‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 44 sur 105 · CHAPITRE Vri · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vri

vas fuer Laurent?.,. Tu vois bien (ju'il est sans armes!...

A ces mois, prononcés de cette voix vibrante et perlée qui rendaient si charmantes les moindres paroles de FIcur-dcs-Bois, de Morvan crut se réveiller d'un rêve affreux.

— Jetais fou ! Qu'allais-je faire?... Ah ! merci, ma bonne Jeanne! s'écria-t-il avec un élan parti du cœur.

Détournant alors son arme dirigée contre la poitrine de son advei'saire, de Morvan tira en l'air.

Cette scène s'était passée avec une rapidité extrême.

— Mille tonnerres! s'écria Laurent dont le visage, jusqu'à ce moment imp'issible, se couvrit aussitôt d'une vive rougeur, mille tonnerres, chevalier Louis, je n'accepte pas cette injure!... Rechargez votre mousquet et tirez sur moi... ou sinon, par toutes les furies de l'enfer, je me brûle la cervelle !

Laurent, en parlant ainsi, ramassa le pistolet qu'il avait déposé par terre pour marquer les distances, et l'armant avec vivacité, il appliqua la gueule du canon sur son front.

Il était impossible, à la contenance de Laurent, de mettre un seul instant en doute qu'il accomplirait sa menace.

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— Monsieur, lui dit de Morvan , notre rencontre a été la suite d'une injure que je vous ai adressée; je vous ai appelé « lâche et assassin. i> Eh bien ! devant Montbars et Barbe-Grise, ici présents , je vous offre mes très-humbles excuses ; je retire les mots qui vous ont offensé, je vous en demande pardon ! . . . Que pouvez-vous exiger davantage?...

A cette réponse faite d'un ton sérieux, presque solennel , Laurent jeta son pistolet loin de lui, et, s'clançant d'un bond vers de Morvan, il le prit dans ses bras, et, le serrant contre sa poitrine :

— Chevalier, lui dit-il, depuis dix ans pas un noble sentiment n'avait fait battre mon cœur; je vous dois cette larme que vous voyez trembler dans mes cils ; je reconnais que parmi les hommes il en est de dignes d'être aimés ! Jusqu'à présent j'ai refusé d'avoir un ami, un associé, voulez-vous être mon matelot?

Les natures loyales et généreuses possèdent généralement le don de ressentir et de partager les pures émotions qu'elles font naître chez autrui.

De Morvan n'eut donc pas même la peine de regarder le beau Laurent pour être persuadé que son offre partait d'un bon mouvement, et

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qu'il ne s'y rattacliiiit aucune mauvaise arriérepensée.

Seulement, le jeune homme considérait, avec raison, un pareil engagement, une telle association, comme une chose si grave, qu'il réfléchit et hésita a\ant de répondre.

— Mon cher Louis, lui dit Montbars, ce n'est pas une raison parce que Laurent m'est antipathique pour que je ne rende pas une justice entière à ses qualités. Si , d'un côté, je le crois affligé d'un cœur insensible, d'instincts détestables, d'un orgueil sans bornes, de passions fougueuses ; de l'autre, je reconnais que pas homme au monde n'est plus esclave de sa parole, plus magnifique , plus intrépide que lui. Dès qu'il t'offre de devenir son matelot, tu n'as plus rien à redouter de ses défauts et tu as tout à attendre de sa valeur et de son expérience. Je te conseille donc d'accepter.

— Monsieur, s'écria de Morvan en s'adressant à Laurent, soyez persuadé, je vous en conjure, que les considérations développées par iMontbars n'entrent pour rien dans ma détermination. Il est incontestable que je suis venu à Saint- Domingue pour essayer d'y faire fortune, que j'éprouve un vif, un ardent désir de me créer une indépendance 5 pourtant, je vous le répète,

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ce n'est nullement l'appui que je suis certain de trouver en vous qui me fait accepter votre offre ; je me sens attiré vers vous parce que vous avez, je le crois, beaucoup souffert, et que vous souffrez encore. Voici ma main !

— Merci, mon matelot, dit Laurent qui serra avec une affectueuse émotion la main du jeune homme dans les siennes; entre nous deux maintenant il ne peut plus y avoir ni querelle, ni orgueil, ni méfiance. Une seule chose nous reste personnelle : notre passé; je te prierai de ne jamais m'interroger à ce sujet ; sache seulement, car tu arrives probablement imbu de tous les préjugés d'Europe , que ma naissance est au moins égale en noblesse à ton origine, quelque illustre qu'elle puisse être...

Les deux nouveaux amis et leurs témoins allaient reprendre le chemin de l'habitation, lorsqu'ils virent sortir Alain du bois. Le bas Breton, qui avait l'air radieux , portait en bandoulière le fusil de boucanier qu'il avait récemment acheté avec les cinq quadruples de Laurent.

— D'où viens-tu? lui demanda le chevalier.

— D'un taillis oîi je me tenais caché, maître!

— Et pourquoi cela étais-tu caché?

Cette question parut embarrasser Alain, qui

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jeta à la dérobée un coup d'oeil furlif sur le beau Laurent.

