‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 16 sur 105 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

iiiiT vonir à lui, où doit nous conduire votre na\ire ?

— A Saint-Domingue ! répondit joyeusement rillustre chef de la flibusteric des Antilles.

De iMorvan embrassa avec transport le billet de Nativa, et levant vers le ciel un regard plein de reconnaissance :

— Oh ! merci, mon Dieu, dit-il, vous protégez mon amour!

Le lendemain malin, le navire, poussé par un ^ent favorable, s'éloignait à toutes voiles des côtes de France.

— Adieu, pays natal, où je ne laisse pas un ami! où mon départ n'éveille aucun regret! dit de Morvan en jetant un dernier regard sur la terre qui commençait déjà à se confondre à l'horizon avec le ciel ; adieu !...

— Point d'inutiles regrets, mon cher Louis, ajouta de Montbars ; la terre ingrate que tu quittes n'a jamais eu pour toi ni soleil ni tendresse!... Elle t'a vu végéter dans la misère!... Tu ne dois plus la fouler du |)ied que quand tu seras riche et triomphant!... Point de tristesse, songe aux horizons nouveaux, immenses, infinis, qui t'attendent!...

— Oh ! dit de Morvan, comment pourrais-je regretter la France ! Je vais revoir Nativa !

Le 20 avril 1696, un charmant trois-mâts d'environ 150 tonneaux voguait à lentes voiles dans le canal de l'île de la Tortue.

A bord de ce navire, qui arrivait de France, se trouvaient Montbars, de Morvan et Alain.

Il était sept heures du soir; Thorizon, embrasé par les derniers feux du jour, présentait un de ces admirables et indescriptibles couchers de soleil si communs sous le tropique, et dont rien pourtant, ni la plume, ni le pinceau, ne saurait donner une idée.

— Eh bien , mon cher Louis, dit Montbars à

son neveu tout en .ns|)irant à pleins poumons la brise de terre, que te semble de ta nouvelle patrie? Vois cette végétation luxuriante, ces forêts sombres, ce ciel délave, de vermillon et d'or!...

— Je cherclieenvain des paroles qui puissent rendre mon admiration, répondit le jeune comte de Morvan ; la langue humaine reste muette et impuissante devant ces sublimes magnificences de la nature ; mon cœur chante un hymne à Dieu!... Oui, ce pays est bien la terre de mes rêves !

Le canal , large d'environ deux lieues qui sépare l'île de la Tortue de la côte de Saint- Domingue, présente en effet un point de vue bien digne de frapper l'imagination de l'Européen.

Campée au milieu de l'Océan comme une corbeille de fleurs dans un parterre, l'Ile de la Tortue, couverte d'épaisses forets et enveloppée de toutes parts, excepté au sud, par une formidable chaîne de rochers, nommée Côtes-de-Fer, ressemble à une immense émeraude enchâssée dans une monture d'acier.

Au midi, s'étend la grande île de Saint- Domingue, avec ses mornes veinés et aux formes fantastiques et bizarres, ses habitations pittoresques, ses accidents inattendus de terrain

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produits par les colères de la nature; à l'occii\cul et à l'orient, le regard se perd dans l'immensité de rOcéan.

— Ainsi, Montbars, reprit le jeune homme en paraissant s'arracher avec peine à la conleniplation de ce magnifique spectacle, la terre que nous côtoyons est cette île de la Tortue que les exploits des boucaniers ont rendue si célèbre ?

— Elle-même, mon ami! Cette île, située sous le 20" degré 50 à 40 minutes de la ligne équinoxiale , et qui n'a pas plus de seize lieues de tour, fait trembler la puissance de Charles II et jette une ombre dans le soleil d'Espagne. Il n'y a dans l'île de la Tortue que six quartiers habités : la Basse-Terre, Cayorme, la Montagne, le Milplantage, le Ringot et la Poinle-au- Masson. Les misérables cahutes qui recouvrent ces quartiers ont vu briller plus d'or sous leurs toits de feuilles de palmier qu'il n'en est jamais entré dans le Versailles de Louis XIV. Ce serait une merveilleuse histoire à écrire que celle de cette petite île , une histoire à faire éraigrer de leur patrie tous les jeunes gens avides d'émotions et de richesses !

