CHAPITRE PREMIER
que l'aigle enfermé dans les barreaux d'une eiige renonce à monter dans les flots du soleil? Deux seuls sentiments existent aujourd'hui en moi, l'afTection que je vous porte, la vengeance (ju'il me reste à tirer de l'assassin de nu)n ()auvre matelot, du comte de Morvan, votre père. Eh bien ! je vous l'avoue . je sacrifierais , sans hésiter, ces deux sentiments pour conserver mon indépendance! En dehors de la liberté, voyez-vous, mon cher Louis, il n'y a rien de (■onn)létemrnt beau sur la terre! Sans liberté, lexisfence devient, pour les natures d'élite, une longue et intolérable torture : car, privé de liberté, l'homme n'est plus qu'une bête brute à (}ui Dieu laisse encore, juste châtiment de son abjection et de sa lâcheté, une àrae pour souffrir !
Le boucanier prononça ces paroles d'un ton si inspiré, avec un enthousiasme si ardent et si pur que de Morvan se sentit électrisé.
— Legofî, s'écria-t-il, un homme qui s'exprime ainsi ne peut rester l'hôte d'une prison. Ordonnez, j'obéirai... Nous serons bientôt libres!...
— Je le sais, répondit froidement LegofT. Quelle triste chose que l'humanité, et combien sont fragiles les calculs des hommes! reprit le boucanier après un court silence; il m'a donc
sufTi (le rcnconirer sur mon chemin le frère éliontc et avide d'argent d'une courtisane réussie, pour voir mes vastes projets dérangés!... Penser que j'habite un cachot, quand ma liberté serait si, glorieuse et si profitable à la France ! . . .
Au bruit d'une porte qui s'ouvrait, Legoff se tut. Peu après les deux prisonniers entendirent un pas lourd et égal qui semblait se diriger vers eux ; bientôt une clef grinça dans la serrure, et un geôlier se présenta devant Legoff et de 3Iorvan.
— Messieurs, leur dit-il en déposant sur la table plusieurs plats soigneusement enveloppés dans une serviette, je vous apporte votre dîner. Je vous enverrai tout à Theiire, par un de mes valets, un i)anier de vins assortis. Si votre ordinaire d'aujourd'hui ne vous convenait pas , veuillez me faire vos observations, je m'y conformerai. Jai ordre de M. le gouverneur de la prison de vous traiter avec toute la déférence et tous les égards imaginables.
Legoff ne répondit pas; seulement, lorsque le geôlier s'en fut allé, il se retourna vers de Morvan et lui dit :
— 11 faut toujours se méfier des prévenances d'un ennemi qui vous tient en son pouvoir : si