CHAPITRE m. Gl
loi ! Celle d'iiiie pauvre fille (jui doit acheter son pain (luolidieii au prix d'iunuiliations sans cesse renaissantes! Voilà (juclle est ta position : elle est aiïreuse ! VA\ bien ! si tu consens, comme je n'en doute pas, à renoncer à ta vie errante et misérable, à rester avec moi, je te donnerai une des premières places parmi les femmes de ma maison ! Tu auras de la toilette, une riche livrée, du bien-être, de l'or!... Plus tard, si ta conduite répond à mon attente, et quand tu auras acquis les connaissances nécessaires à ta nouvelle condition, je te prendrai pour première camaréra... Je te marierai, en te dotant, à l'un des serviteurs de mon père. Vois quel bel avenir! Tu acceptes, n'est-ce pas?
A mesure que Nativa parlait, Fleur-des-Bois, quoiqu'elle ne comprit pas complètement la fille du comte de Monterey, sentait le sang lui monter au visage, l'indignation la saisir au cœur. Ce langage blessant, si nouveau pour elle, lui révélait un sentiment dont jamais encore elle n'avait subi les atteintes, celui de l'orgueil.
Cependant elle laissa poursuivre sa rivale sans l'interrompre. Une fois que Nativa eut cessé de parler, elle se leva vivement de son fauteuil, et, la tête haute, la contenance assurée, le regard fier :
— Scnorita, lui dit-clIc, je vois que vous ne me connaissez pas, que vous ignorez qui je suis !... Sans cela vous n'auriez jamais osé vous exprimer comme vous l'avez fait!... Vous prétendez que ma position dans le monde est affreuse; que le premier venu a le droit de m'insuUcr; que ma vie est errante et misérable!... Sachez, scnorita, que parmi ces boucaniers et ces flibustiers de Saint-Domingue, devant qui vous tremblez tous, lâches espagnols que vous êtes! il n'y en a pas un qui, pour satisfaire un de mes caprices, un de mes désirs, ne consentît à jouer sa vie ! Tout le monde m'aime et me respecte... on mendie mes sourires!... Sachez que si une insulte m'était adressée, cent bras se lèveraient à l'instant pour punir le coupable!... Vous vous ci'oyez une grande dame, parce que\ous nourrissez à votre solde quehjues pauvres créatures abandonnées, que vous avez des esclaves !... Belle puissance, vraiment, que la vôtre!... Comparez-la donc un peu à la mienne !... La grande dame, c'est moi; la créature de rien, c'est vousl... Ah! vous pâlissez de colère, Naliva ; ah ! vous vous indignez!... Il est juste pourtant que je me défende ; il faut bien que vous m'écoutiez à votre tour. Vous osez me vanter votre puissance !
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Vniiineiil cela est par trop insonsé!... Mais en (luoi donc consisle-t-cllc voire puissance? ILii (|uel(iues habitations que des esclaves arrosent de leurs sueurs. Que demain mes braves boucaniers incendient vos habitations et emmènent vos esclaves, que vous restera-t-il ? Rien!... On ne daignera seulement plus vous regarder, vous saluer. Allez, je ne suis pas aussi ignorante (jue vous le supposez. Je connais ce qui se passe dans les villes. Mon chevalier Louis m'a raconté, pendant nos causeries, ce qui a lieu dans le monde. Il m'a dit l'hypocrisie et la bassesse des grands seigneurs, l'importance que vous attachez tous à Tor !... car, sans l'or de votre père, (juc seriez-vous? Rien! rien! Pourquoi, ainsi que le disait, cette nuit, Laurent en votre présence, éles-vous recherchée, llattée? Parce que Monterey est riche !...
<t Mon père, lui, n'a pour toute fortune qu'une carabine, une meule de chiens et une habitation construite en palmiers. Je suis pauvre. Pourtant chacun cherche à me plaire, à se faire aimer
de moi... Je vaux donc mieux que vous!
On m'aime pour moi-même !...
