‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 81 sur 105 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'as frappe dans la poitrine... Réelleinoiil, chevalier, je ne te savais pas aussi adroit tireur... T'amuscs-tu ?

— Pas trop! répondit de Morvan tout en rechargeant à la hâte son arme.

— Comme les caractères sont différents! Voilà longtemps que je ne me suis autant diverti.

— Tu ne réfléchis donc pas, Laurent, à l'issue inévitable de cette lutte, à la mort certaine et probablement ignominieuse qui nous attend?

— A quoi bon s'occuper de l'avenir, lorsque le présent est agréable ? Quant à cette mort ignominieuse dont tu parles, matelot, ne crains rien. Nous nous battrons si bien sur la brèche, que les Espagnols seront trop heureux de nous tuer et qu'ils ne songeront pas à nous faire prisonniers... Un troisième artilleur qui s'avance... Il faut qu'il ait du cœur, celui-là... Aussi vaisje le traiter en homme qu'on estime... Vois, il est tombé comme frappé par la foudre... Je l'ai visé à la tempe...

La chute des trois artilleurs produisit une vive impression sur leurs camarades ; une certaine hésitation se manifesta parmi eux.

En ce moment , les soldats apostés dans les maisons voisines et dans le clocher de la cathédrale ouvrirent un feu si vif sur les deux aveni. 4

turicrs, que Laurent et le chevalier, quelque bien retranchés qu'ils fussent, eurent le premier son chapeau, le second son pourpoint percé par plusieurs balles...

— Diable! dit Laurent, on croirait que ces damnés osent viser en tirant. Allons, matelot, hardi!... Que chacun de nos coups porte!...

C'était un singulier et saisissant spectacle, que de voir ces deux hommes tenant tête à une ville entière!... Quant à Fleur-des-Bois, retirée dans un des angles de l'appartement, elle chargeait les pistolets de Laurent et du chevalier, pendant que ceux-ci se servaient de leurs carabines; de cette façon le feu était assez suivi.

Durant vingt minutes la fusillade continua de part et d'autre avec un acharnement remarquable.

Laurent, qui au commencement de l'aclion n'avait vu dans la lutte qu"un agréable passetemps, s'était peu à peu enivré à l'odeur de la poudre, à la vue des Espagnols tombant sous les balles de sa carabine; les yeux illuminés de lueurs sinistres , les narines gonflées , les cheveux en désordre, il lui fallait à chaque instant se retenir pour ne pas céder à la tentation qu'il éprouvait de descendre sur la place et de jouer du coutelas.

CUAPimB II. 31

L'expression de férocité et tie rage conlcniie qui se peignait sur son visage présentait, en dépassant les limites des passions humaines, quelque chose de sublime.

Quant à de 3Iorvan, son air soucieux, grave et recueilli, prouvait qu'il combattait seulement pour obéir à la voix du devoir, mais qu'en lui était morte toute espérance.

Depuis vingt minutes que la lutte s'était régularisée, les deux compagnons d'armes n'avaient pas échangé une seule parole ; ce fut de Morvan qui le premier rompit le silence.

— Matelot, dit-il, il ne me reste plus que de quoi recharger deux fois mon mousquet 5 donncnjoi vite de la poudre et des balles !

— J'en suis à ma dernière cartouche, lui répondit Laurent. Ilolà! Fleur-des-Bois, qu'as-tu encore en fait de munitions ?

— Mon cornet est vide, Laurent!

— Malédiction!... Eh bien! non... tant mieux!... Voilà assez longtemps que je brûle du désir, sans oser y céder, dans la crainte de vous compromettre, d'en venir à l'arme blanche. Allons, ouvrons la porte, et engageons le combat corps à corps. Le peu de largeur de l'escalier nous permettra de nous défendre avec avantage, et de massacrer au moins encore

une douzaine d'hidalgos... En avant, rnalelot !

Déjà Laurent se dirigeait vers la porte de sortie, lorsque de Morvan le retint par le bras.

^Arrête! lui dit-il vivement. Entcnds-tu celte trompette?... Vois, le feu cesse... Merci, mon Dieu! Les Espagnols, désespérant de nous vaincre, veulent sans doute entrer en pourparlers avec nous et nous offrir des conditions.

— Les Espagnols consentir à une capitulation lorsqu'ils nous tiennent en leur pouvoir? Je ne puis croire à cela ! Oui, pourtant, tu as raison, matelot. C'est bien une trêve qu'ils nous proposent. Voici un sergent qui s'avance vers nous, un drapeau blanc à la main : il est plus pâle que le drapeau qu'il porte, ce sergent. Au fait , il doit s'attendre à être criblé de balles ! c'est un brave homme; je vais lui jeter ma bourse.

— Que dit-il, matelot? demanda avec vivacité de Morvan, en entendant le sergent élever la voix.

— Il nous propose un quart d'heure de trêve pour ramasser les morts. Cette offre cache un piège, sans doute. Après tout, que nous importe! Nous n'avons qu'à gagner à cela. Quelques minutes de repos nous rendront nos forces et nous permettront de déployer toute notre

Page 1