CHAPITRE Vltl. 1C
iTninr(|iio, (lepiiisqiiolquo temps, (inc je vis plutôt |»iii- mon chevalier (|iie par mui-nièmc. Won chevalier maurait-il pris mon âme? Il est eertain. je le sens, que je ne survivrais |)as à sa mort! Combien, jusqu'à ce jour, jai donc peu rélléehi ! A chaque instant j'entrevois des phénomènes dont je n'avais jamais encore soupçonné l'existence.
Le lendemain matin, lors(iu"un jour triste et blafard remj)laça les ténèbres, le canot offrait un bizarre spectacle : Fleur-des-Bois, le teint éblouissant de fraîcheur, était souriante, calme, reposée, tandis qu'autour d'elle les flibustiers, ces hommes rudes, forts, énergiques, rompus à toutes les fatigues , à toutes les privations, à tous les dangers, portaient sur leur visage les traces profondes d'un grand accablement moral et physique.
L'embarquement s'était opéré avec une telle précipitation, dans des conditions si mauvaises, c'est-à-dire lorsque déjà la nier avait envahi une partie de la frégate , que les flibustiers n'avaient pas songé à se munir de provisions. Laurent avait raison, la veille, de dire en parlant des blessés noyés dans la batterie : « Qui sait, enfants, si bientôt nous n en serons pas réduits à envier le sort de nos compagnons? »
A jeun depuis la veille, les flibustiers songeaient, cela se devinait aisément à leurs regards mornes et sombres, au supplice affreux de la faim qui les attendait. Toutefois, il faut le répéter, pas un ne se plaignait !
Vers midi, une pluie abondante qui survint leur apporta un puissant secours, et ranima leurs espérances : cette pluie présageait la fin de l'orage.
Vers les trois heures, la tempête jusqu'alors toujours croissante finit par s'arrêter dans son élan; peu après elle diminua d'intensité, et quoique la mer restât toujours terrible, il devint possible, ce à quoi il n'avait pas fallu songer encore, de diriger l'embarcation.
Tout à coup, un cri de :
— Un navire au vent! fit battre tous les cœurs.
Chacun se leva avec un empressement fiévreux, qui manqua de faire chavirer le canot.
En effet, à peine distant d'un quart de lieue des flibustiers, un brigantin couvert de toile et bravant les efforts de la tempête, apparut courant vent arrière. La hauteur des lames qui, pour les naufragés, bornait l'horizon à quelques toises, les avait empêchésjusqu'alors d'apercevoir ce navire.
(irAi-niiE viii. 171
A la MU' (lu sauveur ([lu; la Piovidcucc leur envoyait si juste à pdiul, les flibustiers laissèrent (Cahoicl ('flaler la joie la plus vive, mais bientôt, à la l'éllexioii ('luise par un vieux ujalelot : «i Si c'était un Espagnol! » cette joie fit place à l'abattement.
— Nous avons conservé nos coutelas : nous le prendrons à l'abordage ! répondit le flibustier Requin.
— Ne craignez rien, enfants! dit alors Laurent, le brigantin n'appartient pas à nos cnueniis !... H n'y a qu'un seul homme au monde qui, par un temps pareil à celui-ci, puisse avec impunité iairc porter à un navire toutes les voiles dehors. Cet homme, c'est Montbars !
A ce nom de Montbars, un enthousiasme inouï éclata sur le canot.
— Montbars!... répéta de Morvan; Fleur-des- Bois, tu es réellement notre bon ange !...
— Qui sait? dit Laurent en accompagnant ce doute d'un sourire contraint, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il ne nous aperçût pas!... 11 ne faut pas encore chanter victoire!
La façon dont le flibustier prononça ces paroles étonna beaucoup de Morvan.
— Vraiment, matelot, répondit-il, on croirait
172 LKS DOUCAIVIKIIS.
<Hie lu désires voir se réaliser la décoiirageaiite supposition !.,.
— Moi! el j)oiii(pioi ? Kli bien! oui, je le désire, reprit le nihusticr a[)rès un eourt silence et avee l'expression d'une haine concentrée et profonde. A «pioi bon vouloir descendre jusqu'au mensonge? continua-l-il avant que de Morvan eût tronvé, tant il était stupéfait, une réponse; pourquoi dissimuler mon envie, puisque je ne crains pas celui qui me l'inspire/"... L'île de Saint-Domingue n'est pas assez vaste pour nous contenir, de Montbars el moi!... Un seul soleil brille au ciel ; il faut que de Montbars ou de moi, l'un des deux meure!
Le flibustier s'était exprimé à voix basse, mais, eût-il donne toute son extension à sa voix que pas un des flibustiers n'eût fait la moindre altenlion à ses paroles. Tous les cœurs, toutes les intelligences étaient tendues vers le brigantin de I\rontbars.
