CHAPITRE XI
dans une chaise l)asse placée auprès du hamac, puis, prenant une des mains de la jeune lille dans les siennes :
— Ma délicieuse Jeanne, lui dit-il, l'amour est un sentiment qui ne ressemble à aucun autre!... Dès qu'il s'empare de vous, la nature cesse d'exister à vos yeux : dans l'univers entier, vous ne voyez plus qu'un objet, l'objet aimé!... Un sourire de la maîtresse de votre cœur vous transporte d'une telle joie, vous donne un tel orgueil, que vous mettez en doute l'existence du malheur sur la terre... Vous vous apitoyez seulement sur le sort des hommes en songeant qu'ils ne connaissent pas votre amante... De même ({ue ce sourire vous a ravi, de même aussi une parole insignifiante, un mot que vous avez mal compris, un regard qui vous a paru distrait, ennuyé, indifférent, suflîsent pour vous plonger dans un désespoir profond! Alors, vous ne croyez plus au bonheur, l'existence vous apparaît triste, désolée, comme une halte que Dieu impose à la créature entre le néant et la mort, ce commencement d'une nouvelle existence... Vous pleurez, vous gémissez, vous rêvez le suicide...
— C'est vrai, dit Jeanne pensive, continue.
— Ainsi qu'un rayon de soleil, reprit le fli-
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bustier, l'ait oublier l'orale, de même la faveur la plus légère de votre maîtresse siifiit pour vous tirer de ce découragement qui vous paraissait sans bornes, inguérissable... Vous accusant alors de votre désespoir, maudissant votre injustice, vous ne trouvez pas d'expiation assez grande pour réparer votre faute...
— C'est vrai que souvent on se laisse emporter bien à tort...
— Enfin, continua le beau Laurent, l'amour diffère surtout en ceci de l'amitié, que se dévouer pour sa maîtresse vous cause une volupté sans égale !... On s'attache à elle de toute la grandeur du sacrifice accompli!,.. Quant aux joies de l'amour, Fleur-des-Hois, elles sont si AÎves que la langue Iiumaine est impuissante à les retracer ! Voir sa maîtresse retenue par la passion, tandis que sa volonté lui conseille de s'éloigner de vous, de vous fuir, rester émue, })alpitante à vos côtés, c'est goûter un bonheur dont la prolongation doit constituer la vie dont les élus jouissent au ciel!...
Laurent s'était animé : ce que sa parole, contenue par le respect que lui inspirait involontairement rinnocence de Jeanne, n'osait exprimer, son regard le disait.
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Peu à peu il s'était rapproehécle la jeune fille : lorsque sa bouelie resta muette, son bras entourait la taille de Jeanne.
— Laisse-moi, Laurent Is'ceria Fleur-(les-T?ois en s'élançant hors de son hamae. Pourijuoi me fixer ainsi d'un air furieux?... Quel mal t'ai-je fait?... Tu m'effrayes !... Va-t'en !
— Fleur-des-Bois, dit le flibustier d'une voix sourde et en attirant, j)ar un geste d'une force irrésistible, la pauvre enfant contre son cœur, Fleur-des-Bois, j'éprouve pour loi la passion que je viens de te décrire. Si tu veux m'aimer, je deviendrai, moi, Laurent, ton esclave. Je plierai mon orgueil à tes volontés, je passerai ma vie à tes genoux, à éi)ier tes moindres caprices ; j'emploierai mon courage à satisfaire tes désirs, quelque insensés qu'ils puissent être ! Tu disposeras de moi comme tu l'entendi'as. Je serai ton bien, ta propriété, je te le répète, ton esclave.
Laurent regarda alors avec égarement Jeanne qui se débattait en vain sous sa puissante étreinte,
— Mon Dieu, que je t'aime! dit-il, et il déposa un long baiser sur le front de Jeanne.
Au contact des lèvres du flibustier, Fleurdes-Bois poussa un cri déchirant; puis, au
même instant, trouvant dans son désespoir une de ces énergies mystérieuses et inexplicables que la nature accorde, à certaines heures solennelles, aux natures d'élite, elle s'arracha des bras de Laurent, et, folle de terreur, elle se mit à crier :
— A moi ! mon chevalier Louis ; viens à mon secours'...
L'action de la jeune fille produisit un effet extraordinaire sur Laurent ; le feu de son regard s'éteignit ; son visage enflammé se couvrit d'une mate pâleur, un triste et douloureux sourire passa sur ses lèvres.
— 11 est inutile, Fleur-des-Bois, dit-il froidement, que tu appelles mon matelot! Tu ne cours aucun danger, et la présence du chevalier pourrait, en ce moment-ci, me conduire à commettre un crime!... Je suis calme, Fleurdes-Bois... Poui'quoi t'en voudrais-je , chère enfant ! tu ne m'aimes pas, et tu me repousses... quoi de plus simple?... Que veux-tu!... il paraît qu'il n'est pas dans ma destinée de vivre comme les autres hommes... La nature a mesuré mes épreuves à mes forces... Je suis né pour souffrir! Au revoir, ma douce Jeanne...
Laurent s'éloigna aussitôt de la cabine, d'un pas ferme et assuré.