‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 105 sur 105 · CHAPITRE XI. 2tô · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. 2tô

— Anrtcz ! s'rcria FIcur-dos-Hois (|ui avait assisté silencioiisc à la consultalion, le chevalier Louis est mon Irèii'. à moi si-iile appartient le droit de le prévenir:...

Fleur-des-Bois, en parlant ainsi, avait le regard lixe et brillant, le teint animé. De Montbars la considéra avec inquiétude.

— Ma bonne Jeanne, lui dit-il affectueusement, je crains que celte mission ne soit audessus de tes forces!... Depuis huit jours que tu veilles au chevet du lit de notre infortuné blessé, tu n'as pas i;()ùté un moment de repos. Oois-moi, ne t'expose pas à une émotion audessus de tes forces ! Laisse au chirurgien le soin de préparer le chevalier au sacrifice que Ton attend de lui...

— Non... non... jamais! interrompit Jeanne avec énergie. Mon chevalier Louis m'aime, je le sais. Ne me dis pas, de Montbars, le contraire. Je veux le voir seule, sans personne.

— Mais Jeanne, qu"cspères-tu?

— Tu ne comprends donc pas, Montbars, dit Fleur-des-Bois du ne voix basse et rapide, en interrompant de nouveau le chef des boucaniers, tu ne comprends donc pas que si mon chevalier Louis a peur, il ne faut pas donner de témoins à sa faiblesse?

214 LES lîOlICANIEKS.

(IcUc réponse surprit cl étomia de Monthars au delà de toute expression.

— Singulière enfant! dit-il après un léger silenec. Jamais je ne me serais attendu à cette délicatesse de ta part... Comment cette idée, qui touche de si près aux préjugés du monde, a-t-elle pu te venir?

— Je ne sais ce que tu appelles préjugé, de Montbars. J'aime les hommes de courage, voilà tout... Et puis, je t'assure que tu as tort de me juger aussi mal. Depuis que je connais mon chevalier Louis, un grand changement s'est opéré en moi... Je ne suis plus lignorante boucanière de jadis. Je réfléchis, je compare. Autrefois une pensée n'était pas encore formée dans mon esprit, que déjà elle tombait de mes lèvres. Aujourd'hui j'ai des secrets; je ne parle que quand je veux parler... Ne crains rien, Montbars; aie confiance; laisse-moi aller prévenir mon chevalier.

— Que Dieu t'inspire , ma douce Fleur-des- Bois! répondit le boucanier avec émotion. Oui, tu as raison, il vaut mieux que ce soit de ta bouche que de celle d'un étranger, que Louis apprenne sa position désespérée. Va, Jeanne ; nous t'attendons ici, personne ne troublera ton entrelien.

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— Oui, Dieu m'inspirera! dit Jeanne, (|ui s'éloigna aussitôt.

Au moment où la jeune fille pénétra dans la eliambre du elievalier. (ie Moivan donnait.

Elle s'arrêla devant le lit, et, la tête inclinée, les bras tombants, les mains jointes, elle resta comme en extase devant le blessé.

— Qu'il est donc beau! murmura-t-elle avec passion. Pourtant ses traits sont contractés par la douleur, pâlis par la fièvre, amaigris par le manque de nourriture... Je suis persuadée que si Nativa le voyait ainsi, souffrant et détait, elle ne l'admirerait pas comme je le fais. Pourquoi cela? Sans doute parce que Nativa est une de ces filles des villes qui ne comprennent la beauté qu'autant qu'elle parle à leurs yeux. Oui, c'est cela... Moi, dans l'expression de bonté et de noblesse qui anime le visage de mon chevalier, je vois son âme... Allons, du courage!...

Fleur-des-Bois appuya sa main sur son cœur pour en comprimer les battements violents; puis, avec un accent qui ressemblait à un murmure :

— Mon chevalier Louis, dit-elle, c'est moi !... Jeanne! Ne veux-tu pas me parler?

Quoique Fleur-des-Bois se fût exprimée à voix basse, de Monan ouvrit aussitôt les yeux :

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un doux sourire se montra sur ses lèvres décolorées.

