‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 45 sur 105 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

vil Jeanne, car c'est Casque-en-Cuir qui, profilant d'un moment où Laurent causait avec moi, a retourné la charge de son mousquet en mettant la balle contre la lumière et la poudre pardessus... Ce n'est pas un accident qui t'a sauvé... Cela t"ex])liquepour(iuoi je me suis élancée entre Laurent et toi quand tu allais faire feu. Tu n'avais couru aucun danger; je ne voulais pas te laisser commettre un assassinat, même involontaire. Va, sans cela, je t'aurais laissé tuer Laurent tout à ton aise... L"aveu de cette supercherie fit monter le rouge au visage du jeune homme.

— Fleur-des-Bois, dit-il, ta conduite, en cette circonstance, a été d'une grande légèreté. Tu mexposais au déshonneur...

Au ton de sévérité que mit de Morvan dans cette réponse, la pauvre enfant courba la tête, et parut accablée sous le poids de la honte : des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues.

— Ma bonne Jeanne, murmura de Morvan ému à la vue de cette douleur si sincère, pardonne un moment de vivacité bien involontaire.

— Oui, j'ai peut-être eu tort d'agir ainsi. Que veux-tu? Ce serait à recommencer, que je

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ferais encore de même. Esl-ce que je pouvais te laisser tuer, moi? s'écria Jeanne avec explosion.

La charmante enfant, instinctivement confuse, se tut un instant; puis reprenant bientôt la parole d'une voix douce et suppliante :

— Chevalier Louis, lui dit-elle, ses jolies mains croisées en signe de prière, je t'en con jure, quand tu seras mécontent de moi, ne me gronde plus avec cet air méchant que lu avais tout à l'heure!... Cela me fait trop de mal, de te voir en colère contre moi ! Mon cœur se gonfle, et il me semble que je vais mourir! N'est-ce pas, chevalier Louis, que tu ne seras plus méchant?... Si tu savais combien je t'aime, tu te repentirais du mal que tu viens de me faire!...

— Je m'en repens, Jeanne, balbutia de Morvan, profondément attendri.

Depuis un mois qu'il était devenu le ooniraensal de Barbe-Grise, de Morvan n'avait pas entendu parler une seule fois de son matelot le beau Laurent.

Plein d'enthousiasme, le chevalier compta d'abord avec une impatience fébrile les jours et les heures qui . selon ses prévisions, le séparaient encore de son entrée en campagne; mais à mesure que le temps s'écoulait sans amener aucun changement dans sa position, son irritation se calma, son ardeur tomba, et enfin un moment vint où, à l'idée de prendre la mer, il sentit la tristesse le saisir au cœur.

Fleur-des-Bois, ce que de Morvan était loin

de s'avouer, entrait pour beaucoup dans la nouvelle (lisposilion de son esprit : reste jusqu'alors si isolé dans sa vie solitaire, il n'avait pu demeurer insensible à la douce et chaste intimité qui s'était établie entre lui et la fille de Barbe- Grise. Il n'est guère possible, en effet, qu'un jeune homme, à moins que son cœur ne soit déjà complètement vicié, n'éprouve pas un certain sentiment de reconnaissance pour la femme qui , sans arrière-pensée aucune, lui livre toute son âme!

D'abord séduit par l'originalité si naturelle du caractère de Fleur-des-Bois, de Morvan n'avait pas tardé à trouver en elle les plus charmantes et les plus précieuses qualités. Chaque jour amenait pour lui une nouvelle découverte qui affermissait davantage l'affection qu'il portait à la délicieuse créature.

Fleur-des-Bois, complètement négligée par son père, était d'une ignorance parfaite ; de Morvan se mit avec ardeur à son éducation.

La jeune boucanière montra d'abord une profonde répugnance pour les difficultés si fastidieuses que présentent les principes élémentaires .

— Que m'importe, chevalier Louis, disaitelle à son professeur, ce que l'on trouve dans

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les livres ! Que pourrais-je y apprendre que je ne sache drjà? La vie est une chose si simple : avoir confiance en Dieu, aimer ceux qui sont bons, fuir les méchants. Que verrais-je dans tes livres qui vaille le spectacle de nos forêts? Rien. Crois-moi, chevalier Louis, laissons-là ces papiers noircis qui nie fatiguent inutilement et auxquels je ne comprends rien. Le temps est magnifique. les oiseaux chantent dans les bois, prends un mousquet et viens avec moi à la chasse.

— Jeanne, lui répondit un jour de Morvan, ne serais-tu donc pas contente si j'étais loin de toi, de recevoir de mes nouvelles, de pouvoir lire les mots d'amitié que je t'écrirais?

