CHAPITRE V
toujours (les i^i'cnailcs!... Inoutloz-tM» le pont do renneini!... Hardi, les cnlauts!... I\e vous pressez pas!... Prenez votre temps pour viser; que chaque coup porte!...
L'ordre donné par Laurent de cesser la canonnade était un trait de hardiesse, une inspiration «le génie ! Le flibustier, avec la conception rapide, le coup d'oeil infaillible dont il était doué, avait compris de suite que sa rangée de huit canons, d'un faible calibre, ne pouvait rien contre les trente bouches à l'eu que lui opposait le vaisseau amiral. Les avaries éprouvées par l'ennemi n'eussent pas compensé l'emploi des hommes retenus par le service des pièces. Ces mêmes hommes, répartis dans le gréement, accrochés à toutes les saillies de la frégate, embusqués sur la drômc, dans la chaloupe et les hunes, causaient cent fois plus de mal aux Espagnols, avec les balles de leurs redoutables fusils de boucaniers, que comme canonniers.
Pendant une demi-heure, le feu continua des deux côtés avec un remarquable acharnement; les flibustiers, excités par Laurent, se multipliaient. Les Espagnols , quoiqu'ils eussent été vivement impressionnés en apprenant qu'ils avaient afl"aire au plus célèbre capitaine que possédât, après de Montbars, la flibusterie; les
118 LKS IIOUCANIKIIS.
Espagnols étaient si nombreux, ils disposaient de tant d'éléments de succès, qu'ils nccroyaicnt piis à une défaite et restaient pleins d'ardeur.
11 faut se rappeler le merveilleux sang-froid et l'adresse infaillible des boucaniers-flibustiers, pour comprendre le ravage inouï que pendant cette demi-heure de lutte ils causèrent à l'ennemi... Deux cents Espagnols furent mortellement atteints; les servants de la batterie découverte, exposés en plein et sans défense à leurs coups, tombaient tués chaque fois qu'ils essayaient de charger les canons.
Quant à ceux qui étaient retirés dans les batteries de l'entre-pont, à peine se montraient-ils à l'embrasure des sabords, qu'une balle les punissait de leur témérité.
Au reste, c'était un spectacle aussi étrange que saisissant, de voir ce puissant vaisseau fatigué, harcelé par un adversaire de proportions si faibles, qu'il lui eût suffi de l'aborder pour le couler bas : un spectacle que les flibustiers étaient seuls capables de donner !
De Morvan, une carabine à la main, secondait Laurent dans son commandement, et combattait comme un simple matelot. Quant au bas Breton Alain, le premier moment de la surprise passé, il s'était embusqué sur la drôme,
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où il (li'ployait une intcllii^n-ncc ot une vivacité dont il ne se sernit j;ini;n's cru eapahle : l'excitation causée par le danii;er l'avait complètement inétanior|iluisé en llibustier.
— Ah ! cocjuins d'Espagnols, vous voulez nie prendre ma fortune ! ali ! vous avez jadis massacré <les milliers de pauvres clicrs Indiens du 1)00 Dieu! Vous allez voir!... murmurait-il en rechargeant son arme; et chaque fois sa caraliine abattait un ennemi !
Le pont delà frégate inondé de sang prouvait que le triomphe momentané, ou, pour être plus exact, la résistance des flibustiers leur coûtait bien cher; plus de vingt des leurs avaient déjà succombé.
— Matelot, dit de Morvan en s'adressant à Laurent, ne vaudrait-il pas mieux en venir franchement à l'abordage que de nous laisser décimer ainsi? Qui sait si ce dernier et suprême effort ne nous sauverait pas?
— J'aime ton impatience et ton ardeur, matelot, répondit Laui'cnt; mais la responsabilité qui pèse sur moi m'empêche de la partager. Que veux-tu que cinquante à soixante hommes fassent contre douze à quatorze cents?
— Alors, nous sommes perdus! reprit de Morvan en baissant la voix.
— Oui, si la Icnipêtc sur laquelle je compte tarde trop à se déclarer !
— Tes calculs ne te l'annonçaient guère avant trois heures !
— C'est vrai ; mais depuis lors l'état du ciel a cliangé. Tenons bon encore une heure, et nous serons sauvés !
— Une heure, Laurent î il ne faut pas l'espérer... A la première bordée complète que nous recevrons, nous coulerons bas.
— Nous serons canonnés, mais nous ne recevrons pas une bordée entière : nos braves boucaniers gênent trop par leur tir les artilleurs. Quant à couler bas, lu oublies que Requin se tient, mèche allumée, dans la soute aux poudres.
— Ma foi, s'écria de Morvan, j'en reviens à ma première idée, à l'abordage : d'autant plus que depuis le commencement de l'action, l'Espagnol a toujours manœuvré pour l'éviter.
— Parbleu ! cela n'a rien d'étonnant ! Il connaît ma présence ici!... Le fait est que si je disposais de ce vaisseau de soixante et de son équipage, il y a longtemps que la frégate n'existerait plus ! Ne me parle pas, vois-tu, matelot, des gens hiérarchiques. Ils arrivent à tour de rôle, ou poussés par la faveur, à des commande-
CHAPITUK V. 121
nionls impoilaiils ; mais le grade iic Icmii- (lomic ni la spoiilanciU' île la pensée, ni linilialive, ni rinslinct de la gnenu*! il n'y a pas un de nos flibustiers (|ni, à la |tlace de l'amiral es|)agnol, ne nous eût déjà eontraints à iious (aire saiitei'! Laurent, debout sur son hane de (piart. (pii le mettait dans une si daniçereiise évidence, et quoique la mitraille silllàt sans eesse autour de lui, avait répondu au chevalier d'une voix aussi ealme que s'il se fût trouvé dans un salon. Maître «le sa volonté, il savait résister même à l'excitation du combat.
