‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 47 sur 105 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

— Depuis quand donc Laurent passe-t-il pour être un traître ! s'écria le fougueux flibustier d'une voix stridente. Je ne sais qui me retient de te briser sur mon genou et de jeter ton corps en pâture aux requins qui rôdent près de la grève.

— Capitaine, reprit le matelot en pâlissant, je vous demande humblement pardon de mes paroles, si elles vous ont offensé. Je suis, capitaine, un pauvre diable tellement indigne de votre pitié, vous me mépriserez tant lorsque je me serai fait connaître de vous, que je suis bien excusable de [irendre mes précautions.

— Allons, au fait ! explique-loi, dit Laurent. Ta lâcheté me prouve du reste que Ion intention n'a pas été de m'insulter : je m'engage à ne pas te trahir.

— Capitaine, je me nomme Pied -Léger!

murmura le matelot en baissant la tète.

— Ah! Pied -Léger, le traître qui nous a abandonnés il y a cinq ans pour se joindre aux Espagnols! Pied-Léger, l'espion que la flibuste a condamné à mort et dont la tête est mise à prix dans toutes les mers des Antilles! Que me veux- tu ?

— Capitaine, je suis envoyé de Grenade pour vous apporter une lettre et transmettre votre réponse.

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— Une lettre espagnole à moi ?

— Capitaine, ne vous fâchez pas ! Cette lettre vous est envoyée par une femme...

Laurent sourit.

— Ah! il s'agit d'une femme! dit-il en haussant les épaules, et combien cette femme t'at-elle donné pour te décider à jouer la tête?

— Une somme qu'un roi seul ou un Laurent serait capable de débourser!

— Allons, murmura le flibustier en ricanant, encore une qui se figure qu'elle m'aime !

Laurent décacheta la lettre que lui remit l'espion , la parcourut rapidement, puis la déchira et en jeta les morceaux au vent.

— Eh bien , capitaine, demanda Pied-Léger, n'y a-t-il pas de réponse?

— Tu diras à celle qui t'a envoyé que le ca[)itaine Laurent a pour habitude d'oublier le nom de ses maîtresses; que la signature mise au bas de celte lettre n'a réveillé en lui aucun souvenir!... A présent, Pied -Léger, tu vas t'éloigner au plus vite de l'île de la Tortue ! Je t'ai promis de ne pas te trahir, c'est vrai, mais je ne nie suis nullement engagé à ne pas te brûler la cervelle ; or, si tu restes ici pour nous espionner, tu n'as pas une heure à vivre !

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— Capilainc, s'écria Pied-Léger, je vous jure sur le salut de mon âme que ma mission n'a rien de politique cette fois !... Mais...

— Mais quoi ! aurais-tu une nouvelle lettre à remettre ? Parbleu ! cela serait charmant! Ne mens pas ! L'Espagnole t'a charge d'une seconde missive...

— Oui, capitaine! ré[)ondit l'espion après avoir hésite.

— Voilà qui est d'un comique achevé, s'écria Laurent avec un rire sardonique. Et pour qui est-elle, cette seconde lettre !...

— Mais, capitaine, je ne sais si...

— Prends garde, Pied -Léger; je n'ai pas pour habitude de réitérer un ordre ou de répéter une question; voyons cette lettre!

L'espion connaissait assez Laurent pour savoir qu'avec lui l'obéissance passive était le seul moyen à employer : il lui remit la seconde lettre.

— Est-il possible ! s'écria le flibustier: que vois-je ! « Au chevalier Louis de Morvan.D Ah! Nativa, Nativa, mes dédains ont, à ce qu'il parait, porté leurs fruits; ton cœur vivement froissé t'a conduit tout droit à l'oubli de tes devoirs et à la honte! Voilà vraiment un beau triomphe pour moi et dont je suis jSer.

Le beau Laurent tenant entre ses mains la lettre adressée au chevalier , resta plusieurs minutes plongé d;uis de sérieuses réflexions : cette fois était peut-être la première de sa vie qu'il hésitait sur un parti à prendre.

— Pauvre jeune homme, pensait-il, comment pourra-t-il jamais, armé seulement de sa loyauté et de son amour, résister aux dangereuses séductions de Nativa! Il me semble que, l'heure du réveil sonnée, je le vois déjà brisé, anéanti et perdu de douleur, blasphémant Dieu, haïssant ses semblables, ne croyant plus à rien, et rêvant le suicide ou la vengeance!... tel que j'étais moi-même, il y a quinze ans!... Je devrais peut-être anéantir cette lettre! Bah! à quoi bon? Nativa trouverait bien vite un autre moyen pour ressaisir sa victime!... C'est un espi'it inventif et hardi , que cette Nativa ! J'éprouve parfois des moments de doute à son égard. Je me demande si je n'ai pas rencontré en elle ce cœur sublime d'amour et de dévouement (jue rêva jadis ma jeunesse!... Allons donc! Il faut être fou pour croire à de semblables invraisemblances! Est-ce que la femme est capable de ressentir un sentiment vrai, profond, sincère?... Mille fois non! Les femmes ont de l'imagination, pas autre chose;

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de cœur, point! Le Iiasard m'aura conduit auprès de Naliva à l'heure où son imagination errait dans le domaine des chimères : elle aura vu en moi le héros de son roman ! C'est là la seule manière logique de m'expliquer sa conduite!...

Laurent s'adressant alors de nouveau à l'espion et au traître Pied-Léger :

— De quelle façon espères-tu t'éloigner de l'île de la Tortue? lui demanda-t-il.

— D'une façon bien simple, capitaine. J'ai un léger canot caché dans les récifs , et un navire espagnol de commerce m'attend au large !

— Bien ! je vais t'accompagner jusqu'à ton canot, et tu t'embarqueras devant moi. Quant à cette lettre, je me charge de la faire parvenir à sa destination. Si l'on t'interroge, tu répondras que tu l'as remise toi-même à celui à qui elle était adressée.

— On ne me croira pas, capitaine.

— Et pourquoi ne te croira-t-on pas?

— Parce que je m'étais engagé à ramener avec moi le chevalier de Morvan!

— Pesle! s'écria Laurent qui sourit d'un air moqueur, Nativa, je le vois, comprend les choses en grand et n'est pas pour les demi-mesures !

Eh bien! Pied-Léger, voici ce que tu feras; reliens bien mes instructions. Tu diras à la senorita Sandoval que le chevalier en recevant sa lettre s'est livré à de vrnis transports de joie, qu'il allait s'embarquer avec toi lorsque tu as été reconnu et obligé de |)rendre la fuite.

— Je vous obéirai, capitaine.

— A présent, Pied-Léger, un dernier mot ! Si jamais j'apprends, et je finirai tôt ou tard par savoir la vérité, que tu te sois écarté de mes instructions, je te jure, foi de Laurent, que dussé-je, pour m'emparer de toi, aller te chercher au cœur même des possessions espagnoles, j'irai, et qu'une fois en mon pouvoir tu périras dans les plus affreux supplices. Tu sais que je tiens toujours ma parole et que je réussis dans tout ce que j'entreprends!

— Oh ! ne craignez rien, capitaine, répondit le transfuge avec effroi, vos instructions seront suivies de point en point.

Une heure plus tard, Laurent, après avoir assisté à rembarquement de Pied-Léger, regagnait l'espèce d'auberge où l'attendait le chevalier.

— Matelot, lui dit-il en entrant, voici une lettre pour toi.

— Une lettre pour moi, répéta de Morvan

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