CHAPITRE
énergie et toute notre vigueur à nos derniers moments! Nous ac(X'|)tons, n'est-ce pas?
— Je crois bien, matelot, avec empressement. Tu sais le proverbe : « Qui a terme a vie. »
— Ce proverbe n'a pas empêché saint Laurent, quoiqu'il fut brûle à petit feu, de mourir à la fin sur le gril. Un délai pour nous est une prolongation d'agonie. Laisse-moi répondre.
Laurent, après avoir écarté de son bras nerveux les meubles amoncelés par de Morvan devant la fenêtre du milieu de l'appartement , s'élança sur le balcon.
A l'apparition du boucanier, qui , le regard fier et dédaigneux, la tête orgueilleusement rcjctéc en arrière, se mit à toiser avec mépris les soldats espagnols embusqués dans les maisons voisines, un murmure d'admiration involontaire et de crainte s'éleva parmi les ennemis : un grand silence se fit.
— Sergent, dit Laurent d'une voix qui retentit claire et vibrante jusqu'à l'extrémité de la place de la Cathédrale, nous n'avons, mes compagnons et moi , que faire de la trêve que tes chefs t'envoient nous proposer. Grâce à votre insigne maladresse, pas un de nous n'a même été effleuré par une balle! Toutefois, pour détruire les calomnies répandues sur notre compte,
Ô4 LES nOUCANIERS.
et vous montrer que nous ne sommes pus des tigres sans pitié, ainsi qu'on le prétend, nous consentons à vous accorder la cessation momentanée des hostilités, que vous implorez!.,. Je m'engage sur l'honneur de mon nom, je suis le capitaine Laurent, à ne pas recommencer le combat avant un quart d'heure. Hàtezvous de ramasser vos blessés et vos'^morts, car une fois ce délai expiré, je vous avertis, si vous n'avez pas mis bas les armes, que mes compagnons et moi nous vous traquerons sans pitié. Inutile d'ajouter que si vouliez profiter de la trêve que notre générosité vous accorde, pour nous ménager quelque odieuse trahison, nous tirerions de vous une éclatante vengeance. J'ai dit.
Les Espagnols, en apprenant que c'était Laurent qui commandait la prétendue garnison retranchée dans la maison du comte dcMonterey, éprouvèrent une terreur profonde. Les deux hommes qui faisaient trembler les Amériques s'appelaient de Montbars et Laurent.
— Ma foi, matelot, dit le flibustier en abandonnant le balcon, si je pouvais disposer en ce moment du quart seulement de l'équipage de notre frégate, avant une demi-heure d'ici, je verrais la ville de Grenade à mes genoux...
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— Laurent, répondit le chevalier avec admiration, tu es bien Tèlre le plus extraordinaire que jamais mon imagination ait rêvé. Mais ne |)erdons pas notre temps en vains propos... Tenons conseil. Que faire? Fleur-des-Bois, n'as-tu pas une idée? Dieu se sert souvent des plus humbles [)Our sauver les puissants...
— Hélas! non, mou chevalier Louis, je n'ai pas une idée, répondit Jeanne, mais j"ai une prière à l'adresser. Oh î je t'en conjure, écoutemoi sans m'interrompre et ensuite ne me refuse j)as !
— Parle, ma sœur bien-aimée !
— Mon chevalier Louis, reprit Fleur-des-Bois en rougissant et avec une timidité et un embarras qui ne lui étaient pas habituels, tu ne connais pas, toi, la méchanceté des Espagnols; tu n'as pas une idée de la façon barbare dont ils traitent leurs prisonniers, des supplices et des outrages qu'ils leur font endurer ! . . . JMourir à tes côtés n'a rien qui m'effraye... au contraire 1... Ce qui m'épouvante au delà de toute expression, c'est la perspective de tomber vivante entre les mains de nos ennemis... J'ai beaucoup réfléchi depuis quinze jours... beaucoup... N'est-ce pas, mon chevalier Louis, qu'une femme, une jeune fille doit préférer la mort à l'outrage?... Jure-
moi donc, mon chevalier, que quand tout espoir sera perdu, quand les Espagnols auront jeté bas la porte, que rien ne pourra i)lus nous sauver; jurc-nioi que tu me tueras !
A cette proposition à laquelle il ne s'attendait certes pas, de Morvan pâlit et garda le silence.
— Eh bien , reprit Fleur-des-Bois avec anxiété, tu ne me réponds pas, me refuserais-tu? Oh! ce serait bien mal ! Je n'ai pas précisément peur... non... Pourtant à la pensée de me tuer moi-même, je sens mon cœur battre et ma main trembler... Pense donc si au dernier moment j'allais manquer de courage! oh! ce serait affreux! Allons, mon chevalier Louis, sois bon pour moi ; rends toi à ma prière!
— Mon adorable Jeanne! s'écria Laurent sans donner le temps à de Morvan de répondre, sois sans crainte! L'idée qui s'est présentée à toi m'était déjà venue; le douloureux et sanglant service que tu sollicites du dévouement du chevalier, j'étais déterminé à te le rendre... Ne crains rien, je te le répète, Jeanne, je te jure, sur mon amour pour toi, que je ne te laisserai pas tomber vivante au pouvoir des Espagnols !