— Ah ! ail ! reprit-il presque aussitôt, voici l'Espagnol (|ui laisse arriver... Il veut nous envoyer une bordée en poupe ; c'est là une tactique fort bonne quoiqu'un peu élémentaire! Matelot...
Laurent allait poursuivre lorsqu'il roula de son banc de quart sur le pont; le bonheur fabuleux qui jusqu'alors l'avait protégé l'abandonnait.
Le moment était critique. De Morvan le comprit.
— Matelots ! s'écria-t-il en s'élançant à la place occupée naguère par Laurent, un homme de moins ne constitue pas une défaite! Tout va bien!... Rien nest désespéré !.. Je suis digne de
LES BOrciNIERS. i. i2
122 LES BOUCANIEnS.
VOUS comniaiidor !... Allons! liardi ! ft-rmo!... Ne nous liiissons pns i)i'( ikI/h; en onfiljidc !... Neutralisons, en l'imitant, la manœuvre de l'Espagnol ; laissons arriver!...
Un moment de désespoir général, plus encore, de stupeur, suivit la chute de Laurent : les flibustiers, ranimés par la parole ferme et vigoureusement accentuée du cho\alier, revinrent presque aussitôt de leur élonncment. Heureux de trouver un clief à l'instant où ils en avaient un si urgent besoin, ils se précipitèrent à la manœuvre avec un remarquable élan. Le combat continua sous toutes voiles.
— Les maladroits! murnmra de Morvan en jetant un regard de mépris sur le vaisseau amiral ; ils ouvrent la main (jui nous tenait ! Que de temps ils perdent !
Plusieurs flibustiers, en voyant tomber leur capitaine, s'étaient élancés pour lui porter secours ; à peine acbevaiciit-ils de le relever qu'il ouvrit les yeux, et les repoussant avec énergie :
— Arrière, enfants! leur dit-il en souriant, je n'ai rien... une simple égratignure... Un éclat de bois qui m'a frappé à la tête!... Est-ce que les boulets peuvent tuer Laurent !,.. Allons, retournez à voire poste de combat !
Épongeant alors avec son mouchoir le sang
CIIAPITIIE V. 123
qui lui tonilj.ut dniis les yeux tt i'avcuglail, l.aiiri'nl se dirii^t'a triiii |)as rcniic et assiiir vers son Italie de (juail .
— Ali ! sWria-t-il «mi apcrccvanl de Morvan iiislallé à sa place, lu n"as pas perdu de temps, nialelot, pour recueillir mon héritage !...
Un regard froid, liaulaiu, aeeonipaguait ces paroles. De ;\lor\an le soutint dignemenl,
— Matelot, lui dit-il en descendant du banc de (pjart, Tinjuslc reproelic que tu m'adresses est un signe de faiblesse. Allons, je t'avais élevé sur un trop haut piédestal. Tu es un homme extraordinaire, j'en conviens; mais tu n'es (pi'un homme.
A cette réponse, Laurent rougit ; et fixant le jeune homme d'un œil scrutateur et réfléchi:
— Je comprends à présent que Fleur-des- Bois t'aime, lui dit-il lentement. Je t'avais bien jugé; tu vaux mieux que moi... oui, mille fois mieux que moi ; car jamais je ne te pardonnerai d'avoir sauvé la frégate.
Pendant l'heure qui suivit cet épisode passé inaperçu, le combat prit un caractère de gravité qu'il n'avait pas encore atteint ; les flibustiers survivants (ils n'étaient plus que vingt hommes valides), se sachant perdus, ne daignaient plus se cacher dans les embarcations ou sur la drôme :
154 m:s BorcANiKns.
Ions (le rng(\ sublimes de liircur, ils poiissiiinil, des cris semblables ;i des hiuicmcnls de tigre et dcmniidaicnt l'abordage.
I-aurent, toiijoiiis calme el impassible, ne cessait de consulter l'iiorizon : la tempête, ce dernier aide sur lequel il avait compté, lui faisait défaut.
Si la position des flibustiers était à peu près désespérée, les ennemis paj aient bien cber leur victoire. Fait inouï, merveilleux, que l'on se refuserait à croire si l'histoire n'était là pour l'attester, cinq cents Espagnols avaient succombé! Sur le pont, dans la batterie basse du galion jonché de cadavres, le sang atteignait une hauteur de deux pouces !
A une derin'ère bordée <|ue les artilleurs du vaisseau-amiral parvinrent à tirer avec ensemble et qui porta en plein dans la coque de la frégate, l'issue du combat cessa tout à fait d'être douteuse.
— Matelot, dit froidement Laurent en s'adressant au chevalier, il faut mourir... Ta main... Adieu...
— Où vas-tu ainsi, Laurent?
— Donner à Requin le signal qu'il attend!...
— Un capitaine doit rester sur son banc de quart jusqu'à ce que la mort l'en arrache. Re-
CHAPiTnr V. 125
quin m'obéira comme à loi. Demeure à Ion poste, .\dieii !
De Morvan s'éloignait déjà, lorsque Laurent, bondissant vers lui, l'arrêta :
— Je te devine, lui dit-il. Tu veux revoir Fieur-des-Bois et mourir à ses côtés. Je ne le souffrirai pas...
— Qui m'en empêchera?
— Moi. entends-tu? moi !
— Allons donc! dit de Morvan d'une voix sourde, une menace!...
— Un ordre ! s'écria Laurent.
Les deux compagnons d'armes, se toisant d'un regard sanglant, se reculèrent alors chacun d'un pas pour prendre distance. Sans s'adresser une parole, ils s'étaient compris. Tous les deux étaient armés d'un coutelas d'abordage.