— Je rêvais à toi, ma sœur, dit-il.

Jeanne sentit les larmes la gagner. Mais, avec une fermeté dont peu de femmes eussent été capables, elle domina son attendrissement.

— Mon chevalier Louis, lui dit-elle en s'asseyant sur un fauteuil placé auprès du lit, je viens l'apprendre une mauvaise nouvelle... m'accuser de t'avoir trompé...

— Explique-toi, FIcur-des-Bois.

— Oui, je t'ai trompé, reprit Jeanne avec force, et j'ai eu tort!... Depuis le naufrage de la frégate, tu m'as vu sans cesse te sourire! Jamais une parole de découragement n'est sortie de ma bouche ! Eh bien, j'avais le désespoir dans le cœur !... J'attendais ton sommeil pour pouvoir pleurer tout à mon aise !... Mon pauvre chevalier Louis ! comment faire, à présent, pour t'avouer la vérité?

— Parle sans crainte, Fieur-des-Bois,dit tristement de Morvan, je ne suis pas un de ces enfants tellement gâtés par la fortune qu'une puérile contrariété ac(|uiert à leurs yeux la proportion d'un véritable malheur. Mon existence a été jusqu'à ce jour trop éprouvée pour que la douleur surprenne ma résignation ou mon cou-

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riigc. J'ai appris à soullrir. Quelle est celte mauvaise nouvelle, Fleur-des-Bois, que tu hésites à me confier?

— Il s'agit de ta blessure, mon chevalier!... De Morvan sourit.

— Je sais qu'elle est mortelle, répondit-il tranquillement.

— Et tu ne m'en avais rien dit ! s'écria Jeanne qui, incapable de se contenir plus longtenq)s, cc^Iala en sanglots.

— A quoi bon t'attrister, ma douce Fleurdes-Bois?... Je me réservais d'attendre ma dernière heure pour l'adresser mes adieux ! Ne pleure point ainsi! tes sanglots retentissent douloureusement dans mon cœur. Jeanne ! je l'en conjure! ne pleure point.

— Nous nous trompions tous les deux, mon chevalier.

— Parce que nous nous aimions, Fleur-des- Bois, et que chacun de nous voulait éviter une douleur à l'autre. Ainsi les chirurgiens m'ont condamné, n'est-ce pas? Quel terme assignentils à mon existence? A quel jour, à quelle heure ont-ils fixe ma mort?

— Non, mon cher chevalier, les chirurgiens ne désespèrent pas de toi?... Ils répondent, au contraire, de la vie... Seulement, si tu savais...

— Le sacrifice qu'ils exii^ent, de moi, je m'en doute et je refuse de m'y soumcUre!... C'est trop déjà, Fleur-des-Bois, que mon cœur soit mort aux pensées de mon âge, sans que mon corps, rivé au sol comme l'est un galérien sur son banc, vienne encore compléter cette vieillesse anticipée! Je suistroj) chrétien pour rêver le suicide, mais devant le succès incertain d'une opération probablement inutile, j'ai le droit de me livrer à la mort !

Pendant que de Morvan parlait, Fleur-des- Bois, plongée dans une profonde méditation, paraissait ne jias l'écouter , ne pas l'entendre.

— Mon chevalier Louis, s"écria-t-elle tout à coup en cessant de pleurer, veux-tu me jurer sur notre patronne sainte Anne d'Auray que tu ne changeras pas de résolution ? que, moi partie, tu resteras inébranlable aux prières, aux supplications de Montbars?...

— Volontiers, Fleur-des-Bois; mais expliquemoi ce changement...

— Les moments sont précieux, adieu ! Au revoir, mon chevalier Louis... Je n'ai pas osé te donner le conseil de résister aux projets des chirurgiens, je ne puis t'exprimer combien je suis heureuse que cette idée te soit venue... Au

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rovoii', mon clicviilici' , iiion Irère... au revoir!...

Jeanne, le visîii^o radieux, l'air ins|>ir(', s'éloigna aussilôt, laissant de iMorvan en proie à une surprise extrême.

FfN DU TOME QUATRIEME.

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