tentative d'évasion.

— Si c'est là le seul motif qui vous retienne, rassurez-vous, mes gentilshommes! Je suis trop honnête et pas assez inintelligent pour vous exposer à un tel danger. Je m'arrangerai de façon, le jour que vous vous évaderez, à éloigner cette sentinelle.

— Voilà qui s'appelle parler, mon garçon ! Toutefois , comme il pourrait arriver que, malgré ta bonne volonté, le gouverneur Chaveignac laissât à son poste cette sentinelle, nous voudrions, le chevalier et moi — la prudence est, (lit-on, la mère de la sûreté — avoir des armes. Si tu peux nous procurer deux paires depistolets, des munitions et deux poignards, alors c'est différent : nos hésitations cessent et nous nous év.idons sans plus tarder.

— Je vous aurai cela ! iéj)ondit le geôlier

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