— Voyons, j'attends ta réponse.

— Tant pis, s'écria Alain en paraissant prendre son parti ; je vais tout vous avouer. Eh bien ! maître , je m'étais mis en embuscade pour tuer M. Laurent s'il avait l'avantage sur vous.

— Matelot, dit Laurent, cette seule réponse de ton serviteur suffirait , s'il me restait un doute, pour me prouver combien tu es digne d'être jnon associé. Etre aimé ainsi de ceux qui dépendent de vous est un bel éloge !... Quant à toi, mon ami, continua Laurent en se retournant vers Alain, voici cinq nouveaux quadruples pour te récompenser de ta fidélité à ton maître.

— Ah! ça, c'est trop fort, s'écria Alain en saisissant avec avidité les pièces d'or, qu'est-ce que vous m'auriez donc donné si je vous avais tué? Une fortune, sans doute!

Pendant le trajet du Bois-Roger à l'habitation de Barbe-Grise, Laurent marcha à côté de de Morvan.

— Matelot, lui dit-il, je dois l'avertir, afin que tu ne sois pas effrayé, que cbaque personne à laquelle tu parleras de moi te racontera des histoires effrayantes sur mon compte. De ces

récits , grossis par la crédulité , il ne faudra croire que la moitié; cette moitié, je l'avoue, est encore bien grosse d'événements ti-agiques! Que veux-tu ! j'ai besoin de bruit et d'émotions pour m'étourdir , pour oublier ! Sans le fracas de la bataille, sans les entreprises impossibles que je tente et que j'accomplis, sans la dévorante activité que je déploie à certains moments, il y a longtemps déjà que j'aurais abouti au suicide !... Or, le suicide est une lâcheté, et mon cœur est resté brave!... A toi près, il n'y a dans toute l'île de Saint-Domingue qu'une seule personne dont la vue me soit agréable: Fleur-des-Bois!... Vingt fois je me suis surpris à mêler l'image de cette sauvage et séduisante enfant à des rêves d'avenir...

Laurent fit une légère pause, puis éclatant de rire :

— Vraiment, reprit-il comme se parlant à lui-même, c'est du dernier grotesque de songer que moi, Laurent, moi , l'homme qui domine les femmes par le profond mépris qu'elles m'inspirent, qui ai vu, avec une complète indifférence, les plus illustres et les plus lières mendier sans pudeur mon amour, moins que cela même, mon caprice, c'est du dernier grotesque, dis-je, de songer que Fleur-des-Bois occupe ma pensée!...

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Il y ;» de ces bizarreries du cœur humain qui sont réellement inexplicables !

L'aven de la sympathie que Laurent ressentait pour la lillc de Baibe-Grise avait lait tres-aillir de Morvan ; les dernières paroles de son matelot lui causèrent un plaisir qu'il accepta, comme il avait accepté déjà celte émotion première, sans songer à l'analyser.

Les cinq hommes, en arrivant à l'habitation, trouvèrent, Jeanne a} ant pris sur eux l'avance, un copieux déjeuner qui les attendait.

Alain était dans l'admiration de la façon dont se nourrissaient les boucaniers. Au dixième pichet de cidre, il osa proposer à son maître d'établir un boucan.

Le repas terminé, le beau Laurent demanda à Barbe-Grise son cheval, et annonça son intention de retourner sans plus tarder à la ville de Leogane.

— Matelot, dit-il en prenant congé de de Morvan, il me reste à peine de ma dernière course vingt mille écus à dissiper : de quoi me distraire quinze jours! Aussitôt cette besogne terminée, je t'avertirai et nous reprendrons la mer. Inutile d'ajouter, car je te connais déjà assez pour savoir que tu me refuserais, que si tu avais besoin d'argent tu me ferais un véri-

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table plaisir en puisant dans ma caisse. A bientôt ! au revoir!

Le départ de Laurent fut agréable à de Morvan : l'idée qu'il allait recommencer avec Jeanne ses promenades dans les bois lui souriait extrêmement : il s'avouait au reste sans difficulté le sentiment fraternel et spontané éclos dans sou cœur pour la fille de Barbe-Grise.

A peine le beau Laurent fut-il parti, que Fleur-des-Bois vint trouver son chevalier Louis, comme elle appelait de Morvan.

— Ami, lui dit-elle, veux-tu venir aujourd'hui encore avec moi à la chasse? Casque-en- Cuir, ajouta-t-elle, nous accompagnera!...

Ces derniers mots parurent contrarier de Morvan, Fleur-des-Bois remarqua son mécontentement, et reprenant la parole :

— J'aimerais bien mieux me trouver seule avec toi, continua-t-elle. Nous nous entendons si bien tous les deux ! Que veux-tu! il faut aussi être juste; or, sans Casque-en-Cuir, à l'heure qu'il est, je serais la plus malheureuse de toutes les créatures !

— Je ne te comprends pas, Fleur-des-Bois ; explique-loi.

— C'est à Casque-en-Cuir, chevalier Louis, que tu dois la vie... Oui, à lui-même, poursui-

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