CHAPITRE X
que l;i lilicitt- qui" le roi leur laissait il était en sou pouvoir de la leur lavir. Aussi montraientils toujours une jurande dérércuce pour les gouverneurs qu"(ui leur envoyait!
Ducasse surtout , qui avait acquis une immense fortuncet une fort belle n'putation eomino flibustier, avant d'entrer dans la marine royale et de devenir gouverneur de Saint-Domingue, jouissait auprès des aventuriers d'un prodigieux crédit.
Chacun rendait justice à la loyauté et à la fermeté de son caractère : on le savait aussi tolérant et miséricordieux en face du repentir ou de la soumission , (juc sévère et implacable devant la résistance.
— Messieurs, dit Ducasse an milieu du jtrofond silence qui s'était établi , ne voyez pas en moi le gouverneur nommé par Sa Majesté Louis XIV. Je suis venu ici raviver les souvenirs de ma jeunesse, me rappeler la plus belle époque de ma vie ! Si jamais Montbars essayait de s'affranchir du respect qu'il doit au roi, ou je donnerais ma démission, ou je le briserais sans pitié!... Ceci ne regarde que ma conscience. Frères de la Côte, vous vous êtes montrés tout à l'heure d'une injustice , d'une ingratitude qui m'ont péniblement affecté... Monlbars a droit
m;s noucANiEjis,
'' l'>"s vos respects, h toute votre reconnais -ee!Ccs,ixn.i,,ions,u'u„erivamé Z^^^ "' reproche d'avoir gaspillés ne seront p
X !; '""\'''^ "^ '-^ --^l-r à sa a-
\ ': ' '','"'''' J '^"S«ge mon honneur que l'expd-
d.t.on de Carthagène aura lieu ava' t ,7uL
année ne se soit écoulée?
- Même contre la volonté du roi, si Sa ftfa-
jestesyoppose?demandaLaurentavec hauteur Ducasse réfléchit, puis regardant son inter-' locuteur bien en face :
- Oui, M. Laurent, lui répondit-il, même
contre la volonté du roi 1... Une simpi;sTgrture suffit pour me rendre ma liberté, et mon Vieux fusd de boucanier n'est pas encore telle ment rongé par la rouille, que je n'éprouve par moments l'envie de m'en servir ! ... ^
fJr "''1' .^•'""°"«^« P^' Ducasse avec cette froide resolution qui impose toujours à la foule, ehangerent subitement, et du tout au tout, les dispositions des flibustiers associés; ils s'empresserent auprès de Montbars et l'assurèrent res- personnellement d'un dévouement sans bornes.
- Merci, matelot! disait, une demi-heure plus tard, Montbars resté seul avec Ducasse; je "attendais pas moins de toi! Sais-tu que tu as
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bien gra\ementeni;agé ta parole!.. .Si Louis XIV nous abandonnait?
— Alors, matelot, j'écrirais au roi : « Sire, vous avez assassiné un de vos bons serviteurs. » Et je me brûlerais la cervelle.
— Tu veux dire : nous nous brûlerions la cervelle !
— Cela va de soi.
Mon tliars, en retournant auprès de de Morvan, trouva le jeune homme en proie à un violent accès de fièvre. Près de lui veillait un chirurgien attaché à la flibuste.
— Eh bien ! lui demanda Montbars avec inquiétude, que pensez-vous de l'état du malade?
— La gangrène s'est mise dans la plaie , répondit le praticien, l'amputation est devenue une question de vie ou de mort.
Fleur-des-Bois poussa un cri déchirant, et s'élançant entre le chirurgien et le chevalier, comme si le jeune homme eût été menacé et qu'elle voulût le défendre :
— Personne ne touchera à mon chevalier Louis, dit-elle.
Puis, tombant à genoux, elle ajouta d'une voix étouffée par les sanglots :
— Sainte Vierge ! vous le sauverez, car vous ne voulez pas ma mort !
Le surlendemain du jour où avait eu lieu dans l'Asile la n)ystérieuse réunion des flibustiers initiés, le brigantin de Monlbars relevait, en passant devant les sept branches de la rivière de Naïbe, le Petit-Trou et la jiointe du Monyon, les premières terres françaises de la partie sud de l'île de Saint-Domingue. Peu d'heures après, il doublait le faux cap et se trouvait à l'abri des croiseurs espagnols qui n'osaient guère s'aventurer, si ce n'est nuitamment et avec des pirogues , dans ces eaux ennemies.
Ducasse, de Morvan, Fleur-des-Bois et Alain
208 LES BOUCANIEnS.
étaient réunis à bord du petit navire de iMontbars.
Ce dernier, assis près du hamac dans lequel reposait l'infortuné chevalier, avait l'air soucieux; son regard morne et inquiet ne quittait pas le visage décoloré et amaigri du blessé : en vain le flibustier cherchait-il à se tromper luimême, à s'aveugler, à cha(jue instant un nouveau pronostic de mort lui apparaissait tellement évident et irrécusable que le doute ne lui était pas possible !