Quelles tristes pensées eût éveillées dans l'esprit d'un philosophe ou d'un indifférent la vue de ces deux hommes qui, menacés de mort par la mitraille ennemie, posés sur un volcan prêt à éclater, n'ayantaucune chance d'échapper à leur affreuse destinée, cherchaient, excités parl'amour,poussés par la jalousie, à s'arracher les quelques minutesd'exislence qui leur restaient encore.
Les flibustiers qui combattaient encore apportaient un tel acharnement à la lutte, étaient en
126 LES BOUCANirns.
proie à une siircxcilntioii si i^iiiiid»^, qu'ils ne rcm.iniuèiTnt pas ce rpii se passait entre leur capitaine et de Morvnn.
Les deux livanx reslèi'enl peiulaiit l'espace <le ([uatrc à cinq secondes à s'observer d'un œil (ixc et sombre. Cette immobilité menaçante prouvait combien cliacun d'eux estimait la valeur et l'adresse de son adversaire.
Tout à coup, et par un mouvement simultané, ils s'élancèrent l'un contre l'autre avec une sauvage impétuosité. Des étincelles jaillirent du cboc de leurs longs coutelas. Pas une parole n'avait été prononcée.
Quelque grande que lut la fureur des deux jeunes gens, ils possédaient l'un el l'autre trop de vrai courage pour abandonner au hasard le soin de diriger leurs eflorts : tous les deux avaient , s'il est permis de s'exprimer ainsi, réglé leur colère. Aussi ce premier choc ne produisit aucun résullat. Chaciue attaque rencontra une parade, chaque riposte, devinée à l'avance, fut évitée. Laurent tléployail l'agilité de tigre dont il était doué pour harceler de Morvan , tandis que ce dernier, mettant en usage toutes les ressources que lui offrait sa profonde connaissance de Fart de l'escrime , s'envelojjpait d'un réseau de fer et restait invulnérable.
CIIAPITRR V. 127
On eut (lit lin lie ces liiinnix duels i\u temps (Je la elioviWerie, deux p.iladins de Cimrleniiigiie se battant à onlrmice et sans nierei.
dette |)ien>ière fiasse dnra à peine une deminiinnte. Se trunvanl eorps à eoi-ps et trop près l'un de lantre pour pouvoir se frapper mortcllenieul avec leurs lonijçs eoutclas, Laurent et le elievalier, par suite d'un commun et tacite accord, se reculèrent de nouveau d'un pas; mais la lutte se rengagea aussitôt plus ardente que jamais.
D'abord, surpris par les rapides volte-face du flibustier, le chevalier devina et comprit bientôt sa manière de combattre; alors, se mettant sur la défensive, il attendit le moment opportun pour attaquer à son tour. Cette occasion ne tarda j»as à se présenter. Un coup droit, porté avec la rapidité dune balle par de Morvan, entre deux feintes par trop fougueuses et trop imprudentes du flibustier qui se découvrit , atteignit celui-ci en pleine poitrine : une côte empêcha le fer d'accomplir son oeuvre de mort!
— Vous êtes blessé, s'écria de Morvan en se rejetant en arrière.
— Qu'importe, pourvu (\uc je te tue ! et je te tuerai ! hurla l'indomptable Laurent.
Exaspéré par l'opiniâtreté de son adversaire,
128 r.ES BOUCANIERS.
exalté par l'ardiMjr do la liiUc, de Morvan se résolut à être iIn|)Ia(^■ll)l(;; mais à peiru! avai(-il eu le temps de se remettre en i^arde , qu'il i-ecula eu (;liancelant et fut s'appuyer contre les bastingages : une balle espagnole l'avait frappé à la cuisse!
La première pensée de Laurent , et cette pensée se traduisit énergiquemenl par la férocité de son regard , fut de profiter de l'avantage que lui présentait le hasard })our réaliser sa menace. Au reste, cette coupable tentation dura peu.
Jetant loin de lui son coutelas, il se précipita vers son ancien matelot, et lui serrant la main avec énergie :
— Chevalier, lui dit-il, jamais personne avant toi ne m'avait fait douter de moi-même! Le seul moyen que j'aie de me relever de ma défaite est de l'avouer hautement. Matelot , va-l'en trouver Fleur-des-Bois ! Tu as raison, un capitaine ne doit jamais abandonner son banc de quart ! Tes adieux terminés, une minute suffit pour murmurer à l'oreille d'une femme qu'on l'aime, tu ordonneras à Requin d'exécuter sa mission de mort... de mettre le feu aux poudres. Adieu !
A peine Laurent achevait-il de prononcer ces
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piU'ol«''>. <|iic rii'iir (Ics-niiis n|ip;ii'(it sur Ir pont. Sou pi'cniicr regard lui pour de M(ir\;m : elle courut à lui.
— Il est vivi\iit ! Merci, ma bonne sainte Vieri^e ! s*écria-t-cllc avec une expression de ferveur passionnée qui mit comme une nuréole autour de son visage. Mon Dieu! que tu es pâle, mon ciicvalier Louis! reprit-elle prescpic aussitôt d'une voix troublée et émue; tu es blessé!
— Oui, Jeanne, mais iju'imporle? Ne seronsnous pas bientôt tous morts!...
— Que dis-tu là ! Notre position est-elle donc désespérée au point...?
Fleur-des-Bois parcourut alors des yeux le pont, et, apercevant partout des cadavres et du sang, elle tressaillit.
— Laurent, dit-elle, comment se fait-il que toi. si bon capitaine, à ce que l'on prétend, tu ne puisses pas nous sauver? Pourquoi ne prendstu pas chasse devant l'ennemi?
Le flibustier sourit d'un air de douce pitié.
