‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 17 sur 105 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

— Ça c'est vrai , répondit un autre boucanier ; mais si noire existence a son côté pénible, ne nous oflVc-t-clle pas aussi de délicieuses jouissances! Quelle joie est comparable à celle ipic nous éprouvons en voyant le taureau sauvage tomber foudroyé sous notre balle, en enlen(l:int les aboiements de nos cliiens, si féroces quand ils flairent Tennenii, si doux et si obéissants à notre voix!... La mer présente certes un beau spectacle, mais de combien n'est-il pas inférieur à celui de nos forêts, lorsque le soleil se lève !... 11 y a des moments où l'on se trouve si liourcux, qu'on est obligé de pleurer pour ne pas souffrir!... J'ai vu souvent arriver , soit à l'île de la Tortue, soit au Port-Paix ou à celui de Léogane , des navires flibustiers cbaigcs des dépouilles espagnoles; les matelots, excités par l'idée des débauches que l'or allait leur procurer. saluaient le rivage de cris bruyants, eh bien ! je puis vous le jurer, Montbars, jamais la jalousie ne m'est venue au cœur en ces circonstances. Combien l'enivrement moral de ces flibustiers , pensais-je , est loin de ce bonheur intime, profond, inexprimable que je ressens en apercevant, au l'etour d'une longue, fatigante et dangereuse cxjjédition , le mince lilet de fumée qui flotte au-dessus du toit de ma pau\re

chaumière... Avec (juelle douce volupté je songe à r;iccueil que me prépare celle qui m'attend et qui m'aime, au repos que je vais enfin goûter! Croyez-moi, 3Iontbars.jc ne changerais pas mon humble position contre Ja vôtre si enviée et si brillante...

De Morvan , en entendant ce langage sortir de la bouche d'un boucanier, ne pouvait revenir de sa surprise, d'autant plus que l'homme qui s'exprimait ainsi présentait dans sa personne l'apparence dune sauvage énergie et d'une grande rudesse.

— Quel est donc ce boucanier? demanda-t-il à Montbars une fois que les chasseurs se furent rembaniués dans leur canot.

— C'est un ancien professeur de belleslettres.

— Est-il possible? Vous voulez railler!

— Point ; je parle fort sérieusement. La population de Saint-Domingue, mon cher Louis, ne ressemble à rien de ce qui existe ailleurs. Tu trouveras ici des hommes appartenant aux plus illustres familles d'Europe et qui , dénués de toute ressource et réduits à la plus extrême misère, accepteront avec reconnaissance l'aumône que leur offrira ta [)itié ; à côté de ces puissants déchus, tu verras des gens, sortis des dernlej-g

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rangs de la société, étaler un luxe, posséder des riehesses et jouir d'une autorité inouïs ! A Saint-Domingue, la seule distinction <|ui existe est celle de l'audace, de l'intrépidité et de la réussite! Un flibustier dont la réputation est établie trouve toujours . si la fortune lui a été contraire, un bailleur de fonds qui lui avance de quoi acheter un autre navire, et cent hommes déterminés prêts à se faire tuer sous ses ordres !

— De façon que plus l'on tape, plus Ton gagne? dit Alain en se mêlant timidement à la conversation.

— Oui, mon garçon ; c'est cela !

— Jour de Dieu ! s'écria le bas Breton en serrant les poings, il me tarde d'en venir aux mains avec les Esjjagnols et de venger ces malheureux Indiens qu'ils ont jadis si fort maltraités, comme vous me l'avez raconté!... Ces bons Indiens ! Pauvres innocentes créatures qu'ils faisaient rôtir comme des châtaignes! Rien que de pensera cela, les larmes me montent aux yeux. Ah ! les gredins d'Espagnols ! vous verrez!

— Dites-moi, Montbars , reprit de Morvan , quelle différence existe-t-il donc entre le boucanier et le flibustier ?