— Pauvre Louis! murmura-t-il enfin en se levant, car il ne se sentait plus la force de contempler ce triste spectacle, pauvre Louis!... Pourquoi Tai-jc arraché à sa \ie solitaire et paisible!... lancé dans cette existence aventureuse pour laquelle il n'était pas né!... Il m'était si facile de lui assurer une belle fortune, une indépendance honorable ! C'est l'égoïsnje qui m'a inspiré. J'avais besoin d'un cœur qui m'aimât, d'un bras sur lequel je pusse cojnpter. Mon frère, ne me maudis pas. Si du haut du ciel tu lis dans ma pensée, tu dois voir que pour sauver ton fils je sacrifierais avec bonheur les quelques années qui me restent encore à vivre! Vœu insensé ! est-ce que je ne porte pas malheur? Est-ce que tous ceux qui m'entourent ne finis-
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sont pas par ôlrc \icfim('s de nia fatale influence?... Seul invulnéi'ahle et maudit, je passe à travers les catastrophes et le danj^cr, sans que la mort ni'ellleurc même de son aile! L'heure du repos ne doit-elle donc jamais sonner pour moi? Quel crime ai-jc commis pour mériter une pareille destinée? Je l'ignore! Si mon passé est taché de sang, du moins ec sang a-t-il toujours été loyalement et hravcment versé!... Terrible dans la mêlée, lorsque je combats pour la gloire de la France, la victoire ma toujours vu généreux et clément... Oui, mon passé est celui d'un soldat, reprit Montbars après un moment de réflexion, mais mes pensées ne sont pas celles d'un chrétien. Ce n'est pas l'instinct de la conservation, la nécessité de me défendre contre une injuste agression qui arment ma main. C'est l'esprit de vengeance! Lorsque je vois un Espagnol tomber mourant à mes pieds, j'éprouve une joie féroce, je jouis de ses souffrances. Les cris de mon infortuné frère agonisant sous le fouet des esclaves de Monterey retentissent toujours à mes oreilles et me rendent implacable... Je sais bien, mon Dieu, que je devrais repousser ces souvenirs loin de moi, vous faire le sacrifice de ma haine... Je ne le puis. Non, je ne le puis !
210 I.ES ROUCANIEHS.
De Monlbars conlciiipla i-ncorf. pciidanl (iiiclqucs secondes le pauvre blessé agile par un pénil)le sommeil, puis il s'éloigna en ajoutant à mi-voix :
— J"ai tort (le m'accusci'. La mort de Louis est, au contraire, un avertissement (jne le ciel m'envoie, un châtiment (ju'il m'inflige pour me reprocher et me punir d'avoir tardé si loDgtemps à atteindre le coupable...
La distance ([ui séparait la rivière de Naïbe du cap (c'était vers cette ville que le chef des flibustiers se dirigeait) était de plus de cent cinquante lieues. De Montbars, grâce à l'audacieuse habileté qu'il déploya et aux vents favorables qui le secondèrent, mit à peine trois jours à accomplir ce voyage.
Toutefois, ce court espace de temps suffit pour empirer d'une façon extrêmement grave et visible l'état du chevalier : il fallut prendre les plus grandes précautions pour le descendre à terre.
Au cap, de Montbars possédait une habitation qui faisait l'admiration et l'envie des plus riches colons de Saint-Domingue; ce fut là qu'il fit transporter en litière de Morvan.
A peine eut-il installé son neveu dans sa propre chambre, que de Montbars fit appeler les
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(l'ctis cliii'urgicns (juc \c cup C()iii|)tail idors : lic;iii((Mi|) (II' ihirurgiens sans clieiilèlc, sucliaiit combien les boiU'Jiiiiers et les llibiisticrs avaient simvent l)esoin de leurs olliees, éinigi-aient dlùirope et venaient eherchcr fortune à Saint- Domingue,
La eonsu lia tien des praticiens ne dura pas longtemps : par un hasard assez peu commun dans la science, à la simple inspection du blesse, ils se trouvèrent d'accord pour opérer une prompte amputation : encore, et malgré l'emploi de ce moyen extrême, ne répondaient-ils pas des jours de l'infortuné jeune homme.
Pour de Montbars, cette organisation active et puissante, dont rélcment était le danger, un pareil arrêt, qui condamnait le chevalier à l'inaction et le rendait incapable de suivre la carrière des armes, était bien autrement terrible que la mort.
— Messieurs , dit-il aux chirurgiens réunis dans le salon de l'habitation, le blessé que vous venez de voir est le sang de mon sang, mon fds d'adoption ! Réfléchissez encore. Pour le sauver il n'est pas de sacrifice que je ne sois déterminé à m'imposer. Celui d'entre vous qui parviendrait à rendre le chevalier à la santé, en évitant l'horrible mutilation que vous jugez élre indispen-
sable, celui-là aurait le droil de puiser à pleines mains dans mes coffres, de disposer de ma fortune entière! Je vous le répète donc, réfléchissez!...
La générosité de de Montbars était si connue, sa fortune si immense, que pour ne pas tenter la guérison de de Morvan il fallait que les chirurgiens fussent bien convaincus de l'inutilité de leurs efforts. Ils persistèrent dans leur première opinion.
— Nous devons ajouter, de Monlbars, reprit le plus âgé des trois praticiens, qu'il n'y a pas un instant à perdre. Domain celte opération , déjà si scabreuse aujourd'hui, ne sera peut-être plus possible. Une heure de retard, et la science se trouvera réduite à l'impuissance !
— C'est bien, messieurs, répondit froidement de Montbars en faisant un violent effort sur luimême pour ne pas laisser éclater son désespoir, une fois l'amputation convenue, il ne s'agit plus que de l'accomplir au plus vite. Qui de vous veut bien se charger d'apprendre au chevalier cette triste nécessité?
Les chirurgiens, habitués par leur profession à une complète insensibilité, se levèrent tous les trois.