— Ma pauvre Jeanne, lui répondit-il, ta chère sainte Anne d'Auray voudrait elle-même nous arracher des serres des Espagnols, qu'elle ne le pourrait pas.
— Oh ! quel affreux blasphème, Laurent ! Tiens, je me rappelle d'avoir vu, un jour, un
lôO LES BOUCANIEnS.
aigle s'.ihiitlre sur une colombe. Ciis(|iie-en-Ciiir était près de moi. Au ci-i de désespoir que je j)oussai, il leva sou l'usil et lit l'eu. L'aigle eut l'aile brisée et lâcba sa proie : la colombe fut sauvée.
— Eb bien, que conelus-lu de là, Fleur-deslîois?...
— Que si une colombe déjà saisie par un aigle a recouvié sa liberté, nous, que les Espagnols ne lienncj)tpas, nous' ne devons pas perdre tout espoir...
— Ta comparaison man(iue de justesse, Fleurdcs-Bois ! 11 suflisait à Casque-en-Cuir de tirer juste pour délivrer la colombe; un coupdc canon, quoique bien pointé qu'il fût, ne cbangerait en rien notre position!...
— Je ne partage pas ton o[)inion, Laurent... Si un boulet renversait le grand mât du galion, le vaisseau, bors d'état de manœuvrei', deviendrait, comme l'aigle dont l'aile fut brisée, inca- [)ab!e de nous poursuivre. Nous, nous imiterions la colondjc.
11 fallait que Laurent, pour causer ainsi qu'il le faisait avec Fleur-dos-Bois, au lieu de continuer à diriger Faction, fût bien convaincu de l'inutilité de ses efforts, bien assuré qu'aucun espoir de salut ne restait à la frégate.
ciiAPirnE V. 131
Ce f:;i'Oupo »lc trois personnes disroiirnnl tranquillement iui milieu des silllemcnts de la mitraille présentait certes un des épisodes les plus singuliers de ee mémorable combat.
— Fleur-des-Bois , s'écria le llibustier. c'est, la Providence qui vient de parler par ta bouclie. Comment celle idée si simple ne m'est-elle pas encore venue ? Je lignore. Matelot, prends ma place sur mon banc de quart. Inutile d'avertir Requin.
Laurent, s'élança iit alors au milieu des débris de son équi[tage, arracba cinq bommes au combat, et fit cbarger un canon. De Morvan et Flenrdes-Bois suivaient avec une anxieuse attention ses moindres mouvements. Tous les deux priaient Dieu pour qu'une balle espagnole n'arrêtât pas le flibustier dans celte dernière et suprême tentative.
Ils virent Laurent, le corps courbé et immobile comme une statue de marbre , l'œil fixé à la liauteur de la culasse du canon, suivre le balancement de la lame. Bientôt un éclair brilla : Laurent venait de jouer son dernier enjeu!...
La réputation de merveilleux pointeur que possédait le flibustier était si universelle, si incontestée, que de Morvan crut voir trembler de sa base à son sommet le grand mât du galion amiral.
— Qu'on recharge! dit Liiurcnt.
Se retournant alors vers le chevalier et Fleurdes-Bois :
— L'aile de l'aigle est cnlamcc, Jeanne, eriat-il ; cette fois elle loinhera !
Laurent ne se vantait pas en parlant avec cette assurance. Une denii-niinule plus tard, un craquement épouvantahle, accompagné de cris de désespoir, de rage et de détresse, suivait la dcnotation du second coup de canon : le mât, coupé à une hauteur de cinq pieds au-dessus du niveau du pont , s'écroulait sur les Espagnols terrifiés !
Un hourra qui retentit jusque dans les nuages s'éleva à bord de la frégate. Les flibustiers n'avaient plus rien à craindre de leur puissant ennemi.
— Ah ! le lâche qui n'a pas osé nous aborder! dit Laurent. Pas de pitié pour lui ; qu'il porte la peine de son déshonneur !
Un peu plus tard, la frégate venant du lof et mettant le cap sur la poupe de son ennemi, massacrait son équipage par plusieurs volées d'enfilade.
— Ah ! s'écria Laurent, si j'avais encore cinquante hommes valides, avant une demi-heure d'ici le vaisseau amiral verrait son pavillon bon-
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tciisciiKMil attatlic ;i mmi l)tMii|»rt''... il sentit en iiioii [)iiiiv()ii-.
I.o iioiiihio (l<\s flibustiers encore en état de porter les ariiios et de inancciivror s'élevait alors à seize sur la frégate.
— Amis, dit Laurent, il s'agit à présent de payer d'audaee. L(; galion viee-arniral se rapproche de nous à vue d'œil. Soutenir un nouveau combat contre quinze cents hommes d'équipage et soixante canons , il n'y faut pas songer. La dignité de notre contenance, la fermeté de notre maintien peuvent seules nous aider f» sortir d'embarras. Laissons arriver sur le vice-amiral qui, par bonheur, se trouve toujours sous le vent à nous, et présentons-lui hardiment la bataille... Témoin de la cataslroi)he du galion aiuiral, il n'osera pas Taccepter.
La prédiction de Laurent se réalisa de point en point; son audacieuse manœuvre obtint tout le succès qu'il en attendait. L'Espagnol prit la fuite* !...
