CHAPITRE VI
chandeliers d'ari^t'iil lui va , (lu'elle aeccpte le niarclié.
■ — Assieds-loi près de moi, Alain, dit de iMorvan. Je ne veux pas qu'un honnête gars comme toi meure dans le péclié d'ivresse...
Alain, (|noique llatté de; prendre place à côté de son maître, ne put toutefois s'empêcher de jeter un regard de i-egret sur la harrique d'eaude-vie défoncée dans Luiuclle les flibustiers puisaient sans retenue et sans mesure.
De Morvan convaincu de l'inutilitc de ses remontrances, de ses menaces ou de ses prières, n'insista plus auprès de l'équipage : en lui-njême il js'avouait que les flibustiers n'avaient pas tout à fait tort de se refuser au travail ; leurs efforts ne pouvaient aboutir à rien.
Une heure se passa, et ce court laps de temps suffit pour empirer d'une façon extrêmement sensible la position du navire : le chevalier calcula qu'avant la fin du jour la frégate sombrerait.
— Laurent, dit-il en se penchant vers le flibustier couché sur le pont, j'ai besoin de toi...
A ces mots prononcés à voix basse, et quoiqu'il parût toujours plongé dans un profond évanouissement, le flibustier se leva.
Qu'ya-t-il, matelot? dcmandat-il au jeune
152 LnS nOUCANIERS.
Ikimiiiic avec le nicine sai)i;-t'roi<l cl, la iiktiic tiiiiu}uillitc (|iic s'il cùl suivi une couvcrsalioii (k'puis longlcinps engagée.
— 11 y i>, matelot, que l'équipage s'est enivré, a refusé de travailler aux pompes, et (}ue nous coulons Las I
— Que veux-tu que je fasse à cela? Ce n'était pas la peine de me réveiller pour si peu! L'équipage a raison...
— Ni! tenterons-nous pas, au moins, de mettre les embarcations à la mer? dit de Morvanj il n'y a pas de temps à perdre!...
— Cela va sans dire... essayons !
Quoique Laurent affcclàt de ne montrer ni
mauvaise humeur, ni faiblesse, il devint évident pour de I\îorvan (|ue le flibustier, vaincu [lar la nature, était à bout de forces, incapable d'un dernier acte de vigueur.
— Ce que je désire, Laurent, lui dit-il à l'oreille, c'est que tu fasses entendre ta voix à l'équipage... le reste me regarde... Encore un mot... Que faire des blessés qui encombrent la batterie? Nous avons vingt hommes mortellement atteints... comment les embarquer avec nous? Enfin nous vcj-rons... ressentiel, pour le moment, c'est de mettre la chaloupe à flot.
De Morvan descendit alors dans la chambre
CIIAITlltl:: Vi. 153
que déjà la iiuT foiiimeiiçail à envahir, et appela Fleur-des-Bois.
— Me voici, mou chevalier, répoinlil Jeanne, qui sortit tout aussitôt de sa cabine.
— Tu dormais, Jeanne?
— Oui, mon chevalier, je dormais, répéta la jeune fille avec embarras.
— Vite sur le pont, ma sœur, la frégate va couler bas!... On met les embarcations à la mer !
De Morvan fut fort étonné de retrouver son matelot, qu'il croyait avoir laissé dans un état de prostration complète , occupé à stimuler le zèle et l'activité de réquij)age.
Les flibustiers , sous l'influence de l'ivresse, écoutaient distraitement la parole jusqu'alors si puissante de leur capitaine, et ne paraissaient guère disposés à lui obéir.
— Enfants, leur dit Laurent, je me sens encore assez d'énergie pour vous éviter l'affreuse agonie que votre làtliclé vous prépare!... Mes amis, je m'en vais mettre le feu aux poudres!.. Adieu !
15G LES BOUCANIEHS.
Ces mots prononcés nvcc solennité firent une vive impression sur l'éijuipai^e; deux ou trois flibustiers se levèrent et parurent vouloir retenir Laurent.
— Malheur à celui qui tentera de s'opposer à l'exécution de mon projet! s'écria-t-il en portant la main à ses pistolets, je lui brûle la cervelle !
L'aventurier s'éloigna alors d'un pas lent et majestueux.
