CHAPITRE II
prit un pistolet dans sa main gauclie, puis, mettant un ij;enou à terre devant Fleur-des-Bois :
— 3Ia bien-aiincc Jeanne, lui dit-il, confietoi à mon amour et à mon courage !
Alors, passant son bras gauche autour de la jeune fille, le beau Laurent l'enleva de terre, et, se tournant vers de Morvan :
— Allons, matelot, précède-nous, lui dit-il ; descends vivement Tescalier et va retirer les cliaînes qui ferment les portes de sortie.
De Morvan, fort intrigué et très-inquiet de ee qui allait se passer, obéit sans répondre.
Une fois que le beau Laurent, toujours chargé de Fleur-dcs-Bois, eut atteint l'extrcmité du corridor donnant sur la place, il entrebâilla doucement la porte, et baissant la voix :
— Chevalier, dit-il, imite-moi dans tout ce que tu me verras faire.
Quelques secondes s'écoulèrent dans un profond silence. Tout d'un coup Laurent ouvrit brusquement la porte. Le carrosse du Saint-Sacrement se trouvait juste devant la maison du comte de Monterey.
— En avant, matelot ! dit Laurent.
Le flibustier, s'élançant avec la légèreté d'un léopard, vint tomber à un pas du carrosse; s'appuyant alors sur le marchepied , il entra
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dans le massif véhicule, et s'assit aux côtés du prêtre; de Morvan prenait place presque au même instant sur le banc opposé.
Cette action s'était passée si rapidement, qu'avant qu'aucun des soldats agenouillés eût pu s'apercevoir de cette profanation, et surtout s'y opposer, le hardi flibustier trouvait le temps de dire à haute voix au prêtre :
— Mon père, je suis le capitaine Laurent! Conduisez-moi à Santa-Engracia, ou vous êtes mort!...
La stupéfaction, mieux encore la consternation que causa un pareil sacrilège à la foule fut telle, qu'elle resta immobile et silencieuse. Jamais un cas pareil ne s'était présenté; les soldats ne savaient quelle conduite tenir.
Une minute de retard, d'hésitation, et c'en était fait des aventuriers.
— Mon père, je me nomme, je vous le répète, le capitaine Laurent ! reprit froidement et très-vite le flibustier en armant son pistolet.
Le prêtre tremblait de tous ses membres. Toutefois, l'instinct de la conservation lui donna la force de crier au cocher monté sur une des mules :
— A Santa-Engracia!...
La voiture tourna lentement dans cette nou-
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voile (lii'cclion : la foule frémissait, mais irosant opposer un sacrilège à une profanation , elle restait immobile ; tous les spectateurs de cette scène étrange comprenaient qu'à la moindre opposition, le terrible capitaine Laurent accomplirait sa menace.
Ce fut alors un spectacle bizarre, inouï, merveilleux, que de voir une ville espagnole entière forcée de s'incliner et de s'agenouiller devant deux de ces flibustiers, ces ennemis si abhorrés que naguère elle tenait en sa puissance ! Le beau Laurent et le chevalier, la tète nue, le chapeau à la main, ne songeaient pas, au reste, à abuser de leur position : leur contenance était d'une humilité toute chrétienne ; rien en eux ne décelait la joie et l'orgueil du triomphe.
Le cocher, chargé de conduire les jnules, jugeant, vu la gravité des circonstances, qu'il pouvait déroger à la majestueuse et solennelle lenteur commandée par l'usage, avait communiqué une allure tout à fait insolite à son attelage : un quart d'heure suffit donc à nos aventuriers pour atteindre le faubourg de Sanla-Engracia.
— Matelot, s'écria de Morvan joyeux, j'aperçois nos embarcations qui reviennent à toutes rames... On se sera aperçu de ton absence...
Nos compagnons accourent à ton secours... Nous sommes sauves !...
Comme aucun Grenadin n'avait osé suivre le carrosse, le chevalier et son matelot purent mettre pied à terre sans courir le moindre danger.
Au reste, presque au même instant les embarcations abordaient.
A la vue de leur chef descendant du carrosse du Saint-Sacrement, les flibustiers comprirent de suite la ruse qu'il avait employée pour échapper aux Espagnols, et ils éclatèi'ent en cris frénétiques et joyeux.
— Bien, mes amis, échauffez-vous, murmura Laurent, votre enthousiasme nesera pas perdu... Je saurai l'utiliser tout à l'heure...
Les flibustiers étaient des gens trop positifs pour ne pas remarquer, le premier moment de la joie passé, que les vctemtMits pontificaux du prêtre et les ornements du carrosse contenaient une assez jolie quantité d'or. De cette remarque à une prise de possession , il n'y avait qu'un pas.
Cinq à six d'entre eux, mus par la même idée, se précipitèrent vers ce nouveau butin que le hasard leur envoyait d'une façon si curieuse et si inespérée ; mais Laurent, son redou-
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table coutelas à la main, sejcta entre ces hommes et la proie qu'ils convoitaient, cl, d'une voix impérieuse :
— Le premier (pii louchera à ces ohjels sacres peut se considérer comme mort! dit-il.
Les flibustiers s'arrêtèrent dans leur élan.
— Mon père, reprit le l)cau Laurent en s'inclinant avec respect devant le prêtre, vous êtes libre, partez.
— C'est très-bien ce que tu viens de faire là, mon ami, dit Fleur-des-Bois au flibustier qui rougit de plaisir. Décidément, |)lus je te vois, plus je me repens de l'avoir jadis détesté, et plus j'essaye de l'aimer !...
— Et espères-lu réussir, Jeanne?
— Ça m'a l'air difficile... Pourquoi?... Je l'ignore. Toutes les fois (pie je veux penser à toi, c'est l'image de mon chevalier Louis qui se présente à mon esprit... N'est-ce pas que cela est bien extraordinaire?
Laurent ne répondit pas à cette question na'ïve, mais un nuage passa sur son visage, et son regard chercha de Morvan d'un air de menace.
La personne la plus heureuse, sans contredit, de la délivrance du chevalier et de son matelot, c'était Alain. Le brave bas Breton, en extase
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devant son maître, s'arrachait de joie les cheveux.
— Que vous êtes donc bon, mon maître, disait-il, de me j)ardonner mon abandon! je sais bien et j'avoue que mon devoir était de vous suivre ; mais que voulez-vous ! Je suis entre dans une maison où il y avait tant d'or que j'en ai été ébloui. J'y suis resté plus d'une heure sans m'en douter : je croyais m'y trouver à peine depuis une minute.
— Comment, Alain, tu as participé au pillage de la ville?
— Moi, mon maître, j'ai vengé ces pauvres chers Indiens que les Espagnols ont si cruellement traitésily a cinquante ans, et dont M. Montbars m'a raconté l'iiistoirc... Infortunés Indiens!... Avons-nous travaillé, les amis et moi ! Nous n'avons pas laissé une once d'or dans cette maison. Car, après tout, les Indiens sont comme nous des créatui'cs du bon Dieu... les îles leur appartiennent... Je parierais que nous avons rapporté au moins dix mille écus à la masse !...
De Morvan allait répondre à son serviteur, lorsque Laurent se présenta.
— Matelot, lui dit-il, tout à l'heure il m'est venu une mauvaise pensée à ton égard! Je te dois un dédommagement : la vie de flibustier