— Flcur-des-Bois, dit Laurent avec un atten-
* L";iniiral espagnol , mis en jugement pour n'avoir pas oser aborder Laurent, fui, quelque leinj)» après, condamué à jiiorl el eut la tête Iranchée. Louis XIV, instruit du magnifique fait d'armes du flibustier, lui envoya îles lettres de naturalisalion. Laurent, on le savait, n'était pas Français, mais on ignorait sou origine.
drifiscinont, (|ii'il ne pouvait niali^n' ses oiïoris |)!U'vn)ir ;'t c.ulicr , lu es bien toujours le bon gériie protecteur de la flibuste... Céleste enfani, ee n'est pas seulement ma frégate, mais eneore mon Ame que tu as sauvée!... L'intervention miraculeuse de la Providence a été si manifesie en cette occasion , (ju'il ne m'est pas possible, maigre l'orgueil de mon esprit, de mettre en doute l'existence d'un pouvoir suprême.
Laurent, bumilié pai' cet aveu que lui arracliait, malgré lui, la force de la vérité, se tut brusquement , et , enveloppant Fleur des-Bois d'un regard passionné :
— N'importe, muruiura-t-il,je ne faiblirai pas. Elle sera ma maîtresse ! Matelot, reprit-il après un moment de silence, nos épreuves ne sont pas firu'es. Il nous reste à présent à lutterc outre les fureurs de la nature. Voici la tempête qui éclate, et la frégate, criblée de mitraille, décbirée par les boulets espagnols , fait eau de toutes parts.
En effet, un éjtouvantable coup de tonnerre éclata presque aussitôt, et le vent, se déchaînant avec une force inou'ïe, courba la frégate sur la lame et manqua de la faire sombrer.
Laurent, malgré le sang qu'il avait perdu par ses deux blessures, prit son porte-voix et se nn't à commander la manœuvre avec sa vigueur et sa netteté accoutumées.
Le reste de Ja journée et la nuit qui suivirent le eoinbal livré au vaisseau amiral espaj^nol offrirent de bien tristes heures aux flibustieis.
La tempête, loin de se calmer, augnicnlail à chaque moment d'intcnsilé et de violence.
L'intérieur de la frégate présentait ou horrible S()ectacle. Les plaintes des blessés (jui, torturés par une douloureuse agonie, invo(iuaiont lu mort avec des cris de désespoir et de soufl'rance, se mêlaient aux hurlements du vent, au craquement de la carène, et formaient un sinistre et lugubre concert.
136 l,ES BOUCANIEIIS.
Les seize hommes valides ccliiippés au coirihal, trop [x'ii iionihiciix poiii" s(; icl;iyer, tombaient de l'alii^uc el iraccomplissaienl qu'iiiiparfaifcmenl leur double làehe : manœuvrer la frégate et faire jouer les pompes; de minute en minute la nier,s'engoufrraiit à travers les avaries causées par les boulets es|»!ignols, envahissait de plus en plus la cale, et alourdissait la marehe de la Ircgatc.
Laurent comprit qu a moins d'un miracle improbable celte voie d'eau devait tôt ou tard triomjiher de ses efforts.
Le lendemain, à peine le jour parut-il à Ihorizon qu'une énorme masse de nuages dtnie couleur ardoisée, frangée de pourpre et paraissant solide comme une chaîne de montagnes, s'interposa entre la lumière et les flibustiers, et leur rendit les ténèbres de la nuit.
Vers les dix heures du matin, la frégate, prise en travers par la lame , fut engagée '. Un s(>ul cri, simultanéujcnt poussé par l'équipage cl les blessés, retentit lugubre et déchirant. Tout le monde se crut perdu.
Au milieu de cette épouvantable position, la
' Un navire est engagé quand il perd son cquilibie e( reste couché sur le flanc sans pouvoir se relever.
CHAPirnn vi. \7i7
voix c.ilnio et puiss;iii(r (\c L.uiient sY'Ieva, doiiiiiiaiil le iniiji;isst'monl des (lots ;
— Dii courage et du silence, enfants! criat-il; la ban-e du gouvernail ayant clé mise au vent, rien n'est encore desespéré !
En effet, la frégate, après avoir été plusieurs fois lancée du sommet des vogues jusque dans les dernières profondeurs de leurs abîmes, reprit enfin son équilibre et recouvra son sillage.
Sur dix navires engagés, il en est à peine un qui résiste.
Dans rimpossibilité où se trouvait la frégate, enveloppée dans une pareille tempête, de continuer à prêter le côté au vent , Laurent dut renoncer à se diriger vers la Jamaïque, et il se mit à fuir sous le vent.
Ce cliangement d'allure, impérieusement commandé par les circonstances, laissait toujours la frégate exposée au danger d'être engagée de jiouveau ; or, compter sur un second miracle, c'eût été folie; aussi les flibustiers se regardaient-ils comme toucliant à leur dernière heure.
— Mon chevalier Louis , dit Flcur-des-Bois qui, appuyée contre les bastingages, n'avait pas voulu, malgré le danger qu'elle courait d'être
138 LES nOUCANIEHS.
emporlcc p.ir une \;)i,mic, aluiiulftinicr le poiil et se j'cfu^ier dans sa cabine; mon clievalior Louis, celle luis, je le sens, e'en es! fait de nous!... Laurent est un bon marin, oui, j'en conviens, mais (|ue [)eul-ii contre la colère du ciel? rien!... Pourquoi cet air triste et désespéré , mon chevalier? Craindrais-tn la moit?
— i\Ia sœur bieii-aiiiiée, répondit de Morvan ;mcc une émotion profonde, Dieu m'est témoin de la sincérité de mes paroles : non-seuleiiieiit je ne redoute pas la mort, mais je la désire ! Ce (|ui attriste mon agonie, c'est la pensée (pic je l'entraîne dans ma chute!... Sans ma lîitale lencontre, lu reposerais en ce moment, joyeuse et insouciante, à Ponibre de ces belles forêts enibauMiécs que tu aimes tant! Ta pitié pour moi, malheureux isolé sur la terre, t'a perdue!