Bientôt, à la manœuvre exécutée par le navire en vue, il devint évident pour les flibustiers (|ue le canot avait été aperçu ! Le brigantin mettait le cap droit sur eux !
Alors, ces hommes, qui devant la mort n'avaientpasfait en tendre un seul murmure, éclatèrent en cris et en transports frénétiques de joie.
«;HAlMTIlt VIII. 175
l]n 10 nioiiH'iit. lie !\loiitl);irs nVlail [las scu- Iciiu'iil. |)(Hir eux, le iirciiiicr niaiin de la flibuslc, h' pltis i^raiid capilaiiic dos mers, c'ôtail un génie lout-iniissaiil, surnalurel, un ilcnii- (licu.
Le rait csl que l'audace, sanctionnée j)ar l'imj)unité el par le succès, que déployait le cheCdes boucaniers, en osant courir toutes voiles dehors par une pareille tenipèlc, constituait un miracle bien digne d'iinpressioiiiier des gens de iiicr, surtout à cette éjioque où l'art nautique était loin d'avoir atteint la perfection à laquelle il est arrivé de nos jours. A peine une demi-lieurc s'était-clle écoulée depuis que le brigantin avait clé signalé, que les naufragés se trouvaient sur son pont et hors de tout danger.
De Montbars les avait accostés en courant une courte bordée, et en exécutant une merveilleuse manœuvre.
— C'est toi, mon enfant ! s'était-il écrié avec une joie véritable et sentie, en voyant le clievalierde Morvan. Que béni soit Dieu! Cette laveur de la Providence me fait oublier bien des ennuis , bien des douleurs ! Erabrasse-moi. Je m'aperçois que je t'aime encore plus que je ne le croyais !
La réception que fit l'ancien boucanier à Lau-
rcnt fut bien difl'ërcnle : il le salua avec une exquise polilesse, puis lui tourna brusquement le dos ; mtiis ce dernier, le rappelant :
— Montbars, lui dit-il avec ironie, avoue que si tu avais su (jue je faisais [)artic de ces naufragés, tu n'aurais pas déployé tant de zèle pour nous venir en aide... Ah! ah! vraiment je ne puis ni'cmpèchcr de rire de ton désappointement de ce curieux hasard. Toi , m'avoir sauvé!... Il paraît que ton étoile pâlit; la chance t'abandonne...
Montbars, resté froid el impassible devant la parole railleuse du flibustier, l'avait écouté sans l'interrompre.
— Laurent, lui répondit-il d'une voix gra\e, c'est sincèrement, au contraire, que je remercie Dieu de m'avoir placé sur ta route ! N'affecte pas une gaieté qui fait seulement grimacer tes lèvres et n'a pas d'écho dans ton cœur ! Pourquoi veux-tu que je désire ta mort?... Crois-tu que je voie en toi un ennemi, un rival?... Ton orgueil t'égare!... Tu possèdes, il est vrai, une intrépidité rare, une présence d'esprit à toute épreuve, une imagination vive, un coup d'œil prompt et assuré; oui, je reconnais toutes ces qualités en toi. Mais à quoi peuvent-elles te servir? à exécuter heureusement une entreprise
CilAPITItE VIII. 175
liiirdio, ;i soiilt'iiir un cDiiiliiit disproportionné. En deliors de cela, lu n'es bon à rien : ton impétuosité, les passions, nuisent à la profondeur de les vues. Tu es incapable de concevoir un plan d'avenir, de poursuivre une grande idée. Pendant l'action, tu es mon égal ; dans la vie ordinaire, lu redeviens pour moi un instrument dont je me sers lorsque j'en ai besoin, pas autre chose. Crois-moi, laisse de côté ces ridicules fanfaronnades , ces impuissantes bravades qui n'aboutissent à rien , et servent tout au plus à irriter la jalousie, à dégrader Ion caractèie. Tu sais bien, en ton âme et conscience, que je ne te crains pas !
De Montbars s'était exprimé avec un calme, une autorité extrêmes. On voyait que ce qu'il disait il le sentait.
Laurent parut, à plusieurs reprises, vouloir rinterrompre ; mais chaque fois il se contint. Le tigre était obligé, malgré lui, de reconnaît'rc la supériorité du lion.
— De Montbars, lui dit-il lorsque le chef de la flibuste cessa de parler , je m'élonne qu'avec ta prudence ordinaire tu n'aies pas craint de m'irriter. Prends garde! Tu te fies sur ce que, entre loi et moi, toute lutte est impossible; mais tu oublies de quel poids pourra peser mon accu-
sjition I()fS(|iic nous nous rclrouvoroiis i^ivc ;i l'iicc... li'i où lu s;iis!... Il ne scni pas dit «|U(; tu auras prodigué Ibllemcnt notre or, compromis nos ressources et notre avenir, sans (juune voix le demande compte du pouvoir sans bornes dont nous t'avons investi! Je t'avertis d'avance •pie tu trouveras en moi un accusateur impitoyable !