Le beau Laurent prit alors la main de la
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jeune lille, et, la portant à ses lèvres avec un respect passionne, l'ofllcura d'un baiser.
— - Tu pleures, toi , le beau Laurent? reprit Jeanne avec un étonnemcnt profond.
En effet, une larme, diamant humide et brillant, sorti du cœur, tremblait sur un des doigts de Jeanne!...
— Oui, Jeanne, je pleure, repondit le flibustier avec orgueil, je pleure d'attendrissement, presque de joie , et cependant , je ne regrette pas la vie! Pour la première fois depuis quinze ans, je m'estime et suis fier de moi I...
— Ah ! pourquoi mon chevalier Louis ne m'aime-t-il pas ainsi? murmura Fleur-des-Bois en laissant tomber sa tête sur sa poitrine. Merci, Laurent , reprit-elle après un léger silence; à présent je suis sans inquiétude... N'importe, j'aurais mieux aimé mourir de la main de mon chevalier... il me semble que je n'aurais pas souffert, tandis que toi, tu me fais peur !
L'émotion de de Morvan était égale à celle qu'éprouvait son matelot. Son regard humide s'attachait avec une indicible expression de tendresse sur Fleur-des-Bois. Jamais la jeune fille n'avait été aussi séduisante. Son admirable chevelure blonde, épaisse, soyeuse et aux reflets dorés, s'était dénouée et retombait sur sesépau-
les. Ses i^rands yeux noirs, d'une limpidité cc- Icsle, finimcs par la pensée de la mort, par l'idée d'une séparation avec de Morvan, possédaient un charme qui eût attendri le cœur le plus usé, le plus froid.
La surexcitation causée par l'attentede l'heure solennelle qui allait sonner pour elle et décider de son sort, donnait aussi aux mouvements de FIcur-des-Bois une vivacité, une grâce inimitables ! De Morvan, quelque préoccupé qu'il fût, ne put s'empêcher d'admirer la souplesse de sa taille, les admirables contours de son corps formé avec amour par la nature.
Le beau Laurent , soit qu'il craignît, en contemplant plus longtemps Fleur-des-Bois, de sentir faiblir son indomptable courage , soit que l'idée de sauver la jeune fille lui fût venue, le beau Laurent s'était éloigné précipitamment d'elle et avait été se remettre au balcon, d'où il avait répondu quelques instants auparavant au parlementaire espagnol.
A peine le flibustier eut-il jeté un coup d'œil sur la place, qu'il abandonna son poste, et s'élançant au milieu de l'appartement :
— Fleur-des-Bois, s'écria-t-il, tu es trop belle pour mourir... Je ne veux pas que tu meures... Pour la première fois, depuis quinze ans, j'ai
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iinoquc Dieu, et Dion, dans sa miséricorde infinie , a écontc ma prière... Je a iens d'entrevoir nu moyen de salut...
L'esprit si inventif, si lucide et si plein de ressources du beau Laurent inspirait nne telle confiance à de Morvanetà Fleur-des-Bois, qu'en entendant le flibustier émettre cette simple espérance, ils se regardèrent comme liors de danger.
— Que faut-il fiiirc, matelot? lui demanda le chevalier,
— Approche-toi du balcon et regarde ce qui se passe. Que vois-tu?
— Je vois un magnifique et massif carrosse découvert, attelé de deux mules richement harnachées. Dans ce carrosse se trouve un prêtre revêtu de ses habits pontificaux.
— Et que fait la foule?
— La foule, ou du moins les soldats qui. depuis la suspension des hostilités, sont descendus sur la place, s'agenouillent dévotement et inclinent humblement leurs fronts vers la terre!
— Le prêtre porte le viatique à un mourant! Les Espagnols , c'est une justice que d'aujourd'hui seulement je me plais à leur rendre, ont le courage et le mérite de riiumiiité devant Dieu!... Dix canons chargés à mitraille vomi-
raient la mort sur celle foule agenouillée, que pas une personne, tant que ce carrosse resterait à portée de sa vue, tant qu'elle entendrait le son de la clochette qui l'accompagne, ne songerait à se lever et à prendre la fuite ! L'homme n'est fort que jiar ses croyances !...
— Mais, Laurent, à quoi hon ces explications? Le quart d'heure de la trêve convenu s'écoule avec une effrayante rapidité, et nos munitions sont épuisées!...
— Il faut pourtant encore attendre. Crois bien qu'une fois le moment d'agir venu, ce moment n'eùt-il que la durée d'un éclair, je saurai le saisir l... Ah! voici le carrosse qui s'arrête... le prêtre descend... les soldats présentent les armes...
— C'est vers le colonel, atteint par ton mousquet, que se dirige le ministre de Dieu ! Il se penche vers lui... il lève les mains pour le bénir et pour l'absoudre... Le voici qui lui présente la sainte hostie...
— Oui, mais trop tard, le colonel est mort !
— C'est vrai. Le prêtre remonte dans son carrosse.
— Matelot ! voici la seconde qui va décider de notre salut ou de notre mort : descendons !
Laurent jeta son mousquet en bandoulière ,