— Ne parle pas ainsi, mon chevalier Loi n"s, s'écria Fleur-des-Rois d'un ton de donx repi'oche, je t'assure que tu te trompes! Quand tu es venu à l'habitation de mon père, je n'étais déjà plus heureuse comme au temps de mon enfance !... Je m'ennuyais... je me sentais triste, découragée. . . Je pleurais bien souyen l, sans pouvoir me rendre compte de mes larmes!... La solitude me causait des moments de découragement inexplicable, et pourtant, la présence de
ciiAriiiu; VI. I-'SQ
ce p;ui\ro C;isqiic-i'ii-C(iii'. si bon poui- moi, luc pesiiit aussi; il me semblait qu'en deliors des villes et de la solitude, il y avait un aulie monde (|ue j'ij;ii(»fais et où le bonheur nralleiidait. Ne te leiwoebe donc [las. mon chevalier Louis, ma mort. Tu m'as bien l'ait souffrir, c'est vrai; mais eela n'a pas été de ta faute. Et puis, si tu savais...
Jeanne, confuse et rougissante, se tut :
— Fleur-des-Kois, ma sœur eliérie, lui dit de Morvan tout atlendri, i)ourquoi augmenter par de généreux mensonges qui me montrent à quel point tu eompreiids et lu i)ousses la délicatesse du dé^ouemcnt , pouniuoi augmenter la douleur, b"s regrets que j'éprouve en songeant (|ue la mort va nous séparer?
— Moi, mentir ! reprit vivement Fleur-des- Bois; tu oublies que personne ne s'est jamais occupé de moi, que je suis sans instruction aucune. 31eDtir ! mais cela est trop difficile. Je ne saurais comment m'y prendre pour déguiser ma pensée. On me raillerait de ma maladresse. Je te le répète , mon chevalier Louis , tu n'as pas à te reprocher ma mort. Tu m'as bien fait souffrir, oui, j'en conviens de nouveau ; mais cela n'a pas été de ta faute. Et puis, si tu savais...
140 LES nOUCANIERS.
Jeanne redit d'une voix prescpie iiiintellii^ihle. tant elle tremblait, ces paroles (jui déjà l'avaient rendue si confuse; de Morvan en ressentit, sans s'en rendre eomple. une joie immense au eœur ; un moment il oublia et les douleurs aiguës que lui causait sa blessure, et l'horrible position dans laquelle il se trouvait.
— Qu'entends-tu par ces mots, ma sœur, <! si tu savais? » murmura-t-il à l'oreille de Fleur-des-Bois.
La délicieuse enfant hésita.
— Mon chevalier Louis, lui dit-elle enfin, ne m'adresse plus cette question . . . elle me trouble, . . je ne puis y répondre.
— Pourquoi cette question te trouble-t-elle, Jeanne ?
— Mon Dieu ! comment le saurai-je? Je l'ignore... Il me semble que si je m'expliquais, tu te moquerais de moi, et je me tais. "Voilà tout...
— Se taire, Jeanne, c'est déjà dissimuler, presque mentir; tu ne m'aimes donc pas, que tu gardes secrètes tes pensées?... Tu ne vois donc plus en moi un frère?
— Je ne t'aime pas, mon chevalier Louis! répéta Fleur-des-Bois avec une adorable et na'ive indignation. Que c'est donc mal à toi de suppo-
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sor de piiieillcs rlidscs' Mon Dii'U ! si lu loxigcs, je parlerai. Au l'ait, tu t-s trop généreux et trop l)ou jtour Mie l'iiire honte de mon ignoraiiee, de ma lolie! Eh bien! mon ehe\;dier Louis, j'ai dernièrement découvert <iue mon existence avait, jusiiu'au jour où je l'ai connu, ressemble à un tranquille et profond sonmieil! A partir seulement de ce moment, je me suis aperçue que j'avais un cœur! Alors tout a changé pour moi d'aspect dans la nature ; les fleurs m'ont révélé (les parfums que je ne leur connaissais pas ; les (liants des oiseaux m'ont dit dedi)uces paroles!... J'ai compris le bonheur de vivre!... Tu souris, mon chevalier Louis! ajouta Fleur-des-Bois sans oser lever les yeux sur le jeune homme; tu le moques de moi, sans doute?
— Continue, Jeanne, continue, répondit de Worvan en proie à une émotion indéfinissable. Mourir en entendant de telles paroles, c'est seulement quitter la terre pour monter au ciel!
— Mon chevalier Louis, reprit Jeanne après une nouvelle hésitation et comme si elle cédait à une influence supérieure à sa volonté, mon chevalier, tu n'as donc pas à te reprocher ma mort, puisque avant de l'avoir vu j'ignorais la ^ ie. Tout à l'heure je te disais que tu m'as bien fait soufi'rir, n'est-ce pas? Pourquoi cela? Tu
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iw. le suis pas sans doulc? Ni moi non [)Ius. rrobablcmcnl [);ncc (juc j'asiiis jxni- de le pcr- <lrc... Parce (iiie je manquais de raison... Kli bien, il ne J'aut pas, ejitends-lu bien, que lu le croies coupable de mes douleui's... Voilà où je vais le paraîlre folle, exlravagante... Les soull'ranccs passées me sonl chères, leur souvenir m'est doux... Il me scndjie en ce moment que souffrir ainsi c'est èlre hcuieuse...
Fleur- des-Eois , comme toutes les natures dj'oilcs et simples abandonnées à elles-mêmes et élevées en l'ace des sublimes splendeurs de la nature, avait une poésie de langage qui s'iiarmoniaitadmirablement avec sa touchante beaulé et dont le charme était irrésistible. Aussi de Morviin dut-il fait appel à tout ce (ju'il y avait en lui de généreux sentiments pour ne pas blesser la clmsle ignorance de Jeanne par une trop vive lumière.
