CHAPITRE III
saiitc et en se laissant euipoitcr par la lutissioii, je le hais de toute la force de mon ànie, de toute la grandeur de mon humiliation!... 31on esi)rit est dominé par une seule pensée, eelle de la vengeance!... Laurent, obéissant à ses instincts grossiers, méconnaissant mon dévouement, indigne de la réliabililation que je lui offrais, a tourné ses regards vers toi!... Voilà pounjuoi je te traite en eimemie!... C'est Laurent ([ue je Trappe en ta personne !...
— Pauvre Nativa! dit Fleur-des-Bois avec un accent de compassion sincère, de véritable pitié, qui atteignit la lière Espagnole en jdein dans son orgueil , comme tu dois souffrir ! . . . N'astu pas honte, iVativa, de parler ainsi devant tes esclaves ?... Ne crains-tu pas que ces gens-là ne répètent tes propos dans Grenade, et que la ville entière ne se moque de loi? Mon chevalier Louis m'a appris que les femmes bien élevées étaient obligées, sous peine de n'être plus respectées, de vivre dans un perpétuel mensonge... Renvoie donc tes esclaves, nous n'avons que faire de leur présence.
Cette leçon bien involontaire que Fleur-des- Bois, dans sa simplicité et son bon sens, donnait à Nativa, fit rougir cette dernière ; toutefois, ne voulant pas paraître céder, elle lui dit :
68 LES nOUCANlERS.
— Me promets-tu que lu ne tenteras pas de te sauver?
— Non, Nativa... Quand mes amis se rembarqueront, je les suivrai. D'ici là, ne crains pas que je te quille. Ta conversation m'est trop précieuse : elle m'apprend bien des choses que j'ignorais; et puis, j'ai besoin de te connaître. Je veux savoir aussi quel moyen tu as employé pour ensorceler mon chevalier Louis...
Nativa, se retournant alors vers les nègres armés qui , c'est une justice à leur rendre , ressemblaient tout à fait à des comparses de théâtre, leur ordonna de se retirer dans le corridor et de se tenir à la portée de sa voix.
Depuis qu'elle était tombée dans le guet-apens tendu par sa rivale, Fleur-des-Bois avait conservé l'avantage de la position. Une fois qu'elles furent seules, la conversation entre les deux jeunes filles recommença.
— Nativa, dit la boucanicre, j'ai beau réfléchir à tes paroles, leur portée dépasse mon intelligence!... Crois tu que le beau Laurent te repousse, que tu parviendras à te faire aimer de lui en employant la violence ? Non ! n'est-ce pas?... Laurent ne cède jamais! Et puis, je ne sais, mais il me semble que si j'étais homme et qu'une femme voulût ni'imposer son amour,
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j'en ari'ivor.-iis Moiitôt à luir ct'llo fctnine!... Laissons «loiic de cùlc pour rinslaiit le beau Lauicnl, et oceupons-nous de mon chevalier Louis!... Nativa, je trouve mal, fort mal à toi, (le le rendre malheureux ! Si Ion cœur ne se sent pas attiré vers lui, pouniuoi lui as-tu laisse croii-e que tu l'aimais?... Il souffre, il est triste, découragé, mon bon chevalier Louis, et cela est ton ouvrage ! Pounjuoi, je te le répète, le tromper? Pourquoi l'avoir laissé s'engager vis-à-vis (le toi par un serment solennel? Je suis persuadée que, sans tes mensonges, je serais, à l'heure qu'il est. sa maîtresse, ajouta Fleur-des-Bois, sans se douter de la valeur de ce mot. Quel avantage retires-tu de notre malheur? Aucun. 11 faut que tu sois bien méchante. Aussi je te déteste de tout mon cœur!... Pourtant, écoute. Veux-tu, toi qui es si savante, m'enseigner comment tu as fait pour devenir la maîtresse de mon chevalier, et je te pardonne ?
Le ton de Fleur-des-Bois contrastait d'une si étrange manière avec la crudité de l'expression qu'elle achevait d'employer, que Nativa entrevit la vérité, pressentit la rare candeur de sa rivale. Aussi ne songea-t-elle pas à relever ce mot de maîtresse qui , adressé par toute autre femme, eût constitué une suprême insulte.