— Mais si cette île est si redoutable à l'Espagne, reprit de Morvan, comment se fait-il

qu'elle ne l'ait point encore soumise à ses armes ?

— L'Espagne a tenté bien souvent cette entreprise, et plusieurs fois elle a réussi, répondit le boucanier ; il n'y a pas dans ces seize lieues carrées un seul pouce de terre qui n'ait été arrosé de sang humain! Grâce à Dieu, nous sommes restés vainqueurs, et nos ennemis gardent encore le souvenir de la dernière défaite que leur a fait subir le brave du Rossey ! Aujourd'hui, une véritable Armada serait impuissante à nous ravir ce sol si valeureusement défendu et si chèrement payé.

La conversation de Montbars et de de Morvan fut interrompue par l'arrivée d'un canot qui accosta le navire.

Bientôt cinq hommes grimpèrent sur le pont avec une agilité de singe : ces hommes étaient des boucaniers, de Morvan se mit à les examiner avec une vive curiosité.

Les nouveaux venus portaient pour habillement deux chemises, un haut-de-chausse et une casaque, le tout en grosse toile; leur tète était abritée par une espèce de bonnet de feutre ou de drap , ayant un bord devant le visage , et semblable à celui d'un Carapoux. Des chaussures faites de peau de vache ou de sanglier

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garantissaient leurs jambes nerveuses des morsures des ronces. Une petite tente de toile filée présentant, nne fois roulée, un très-mince volume, était passée en bandoulière autoiu' de leurs épaules : cette tente leur servait à bivaquer dans les forêts. Au côté gauche de leur ceinture ils portaient un étui de peau de crocodile , contenant quntre couteaux et une baïonnette ; au côté droit , une énorme calebasse pleine de poudre. Enfin un fort fusil à la crosse extrêmement solide et épaisse, au canon long de quatre pieds et demi et tirant seize balles à la livre, complétait leur équipement. Ces fusils, fabriqués expressément pour les boucaniers par Brachie de Dieppe et Gélin de Nantes, étaient d'une très- grande portée et d'une extrême justesse : ils coûtaient de trois à cinq cents livres.

L'arrivée de ces étranges visiteurs parut causer à Montbars un plaisir extrême.

— La vue de ces casaques imbibées de sang, de ces figures rébarbatives et de ces longs mousquets , me rajeunit de vingt ans, dit-il à de Morvan en l'abandonnant pour se rendre audevant des boucaniers.

11 fallait que l'illustre chef de la flibusterie fût bien populaire, car à peine les gens du canot

rcurcnt-ils aperçu, qu'ils laissèrent éclater les plus vifs transports de joie.

— Eh bien! mes amis, leur dit Monlhars, quoi de nouveau dans ces parages? Les pirogues espagnoles essayent-elles toujours de piller nos établissements de la côte? Les prises sont-elles abondantes? Le gibier donne-t-il?

— Les Espagnols naissent et meurent voleurs, répondit un des boucaniers : counncul voudriez-vous , Montbars , que , pendant votre absence , ils eussent respecté les habitations françaises qu'ils se hasardaient à attaquer, vous présent! Quant au gibier, ces damnés hidalgos déguenillés le détruisent avec acharnement, afin de nous réduire à la famine. Si cela continue, il ne restera bientôt plus un sanglier dans les forêts, et les derniers boucaniers seront obligés, pour ne pas mourir de faim, de monter sur vos vaisseaux et d'entrer dans la flibuste !

— Il y a déjà longtemps, mes amis, que vous auriez dû prendre ce parti, répondit Montbars. Moi aussi, j'ai mené votre vie des bois; je sais les privations qu'elle impose, le peu de profit que généralement on en retire. Six mois de rudes travaux et d'un bonheur suivi ne vous donnent pas la vingtième partie du gain que produit une heure de courses en mer.

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