Attendri jusqu'aux larmes, ému jusqu'au délire, il réfléchissait avant de répondre, lorsqu'une ou deux vagues furieuses, se contrariant dans leur élan , vinrent tomber sur la frégate qui trembla de sa quille au sommet du grand mât ! Tout le monde à bord se crut perdu.
- Fleur-des-Bois , je t'aime!... s'écria de Morvan, qui, certain de toucher à sa dernière
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lu'iii'c, ('Ircii^nil avec |)assion la jcimc (illc coiilre sa poitrine, el de ses IrvrtS liiùianles lui donna un long haiscM'!...
A ce conUiol. nouveau pour elle , FUnir-des- Buis IViMHa les \<mix : un tiHMnblcment eonvuIsiC agita son corps, une pâleur niorlcllc envahit son visage; sa tète, ainsi qu'un lys dont la tige est brisée par l'orage, s'inclina : elle perdit connaissance!...
Au même instant la frégate, encore une fois vielorieuse, se relevait, et la voix de Laurent, cette voix qui toujours restait calme au milieu des fureurs de la tempête ou du combat, rendait le courage, pres(]ue resjH'rauee, aux flibustiers.
— Mufanls! leur disait-il, vous avez le cœui'' trop l'erme pour craindre la mort; mais je conçois que rincertiludc et l'agonie vous soient pénibles ! Prenez un parti digne de vous. Jouons d'un seid coup les chances (jui nous restent : dans cinq minutes nous serons engloutis ou sauvés !
Laurent enjamba alors quehiues enflécliures des haubans d'artimon, et, ses \ eux (ixés, comme ceux d'un aigle, vers le loyer de l'ouragan, il se nut en l'ace de la tempête.
Réflf'chi, grave, pensif, il étudia, avec cette
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(;x|)('i'icnce |n"()(oii(l(; (pi'il possède au dernier |(oint, les allures e(. les mystères de l'ouragan. Hienlôt ses traits resplendissent d'audace et d'inspiration, un sourii'e de triomphe passe sur ses lèvres, et, enihoucliant sou [)orte-voix, il s'éerie :
— Ilale l)as le foc d.ulimon , la pouillouse, amure misaine et laisse arriver!
lh\ silence de stupéfaction, de nioit, accueillit Tordre de cette périlleuse manœuvre.
— Eh bien, enfants! reprend Laurent avec ironie, vous ètes-vous donc métamorphosés en Espagnols? Par renier! on croirait que vous avez peur!...
Les flibustiers, honteux d'avoir pu mettre un seul instant en doute l'infaillibilité de leur capitaine, rachètent cette seconde de faiblesse par «me obéissance pleine d'enthousiasme. La manœuvre est enlevée avec une rapidité qui tient du prodige, surtout si l'on songe au petit nombre d'hommes qui restent valides et à leur état de fatigue et d'épuisement.
La frégate, déjà presque engagée, cesse d'hésiter; vaincue d'abord parla puissance de ses voiles et de son gouvernail, bouleversée ensuite circulairement à travers l'abîme, elle parvient enfin à reprendre le vent en poupe, et prévient
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ainsi . par la i'aj>itli(c ilc sa maichc, les elForls lie la tempête,
[In seul ilan|j;er reste imminent : il est à iraindre que l'on ne puisse parvenir à conserver le navire vent arrière, et qu'il ne pa^e par-dessus la barre. Laurent ordonne de filer un câble à l'eau sur l'arrière : cet beiireux expédient réussit à merveille; la frégate est momentanément sauvée.
Cette évolution, qui avait pris deux fois moins de temps à être exécutée qu'il n'en a fallu pour la décrire, était à peine terminée que Laurent se dirigea vers l'endroit du tillac où se tenait de Morvan.
Lorsqu'il arriva près du jeune homme, Fleurdes-Bois reprenait connaissance.
— OiJ suis-je? Que s'est-il passé? demandal-elle d'un air égaré. Oh ! je me rappelle !... Une lame monstrueuse... la frégate abattue... Les Ilots m'emportaient. . . je me suis sentie mourir. . . C'est toi , mon chevalier Louis, qui m'as retenue, . . Tu as eu tort... Si tu savais comme la mort est une douce chose !
De Morvan courba la tête et n'osa pas répondre.
— Matelot, lui dit Laurent d'une voix tranquille et assurée, je me sens à peine capable de
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résister oiicorc deux iniriules h l;i (ailjlcssc que j'éprouve... J'ai perdu trop de sang... je n'en |)uis plus... Il faut ({ue tu me remplaces dans le eommandement... Voici mes instructions.
Laurent* expliqua alors hrièvenuent, clairement, ce qu'il y avait à faire ; puis, s'affaissant sur lui-même :
— Je me trouve mal, dit-il ; jette ton manteau sur moi... et ne me secours pas... Il faut (pie l'équipage me croie endormi!...
De Morvan prit prétexte de l'évanouissement du flibustier, qui laissait peser une si grande responsabilité sur lui, pour engager Fleur-des- Bois à regagner sa cabine : la présence de la charmante enfant le troublait, il avait hâte d'être seul pour mettre un peu d'or. Ire dans ses idées.
Flcur-des-Bois se rendit à sa prière avec une docilité, un empressement qui le surprirent.
— Au revoir, mon chevalier Louis, lui ditelle d'une voix douce, presque timide, et sans oser lever les yeux : si le danger augmentait, lu viendrais nvavertir, n'est-ce pas? La pensée de périr isolée m'elTraye , tandis que la mort me sui'prenant à tes côtés... Enfin, je compte sur loi, mon chevalier! Au revoir, encore... Je tombe de sommeil... je suis brisée... un peu de repos me fera grand bien !