— Il y a quarante ans, l'île de Sainl-Domin-

LES BOUCiMEBS. .*>. 6

fijue ne comptait, comme habitants français, que des diasseurs de taureaux sauvages et de sangliers. Ces hardis piétons , abandonnés de la mère patrie, durent chercher dans les produits de leurs courses, produits excessifs et trop abondants pour leur nourriture, un rapport lucratif qui les mît à même de se procurer des objets indispensables à leur existence nomade, comme de la poudre, des ustensiles, des habillements, etc. Ils commencèrent donc à fumer la viande des sangliers et à tanner les peaux des taureaux, jambons et cuirs qu'ils vendaient ensuite dans les rades des îles voisines. Or, comme les Caraïbes, les premiers habitants des Antilles, avaient pour coutume de couper en pièces leurs prisonniers de guerre, et de préparer cette horrible nourriture sur une espèce de claie nommée barbacoa, et dans leurs cabanes appelées boucans, nos compatriotes, qui en agissaient avec les hôtes des forêts comme les Indiens avec les hommes, furent surnommés par ceux-ci boucaniers. Depuis lors ce sobriquet sauvage leur est resté : aujourd'hui , il appartient à la langue française.

« Longtemps , grâce aux immenses solitudes de l'île, l'existence des boucaniers resta igr.orée des Espagnols; ce ne fut que quand, devenus

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plus nombreux , ils poussèrent leurs chasses jusque dans les prairies et près des habitations, que les colous aj)prirent à les connaître. Effrayés d"uu pareil voisinage, ils appelèrent à leur secours de nombreux corps de troupes du continent et des îles voisines, et se mirent à poursuivre nos compatriotes à outrance. J'ai certes, mon cher Louis, assisté depuis vingt ans à bien des combats, été témoin de grandioses et fréquentes catastrophes : rien cependant ne dépasse en fait d'atrocité, dans ma mémoire , le souvenir de cette lutte acharnée : elle l'ut inexorable, terrible; dans sa durée, clic ne présenta pas un seul exemple de pardon ou de grâce !

«c Les Espagnols, désespérant de nous vaincre, renoncèrent enfin à nous poursuivre; seulement ils s'acharnèrent, ainsi que tu as pu l'entendre raconter tout à Thcure par un des boucaniers qui sont montés à bord, ils s'acharnèrent, dis-je, à détruire le gibier de lîle; ils espéraient, par ce moyen, nous réduire à la famine et nous contraindre à abandonner Saint-Domingue. Le hasard déjoua ce calcul, et leur ruse fit notre force.

«Forcés, pour vivre, à sortir des forêts, nous nous réunîmes, poussés par la nécessité et le

désespoir, à des forbans ou flibustiers anglais que nous rciicontrAnies : de eclle époque date rèrc de notre puissance...

«Les succès que nous obtînmes sur mer furent tels, que la France , jusqu'alors si dédaigneuse envers nous , s'empressa de nous reconnaître, et que le roi sanctionna notre existence en nous envoyant un gouverneur cbargé de recevoir Je dixième de nos prises.

«Le nom de boucanier s'applique doncaujourd'bui aux Français qui les premiers abordèrent à Saint-Domingue. Nous tenons beaucoup à ce titre ; toutefois , nous pardonnons volontiers à l'ignorance qui nous confond avec les flibustiers!...

— Je vous remercie, Montbars, de ces détails. Quelle est, je vous prie, aujourd'hui la position de la France à Saint-Domingue?

— Magnifique : la moitié de l'île, au moins, nous appartient. Nous avons sous notre domination le terrain qui s'étend depuis le cap Lobos , au midi de l'île, jusqu'au cap de Saraana, situé au nord, vers le levant. Ce terrain, plus étendu que deux des plus vastes provinces de France , contient de belles et riches prairies arrosées par de grandes rivières. Depuis le cap Lobos jusqu'au cap Tiburon se trouvent de

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