— Fais semblant d'avoir peur et demandemoi grâce pour l'équipage, dit Laurent à voix basse et rapidement en passant auprès du chevalier.
De Morvan comprit de suite l'intention de son matelot, et s'y associa avec une rare présence d'esprit.
— Capitaine! s'écria-t-il en se précipitant vers Laurent, je vous en supplie, attendez encore! Je n'ai point refusé de vous obéir , moi! Je ne mérite donc pas de partager le sort de ces misérables lâches! Avant d'accomplir votre fatale résolution, laissez-moi tenter d'affaler un canot à la mer... de me sauver!
Laurent parut hésiter, et de Morvan reprit avec une feinte chaleur croissante :
— Capitaine , la vie est une trop belle chose
ciiAi'i iiir. vil. 1ÎÎ7
l>()iii' ([ir^n l;i s:u'i'ill(' siui"! liillos. Qui m'assure t|ii(' jcuc rencoutrorni pas un navire''*... qu'avant lin nioi-i (Tici, plao»' à la tèlc d'un vaillant C(iuipagc, je ne dépoiiillei-ai pas quelcjne rielie galion espagnol?... Quelle joie j'éprouverai alors, lorsque entouré d'or, de femmes, d'eselaves, à même de satisfaire mes moindres eaj)riees. je pourrai me dire : «i C'est à mon seul eourage que je dois mon honlienr !... " Une dernière fois, eapitaine, je vous en eonjure , avant de donner suite à votre horrible détermination, permettez que je m'embarque!...
— Laissez-moi vous accompagner, maître! dit alors Alain.
Laurent parut rélléchir, tandis que le chevalier, affectant une vive anxiété, le suppliait du regard de ne pas repousser sa prière.
— Matelot, lui répondit enGn le flibustier, ta demande est juste. Je t'accorde dix minutes pour mettre un canot à la mer...
Aussitôt l'équipage se précipita aux embarcations : Laurent haussa imperceptiblement les épaules d'un air de méprisante pitié,
— Les hommes sont des cnAmts, murmurat-il. Il faut, pour les dominer et les conduire, non pas leur être supérieur en force et en intelligence, mais seulement connaître leurs fai-
LES BOUCAKIERS. 4. 13
blesses , et s'adresser à leurs mesquines passions... Bêtes brutes! qui m obéissent parce qu'ils ont peur, et à qui la peur empêcbe de songer que la soute aux poudres est noyée, qu'il m'eût été impossible d'aecomplir ma me-
nace
La frégate possédait trois embarcations : une chaloupe et deux canots.
L'équipage songea naturellement d'abord à la chaloupe , placée entre le grand mât et celui d'artimon ; mais, hélas ! à peine les palans l'eurent-ils soulevée à une hauteur d'un demi-pied, qu'elle s'ouvrit en deux : sa coque était criblée de mitraille.
Le canot suspendu à tribord n'avait pas moins souffert que la chaloupe : atteint par plusieurs boulets , il était complètement hors d'état de servir.
Cette découverte atterra l'équipage. Les mêmes hommes qui naguère refusaient de tenter un dernier effort pour se sauver, se désolèrent alors à la pensée qu'ils ne pouvaient éviter leur destinée.
De Morvan courut au canot maintenu à l'arrière, et qui par conséquent était resté pendant tout le temps du combat à peu près à l'abri du feu des Espagnols , puisque la frégate n'avait
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l'oru aucune bordée en ciilihidc; il le trouva intacl
Kii moins de ciiKj niimiles il lui leslé tVuuc barri(iue d'eau, de quelques provisions de bouche et mis à la mer.
Quoique la l'urcur des vagues apporlàt de Jurandes dillicultés à cette manœuvre, elle réussit complètement.
Deux flibustiers, s'aHalant à un cordage, entrèrent dans l'embarcation, lixèrcnl le gouvernail et disposèrent les avirons.
• — Allons , Fleur-dcs-Bois , dit Laurent , le temps est précieux ; ton chevalier Louis a fait disposer un cartahu pour faciliter ton embarquement, et te conserver à mon amour... Hâtetoi !
FIcur-des-Bois , avant de s'asseoir dans le fauteuil qui devait la descendre dans le canot, hésita :
— Et les malheureux blessés qui sont dans la batterie? dit-elle.