«I Vraiment, reprit Fleur-des-Boisavec un na'if étonnement et après s'être tue pendant quelques îiecondes, vraiment, scnorita, je n'aurais jamais
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cru pouvoir vous pnrler ainsi que je viens de le l'aire ; je ne nie savais pas aussi savante! Il vous serait impossible de vous imaginer toutes les idées qui se présentent à mon esprit. Je comprends à présent une foule de choses auxquelles je n'avais jamais encore réfléchi jusqu'à ee jour. Je finis... Votre pitié, je la refuse; cette vie d'esclavage qui se terminerait par mon mariage avec un des valets de votre père ne me convient pas; ce qu'il me faut, c'est la solitude des forêts, le parfum des fleurs, le chant des oiseaux, la liberté! Au revoir, senorita ; vous êtes belle mais méchante. Croyez-moi, Dieu est juste et bon... vous ne serez jamais heureuse.
Fleur-des-Bois, le teint animé d'une délicieuse rougeur, les yeux brillants d'un éclat qui donnait à sa douce physionomie une expression de vivacité adorable, était si divinement belle, que Nativa ne put retenir une sourde exclamation de haine et de colère qui sortit de sa poitrine oppressée.
• — Prends garde, Jeanne ! lui dit-elle en la saisissant par le bras. Tu ne connais pas les Espagnoles! Enfant, réfléchis encore! Tu vois que je te prie. Oui, j'ai voulu te tromper, j'en conviens. Ce n'est pas lïntérèt que tu m'inspires qui m'a portée à l'offrir ma protection. Je serai
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franche avec toi. Ce que je veux, c'est que tu ne retournes pas à Sainl-Domingue. Mets un prix à ton obëissanee, et, quelque élevé qu'il soit, je Taccepterai !
— Comme vous l'aimez! dit lentement Jeanne. Ah ! votre conversation m'a bien fait souffrir !... Pour la dernière fois, adieu!
Fleur-des-Bois se dirigeait vers la porte, lorsque Nativa, se jetant devant elle, lui barra le passage.
— Ah ! tu oses résister? dit-elle ; tant pis pour toi! Tu me contrains à employer la force... Soit... je ne reculerai pas. Holà! Juanito, Pepe, Cancloî venez .
Aux cris de Nativa, quatre nègres sortirent du fond d'un corridor et accoururent : ces esclaves étaient armes de leurs machetes, ou coutelas.
Elevée pour ainsi dire dans le danger, Fleurdes-Bois n'avait de la femme que la délicatesse, la grâce et la beauté ; elle était homme par le cœur, par la bravoure ; l'apparition des esclaves armés ne l'intimida pas.
— Xativa, dit-elle en employant de nouveau le tutoiement, j'aime à croire, pour toi, que ton intention n'est pas de me faire assassiner?
— Si tu consens enfin à m'obéir, tu n'as rien
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à tTaindr(!! Si tu essayes de résister, je te le répète, je ne reculerai devant aucun moyen...
— Pas mcme devant un crime, Nativa?
— Pas même devant un crime ! répéta l'Espagnole, après avoir hésité.
— Oh! s'écria Fleur-des-Bois avec une joie véritable, combien ton einporteuient, ta cruauté et ta trahison me rendent heureuse ! Ne comprends-tu pas qu'en ce moment tu creuses un abîme entre de Morvan et toi?... Mon chevalier Louis est trop juste, trop bon, trop loyal pour ne pas te détester ou du moins te mépriser quand il apprendra ta conduite à mon égard... A quoi donc sertréducation,si toi, richcenfantdes villes, lu ne sais pas mieux agir dans Finlérêt de ton bonheur?
— Que m'importe Tamour du chevalier de Morvan ! s'écria Nativa exaspérée par le calme de Fleur-des-Bois; ce que je veux, c'est que jamais lu ne revoies la terre de Saint-Domingue, que Laurent n'entende plus parler de toi !
— Que dis-tu ? Je cesse de te comprendie, reprit Jeanne avec un étonnement extrême ; n'est-ce donc pas pour me séparer de mon chevalier Louis que tu essayes de me retenir ? Quoi ! c'est le beau Laurent que tu aimes?
— Laurent ! s'écria Nativa d'une voix frémis-