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l.a r«)iii;»'iir cl I'ciuImi'ims de .It'aiiiic en proii()ii(;.')iit l'i's mois fitiili'iistaicnt avec la frani liise liabilnclle dosa parole; la pauvre enl'init avait l»ieii raison tle prélemlre iiu'elle ne savait j)as nionlir. Ainsi (|uc de Morvan, elle éprouvait rinïpéricnx désir de se retrouver seule en présenee de ses | eiisées, de s'expliquer l'élonnanle émotion ({u'elle avait ressentie en croyant mourir. Rej)t)ser, dormir! elle ne l'eût pu, elle n'y songeait pas... Jamais des sensations plus vives, plus tumultueuses n'avaient agité son cœur. Son innocence excitée par la passion se débattait contre un imjiénétrahle mystère; de singulières liu'ui s. (jui l'épouvantaient et la charmaient tout à la fois, éclairaient confusément les ténèbres de son ignorance... A})rcs le déi)art de Fleurdcs-Bois, de Morvan se mit à se promener d'un pas inégal et saccadé le long du lillac.
— Quelle singulière position que la mienne ! murmurait-il sans voir les lames qui déferlaient sur le pont, sans s'inquiéter du sillage de la frégate. Sentir l'amour le plus ardent me brûler la poitrine, me savoir aimé, et être obligé de supporter la jirésence et les efforts odieux, sacrilèges d'un rival! Et quel rival' Un homme qui ne connaît aucun obstacle, que rien n'arrête dans ses projets! Fatal serment qui me lie!...
148 LES UOUCANIIÎRS.
Coniiiicnt ne me suis-jc j)as aperçu plus loi de lit fausse voie dans laquelle je m'engageais? J'auiais dû eomprendre (|ue Naliva représentait seulement pour moi les rêves de ma soiilude, et non pas un amour véritable! J'aurais dû ne pas me livrer à elle, pieds et poings liés, ainsi (pic je l'ai fait ! Mais, après tout, ce serment (juc je me reproche si amèrement est-il un lien sufïisant pour m'arrètcr au milieu de ma jeunesse? Faut-il donc sacrifier mon avenir, le bonheur de ma vie entière à une minute d'égarement, de folie? Qui m'empêche de rendre à Nativa sa liberté, de rentrer dans mon indépendance? L'honneur! Les de Morvan n'ont jamais manqué à leur parole! Tous ont loyalement suivi la maxime de la noblesse : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! » Je suis un de iMorvan, je saurai souffrir!... Et puis, reprit le jeune homme en souriant tristement, mon sacrifice sera uioins long et moins douloureux, sans doute, (jue mon imagination ne me le montre !... Que l'homme est parfois insensé !... Je songe à l'avenir lorsque déjà la mort m'enveloppe de toutes parts !... Grâce à Dieu, il n'est pas présumable (]ue nous échappions à cette tempête!... N'importe, je dois faire mon devoir...
CIIAPITHE VI. 149
De MorMiii, ic'|»oiiss;inl avec (''iit.'i'gic les pensées (jiii l'obsédaient , rentra alors dans son rôle (le marin et s'oeeupa de la frégate. Quoi(|ue le vent lût toujours aussi violent, le jeune lioniine leniarqua avec étonncmcnt que la marche du naN ire s'était de beaucoup ralentie. Rien n'était cependant ehanj^é dans la voilure.
— Allons, amis, ferme aux jjompcs ! dit-il en élevant la voix.
A ce comniandement les llibustiers restèrent immobiles.
— Ma foi, camarade, lui répondit l'un d'eux, mourir pour mourir, nous préférons le repos à la fatigue!... Nous te reconnaissons pour un brave, liardi et intelligent officier; mais (jue le diable me torde le cou sur l'heure si nous nous dérangeons pour tobéir!... Comment veux-tu que seize hommes exténués puissent gouverner à eux seuls une frégate qui fait eau de toutes parts?... Folie!... En d-eux heures d'un travail opiniâtre, nous ne parviendrions pas à retirer un pouce d'eau de la cale !... Bah ! le mieux est de laisser les choses suivre leur cours!... Vois Laurent, il dort !... Cela répond d'avance à tout ce que tu pourrais nous dire!... Imite-nous plutôt, suis notre exemple... Bois à l'oubli du jtrésent, aux hasards de l'avenir!...
ISO LES BOOCANIEftS.
En fiïel, les flibustiers, coiiipléleinent découragés, avaient déloneé une biirriquc d'eau-devie pour chercher dans l'iviesse un allégement à leur désespoir. Leurs regards troublés, leurs mouvements lourds et indécis prouvèrent au chevalier qu'il ne devait plus guère compter sur eux.
Un seul homme obéit à sa voix : c'était Alain. Le bas Breton, sorti du combat sans avoir reçu même une égratignure,s"avança vers son maître d'un pas chancelant.
— M. le chevalier, lui dit-il, les camarades sont des imbéciles. J'ai beau leur répéter que j'ai promis deux chandeliers d'argent à ma bonne sainte Anne d'Auray si elle nous sauve du naufrage; que par conséquent nous n'avons rien à craindre; ils ne me croient pas. Ce sont de vrais païens que ces gueux-là ! Je vais me mettre à la pompe, moi; vous allez voir.
Alain, persuadé qu'à lui seul il était capable défaire jouer la puissante machine, ressentit un élonnement extrême de l'inutilité de ses efforts.
— Tiens ! ça ne va pas, s'écria-t-il : c'est bien drôle. Ah ! je comprends ; c'est une façon de ma chère sainte Anne d'Auray de m'avertir qu'il ne faut pas que je me dérange , que l'affaire des