— Tais-toi! s'écria Laurent. Ne vois-tu pas que ce canot est déjà trop petit pour nous contenir tous? Les exigences de la guerre sont parfois terribles, inexorables ! . . . Nous devons ne pas songer à ces infortunés et essayer de nous persuader qu'ils sont morts pendant le combat.
100 LliS UOUCANIlCItS.
Lauiciil saisit alors Jeanne, et, presiiiic de loi'ce, lui fit |)rcnclre place dans le fauteuil.
De Morvaii Irémil en voyant la pauvre eniaiit manquer })lusieurs fois d'être enlevée par les vagues et précipitée dans la mer. Quant à Jeanne , (pioiqu'elle lût pâle , son regard l'csta eonstumnient attaché, avec une douce expression de sérénité, sur le jeune hounne. Elle devinait les angoisses de son chevalier Louis, et, tout en payant son tribut à la peur, elle se sentait heureuse. Elle atteignit enfin sans accident le canot.
Une heure plus tard, deux hommes restaient seuls à bord, Laurent et de Morvan.
— Je crains, matelot, dit fx'oidemcnt le flibustier , que pendant le temps que prendra notre embarquement, la frégate ne coule bas el n'entraîne avec elle le canot !...
Le fait est (\ue l'embarquement, rendu extrêmement difficile par la fureur de la mer, par les précautions qu'il fallait prendre afin d'éviter que le frêle et léger canot ne se brisât contre la hanche du navire, demandait bien dix minutes à chaque naufragé pour être accompli.
Les deux jeunes gens, vu surtout leur état d'épuisement et la gêne que leur occasionnaient leurs blessures, ne devaient pas espérer de met-
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tir, :i eux doux, moins (riiiic dcini-licurc pour rcjoindii- Iriiis r()m|);ii;iu)iis.
Or, il y avait dix à parier contre un que la Iréiçate soinl»rerait avant (|ue ce temjjs ne fût écoule.
— Matelot, dit de Morvan, la religion, qui défend le suicide, oi'donne le dévouement. En nous sacriliant pour sauver nos semblables, ce n'est pas un crime que nous commettons, c'est un devoir (jue nous accomplissons!
Le jeune homme se pencha alors en dehors des bastingages, et, réunissant toutes ses forces:
— Ohé! du canot! s"écria-f-il d'une voix qui domina le bruit de la tempête, la frégate va sombrer; largue tout et pousse au large!... Fleur-des-Bois, adieu !
Se retournant ensuite vers le flibustier :
— Matelot, lui dit-il avec une sublime simplicité, je te demande pardon d'avoir, sans te consulter, disposé de ta vie : le temps pressait.
— Chevalier de Morvan , répondit Laurent qui tendit avec émotion sa main à son compagnon d'infortune , tu es un héroïque jeune homme, un noble cœur!... Je t'approuve!... Tous les deux nous saurons mourir! toi soutenu par ta vertu, moi par mon profond dégoût de la vie ! . . .
Pendant que Laurent pnriail, une scène terrible et touchante se passait dans le canot.
A peine les flibustiers embarqués avaicntrils entendu les paroles de de Morvan, qu'ils s'étaient empressés d'obéir à son ordre, de suivre son conseil... ils avaient poussé au large.
Déjà, entraînés par la lame, ils se trouvaient éloignés de près de deux encablures de la frégate, lorsque Fleur-des-Bois, un moment anéantie par la douleur et la surprise, se leva de dessus le banc où elle se tenait assise et cramponnée, et s'adressant aux flibustiers avec toute l'énergie du désespoir :
— Mes amis, leur dit-elle, je vous en conjure, retournez à la frégate ! Quoi ! auriez-vous la cruauté, l'indélicatesse de laissermourireeluiqui n'a pas hésité à se dévouer pour vous ? Ce serait une honte dont vous ne vous laveriez jamais, et qui vous suivrait partout. Allons, un bon mouvement! à la frégate! Ne donnez pas le droit aux Frères de la Côte de dire de vous, en vous voyant passer : « Voici les lâches qui ont abandonné leur capitaine! » Du courage! à la frégate !
Fleur-des-Bois s'était exprimée avec une si touchante énergie, elle montrait, droit et debout, au milieu de l'embarcation et exposée à être