— Alors ce sera bientôt que tu auras le moyen d'exercer ton éloquence! Bénis le hasard qui t'a conduit sur mon brigantin; je fais justement voile en ce moment pour VAsi/e!
Cette réponse mystérieuse qui était incompréhensible pour tout autre que pour un flibustier initié , parut causer un vif plaisir à Laurent.
— Tu vois bien que j'avais tout à l'Jieure raison de prétendre que le hasard se déclarait contre toi , que ton étoile pâlissait! s'écriat-il.
— Insensé! dit tranquillement de Montbars, tu oublies que le jour où tu deviendras pour moi un obstacle, ce jour-là je te briserai !
Le chef de la flibuste salua alors une seconde fois Laurent et s'éloigna sans attendre sa réponse.
— C'est pourtant vrai, murmura le flibustier
ciivi'iini; VIII. 177
fil si; moid.iiil les loics jiis(iiriiii ^;ul^. (|iic cet lioinnu' m* me ciiiiiit pas.
De .Moiilliars, en (luillaiil Laiirciit, se rendit tiaiis la cliaiiilii-i' de la dimclU', où clail descendu tie l^Ioivan.
Il le li'ouvn couché sur un coffre d'armes : Fleur-des-iJois était aiçenouillée près de lui. La vue de la charnianle enlanl lit sourire le \'icux lioiicaiiier.
— Eli bien, enlaiit , dit-il à son neveu, tu viens donc de subir le baptême du feu? d'apjirendie la voix du canon? Vous avez, à ce qu'il paraît, soutenu un combat magnifique? Je ne te demande pas quelle a été ta conduite : tu te nommes de ^forvan , cela lépond à tout! Tu as élé atteint ! Voyons ta blessure... 3Ia jolie Fleurdes-Bois, rends-moi le service d'aller chercher dans ma caliinc un flacon qui se trouve dans l'armoire.
Pendant que la jeune fille était absente, de Monlbars examina la blessure du jeune homme. A cette vue, une expression de désespoir, presque de terreur, se peignit sur le visage du chef de la flibuste. Toutefois, avant que de Morvan eût pu s'apercevoir de son émotion , de Montbars reprit son calme habituel , et d'une voix qui affectait la plus parfaite indifférence :
178 Lr;s boucanh.ks.
— Cela ne sera rien, lui <lil-il ; la balle qui t'a frappé à la cuisse n'a enlaujé aucun muscle et n'a pas, par bonheur, louché l'os; quelques jours de repos te rendront à la santé. Souifrcs-tu ?
— Énorn)émcnt, Monlbars !
— Oui, cela se conçoit; la fatigue a un peu enflammé la plaie... Tu as besoin de repos; uu bon somme te remettra...
De Montbars souleva alors dans ses bras le jeune homme avec la même facilité que si c'eût été un enfant, le porta dans sa cabine, l'installa sur un lit, puis s'éloigna en murmurant avec un attendrissement extrême :
— Pauvre Louis ! je crains bien que sa blessure ne soit incurable !... Il me paraît perdu !...
Cinq jours s'étaient écoulés depuis que le brigantin de Montbars avait accueilli les naufragés de la frégate. C'était vers la tombée de la nuit ; un vent frais et favorable enflait les voiles du léger navire dont le sillage marquait deux lieues à l'heure. De RIorvan, à moitié couclié sur un ban , parcourait du haut du tillac , d'un œil distrait , l'horizon sans bornes qui l'enveloppait.
Un grand cliangeraent s'était opéré dans la personne du pauvre jeune homme. Ses yeux caves brillaient d'un éclat fiévreux ; les pom-
180 LES nOlICANIEnS.
mettes de ses joues amaigries, et d'une pâleur extrême, élaienl saillantes : tout en lui décelait la soullrance et rabattement. Assise à ses pieds, Flcur-dcs-l)ois le contemplait avec une douloureuse inquiétude; le chevalier la regardait-il, la charmante enfant essayait aussitôt de sourire : ce sourire forcé était plus navrant qu'un sanglot!
De Montbars, les bras croisés et la tête inclinée sur sa poitrine , se promenait d'un pas nerveux et irrégulicr de long en large sur le pont.
Quant au beau Laurent , soit que la présence du chef de la flibuste lui fût pénible, soit que ses blessures le contraignissent à l'inaction, depuis cinq jours il n'était pas sorti de sa cabine.
Les mots : «i Terre sous le vent ! » criés par une vigie, tirèrent le chevalier de sou état de torpeur.
— Fleur-des-Rois , dit-il d'une voix faible , ai-je bien entendu? Ne vient-on pas de signaler la terre?
— Oui, mon chevalier Louis... Encore un peu de patience ! dans quelques lieures , tu pourras goûter le repos dont tu as besoin, te procurer les soins dont tu manques à bord...