Cette question impressionna vivement la jeune fdle.

— Ah ! mon chevalier Louis, s"écria-t elle, je n'avais pas songé à cela! Oui, tu as raison, la science est une bien belle chose ! Elle vous rapproche des absents que l'on aime ! Pourquoi ne m'as-tu pas fait observer cela plus tôt ! Je serai aujourd'hui savante !

A partir de ce moment Fleur-des-Bois se mit avec une ardeur sans pareille à l'étude : quinze jours plus tard elle lisait déjà fort passablement.

Un soir, en revenant à l'habitation, après une 3. 16

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(le ces longues courses qui leur avait semblé une simple promenade, les jeunes gens virent assis à table un inconnu.

Tous les deux, sans se rendre compte de leurs pensées, éprouvèrent en même temps une émotion pénible : le nouveau venu était un flibustier envoyé par le beau Laurent : il apportait une lettre à de Morvan.

« Mon matelot, écrivait Laurent, grâce à une déplorable chance qui s'était acharnée après moi, il m'a fallu gagner et dépenser deux cent mille livres avant de pouvoir perdre mes vingt raille écus ! Hier les dés m'ont enfin enlevé mon dernier diamant et mon unique quadruple ! Arrive de suite : je me sens en verve contre l'Espagnol et j'ai hâte dembarquer. Je t'attends demain. )>

Le contenu de cette lettre qui, trois semaines auparavant, aurait comblé de Morvan de joie, lui parut alors constituer un véritable malheur. Quant à Fleur-des-Bois. elle pâlit comme si elle allait se trouver mal, et dit, en s'adressant à de Morvan d'une voix qui tremblait :

— Mon chevalier Louis, pourquoi partir? lui dit-elle. Que t'importe de gagner de l'or ! Qu'en feras-tu? à quoi cela te servira-t-il ? Tes goûts

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ue sonl pas pareils à ceux des autres hommes : tu n'aimes ni le jeu, ni le luxe, ni les boissons brûlantes. Que te l'aut-il? De belles forêts enibauniéos, un mousquet qui abatte à deux cents |)as un taureau sauvage, une sœur qui t'aime! (^uoi encore? De l'espace et de la liberté! Eh bien ! n'as-tu pas ici toutes ces choses?... Pour- (|uoi aller t'exposer à de terribles dangers afin de conquérir des richesses dont tu ne saurais que l'aire? Reste avec moi, mon chevalier Louis ! je ne le contrarierai jamais ; je préviendrai tes moindres désirs, je t'obéirai en tout... Je t'en prie, je t'en conjure, ne pars pas. Et puis, que veux-tu que je devienne sans toi, à présent,..? reprit Jeanne après un léger silence. Casqueen-Cuir et mon père ne sont pas méchants, certes; eh bien ! je ne sais comment cela se fait, mais je ne les vois plus tels qu'ils me semblaient être jadis! Ils me paraissent changés ; je sens que ni l'un ni l'autre ne savent m'aimer. Mon père ne songe qu'à son procès ; Casqueen-Cuir, lui, je ne sais ce qu'il désire , mais à coup sûr ce n'est pas mon bonheur. Toi seul, tu as pour moi une affection véritable! Mon chevalier Louis, je ne t'ai jamais fait de mal, et tu es trop bon pour vouloir me rendre à tout jamais malheureuse. Ne me quitte donc pas !

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De Morvan, réellement attendri, ne savait que répondre; ce lut Barbe-Grise qui prit la parole.

— Mon enfant, dit-il à Jeanne de cette voix calme et un peu lente qui lui était habituelle, ne te désole pas ainsi ! Ton désespoir me prouve que lu aimes d'amour le chevalier Louis : voilà tout! A présent que ton cœur a commencé à sentir, une nouvelle affection ne tardera pas, crois-moi, à succéder à ce premier sentiment; lu trouveras bien le moyen de remplacer ton chevalier absent. A présent, si le neveu de Montbars veut rester, qu'il reste! Moi, ces choses-là ne me regardent pas! Il est fort naturel que chacun prenne son plaisir où il le trouve ! Je n'ai jamais refusé Thospitalité à personnel...

A celle réponse étrange de Barbe-Grise, de cet homme qui, à un seul et bizarre préjugé près, celui de la noblesse, était si détaché de tous les liens de la civilisation, Jeanne se troubla et garda le silence.

II était pourtant évident pour de Morvan que la jeune fille n'avait pas compris la portée des paroles prononcées par son père : seulement son instinct exquis de pudeur avait été éveillé.

Le lendemain au point du jour, le chevalier, suivi de son serviteur, se mit en route.

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