70 I.IiS DOnCANIERS.
— FJciu'-dcs-Bois, lui répondil-cllc, dcsireusc de gagner du le)ii|)s, a(in de l'aire inan(|uer à la jeune fdie son renibarquenicnt sans être loreée de recourir pour cela à la force, Flcurdes-Bois, les hommes sont des monstres dénués de cœur, qui ignorent les pures jouissances de l'amour!... Un seul sentiment vit en eux, celui d'unorgueil immense, d'un nmour-propre inouï! Ils mettent leur lelicité non dans la réalité, mais dans lapparence. Ce (ju'ils veulent avant tout, ce n'est pas d'être aimes, c'est que chacun croie (ju'ils le sont et les complimente de leur triomphe! Si l'homme repoussé par une femme devient capable de tous les sacrifices, de tous les dévouements, ce n'est pas que cette femme soit nécessaire au bonheur de son existence, mais parce que son amour-propre est en jeu, parce qu'il ne peut supporter l'idée que ses mérites n'ont pas été appréciés à leur juste valeur. Moi, je me suis montrée insensible envers le chevalier de Morvan, toi, tu t'es jetée à sa tête : c'est naturellement moi qu'il poursuit de ses hommages, toi qu'il fuit. En un mot, et la connaissance de ce mot me coûte le bonheur de ma vie entière : pour être aimée, il faut ne pas aimer!...
— Tais-toi, Nativa, s'écria Flcur-des-Bois en interrompant lEspagnole, tes paroles me
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i'onl froid au cœur ! Non, je ne te crois pas ! Les liommcs ne peuvent èlre ainsi, Dieu ne le souf- IVii-ait pas! IVIon chevalier Louis me luirait, jiarce (juc je lui ai donné mon àine ! Xon, non, c'est impossible! Nativa, je préfère mon ignorance à ton savoir.
— Enfant, dit Nativa avec un air de pitié superbe, tu ne connais rien à la vie... Tu n'as pas encore assez souffert. Non, je ne me trompe pas... Vois Laurent! n'est-il pas un exemple frappant de ce que j'avance? Comment expliquer la passion que lui, si fier, si magnifique, si brave, si au-dessus des autres hommes, semble éprouver pour toi, si ce n'est par la blessure que ton indifférence a faite à son amour-propre? Ou'os-tu. pauvre fille, à côté de Laurent? Moins (jue rien. Pourtant il se plie à tes volontés, il daigne s'inquiéter de tes désirs, il sollicite ton sourire... Que demain, vaincue par son prétendu dévouement, tu oublies ta main dans les siennes, alors quel changement s'opérerait en lui! D'esclave il redeviendrait tyran ; dhumble et soumis, despote et cruel. Lui, la veille agenouillé à tes pieds, te repousserait dédaigneusement le lendemain, refuserait peut-être de te reconnaître !
— IMais, dit Jeanne pensive, si tu ne crois
pas, Nativa, à l'cxislence de l'amour, (roù vient alors que tu tiennes tant à nie retenir; que tu craignes tellement que le beau Laurent me revoie? Si tous les hommes sont comme tu le prétends, insensibles et orgueilleux, pourquoi en vouloir à Laurent de ce qu'il t'a dédaignée ? Cela devait être, il n'est pas coupable. Tu te tais, tu ne me réponds pas? continua Fleur-des-Bois après un léger silence. Je savais bien que tu voulais me tromper, que tu me mentais! Mais non, tu souffres ; j'aurais tort d'augmenter tes peines par mes reproches. Tu es sincère dans tes paroles... oui, je te comprends.
Ce que lu éprouves pour le beau Laurent, je l'ai ressenti lous ces derniers temps pour mon chevalier Louis!... Figure-toi que je m'acharnais à lui chercher des torts, à le voir en mal!... Il faut te dire que je venais d'apprendre qu'il t'aimait... Eh bien! plus j'étais injuste envers lui, et plus je sentais qu'il m'était cher... que sans lui la vie me devenait impossible... Seulement, sa présence me faisait souffrir, et pourtant j'aurais voulu le voir sans cesse ! C'est ainsi que tu es avec Laurent ! Tu l'aimes encore!...
— Quelle chose étrange que l'amour! murmura Nativa ; il nivelle les distrances et ne tient