A LA RECHERCHE DE VINGT ECUS
(suite).
Alain à la Recherche de Vingt Écus.
(suite).
Alain, ne voulant pas avoir l'air d'ignorer les usages de Paris, se contenta de remercier le mendiant sans entrer dans aucune explication ; toutefois il était fort intrigué.
— Qu'entend cet homme, se demandait-il par ces mois : « C'est l'heure de la belle messe? > Il y a donc ici des messes laides et des messes belles. Au fait, pourquoi pas? les Français sont des impies : ils reconnaissent probablement plusieurs Dieux !
Le Bas-Breton, grâce à son piteux costume, pénétra dans l'église des Jacobins, sans avoir à subir les supplications nazillardes et monotones d'une foule de prétendus estropiés qui se tenaient a la porte pour solliciter la pitié des fidèles.
Alain élail pieux et modeste a l'extrême.
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Que Ton juge donc de la stupéfaction prodigieuse, de l'indignation inouïe qu'il éprouva, en apercevant l'église remplie d'un essaim de femmes plus extraordinairement encore décolletées qu'elles n'étaient luxueusement vêtues : ce qui n'est pas peu dire !
Ces femmes, entourées par une foule de jeunes courtisans, riaient, causaient et ne semblaient pas plus se préoccuper de la sainteté de l'endroit où elles se trouvaient, que de l'imposant et sublime mystère qui s'accomplissait devant elles!
L?église des Jacobins présentait en 1 69o une succursale de l'OEil-de-Bœuf.
Il fallait qu'Alain eût un intérêt considérable a rester, et qu'il fût soutenu par une idée fixe bien puissante, car il ne prit pas la fuite : au contraire, il se mit à parcourir l'église, tout en regardant autour de lui avec attention.
Bientôt il laissa échapper une exclamation de joie : il venait enfin de trouver ce qu'il cherchait avec tant de persévérance, c'est a dire un triangle
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en fer, garni de nombreuses pointes soutenant de petits cierges allumés : derrière ce triangle, se tenait assise la femme chargée de répondre aux commandes des fidèles.
Alain regarda du coin de 1 oeil cette femme, et comme elle lui parut être douée d'un âge plus que respectable, posséder une remarquable laideur, et qu'elle était vêtue avec beaucoup de décence, il se décida à s'adresser a elle.
— Madame, lui dit-il, vous plairait-il de m'allumer trois cierges en L'honneur de Sainte-Anne-d'Auray?
— Pour vous faire bien voir de votre maîtresse, mon garçon? vous avez raison. C'est là un infaillible moyeu de réussite.
— Je n'ai pas et ne veux point avoir de ce que vous dites, madame, répondit Alain horriblement scandalisé. Vous êtes la marchande de cierges, n'est-ce pas?
Eh bien, alors allumez trois cierges, prenez votre argent et ne causez pas avec moi; mes intentions ne regardent personne.
La vieille femme eut d'abord envw dd
se fâcher, mais son intérêt l'emporta sur sa colère, et elle obéit.
— C'est trente-six sols que vous me devez, dit-elle au Bas-Breton.
— Comment, trente-six sols ! s écria Alain épouvanté.
— Certes! trois cierges à douze sols pièce font bien trente -six sols !
— Ah! les cierges valent donc ici douze sols pièce? demanda Alain en regardant la marchande dans le blanc des veux,
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— Tout le monde sait cela ! Interrogez le premier venu...
— Votre parole me suffit, répondit Alain qui, avisant agenouillée près de lui une vieille domestique, lui frappa doucement sur l'épaule et lui demanda, tout en essayant de la saluer gracieusement :
— Est-il vrai, madame, que les cierges coûtent à Paris douze sols?
— Que le diable vous emporte de me déranger au beau milieu de mes prières
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pour m'adresser une aussi sotte question ! s'écria la vieille domestique. Certes, les cierges valent douze sols, imbécille!
Alain retira alors de sa poche, tout en soupirant, son dernier écu, si soigneusement conservé jusqu'à ce jour, et le donna à la marchande; mais bientôt le visage du Bas-Breton changea comme par enchantement : l'expression de la joie y remplaça celle de la tristesse.
— Que je suis donc bête, se dit-il ; il est certain que les cierges de douze sols doivent posséder bien plus de vertu que
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ceux qui n'en coûtent que trois! M. le chevalier ne peut manquer à présent d'avoir les vingt écus.
Après cette réflexion consolante, Alain s'agenouilla et fit sa prière.
« Ma bonne Sain te- Anne -d'Aura)', murmura-t-il avec ferveur, vous voyez que je ne regarde pas a dépenser de l'argent pour vous être agréable.
» Je vous sais trop brave pour'vouloir mettre inutilement en frais un pauvre malheureux romma moi î ça ne serait loi gëiilil. ni délicat de votre part.
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« Faites-moi donc trouver les vingt écus dont mon maître, monsieur le chevalier, a besoin ; ça m'obligera beaucoup et je vous serai bien reconnaissant!
» Que quelqu'un ose nier devant moi votre puissance, et je vous jure que je lui casserai la tête! Ainsi soit-il. *
Alain attendit, selon son habitude, avant de se relever, que les trois cierges fussent tout à fait consumés, puis, demandant à la marchande la monnaie de son écu — monnaie qu'il vérifia et serra soigneusement dans sa poche —
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il sortit, la tète haute et le pied léger de l'église des Jacobins.
Une fois dans la rue, le premier soin du Bas-Breton fut de regarder s'il n'apercevait pas une bourse tombée par terre.
Quant a mettre un seul instant en doute la réalisation de son souhait, l'idée ne lui en vint même pas.
Il était intimement persuadé que Notre- Dame-d'Auray se chargerait de lui fournir avant la On du jour les vingt écus demandés.
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Plein de cette confiance, Alain se mit a marcher devant lui au hasard ; il prit la première rue qui se présenta, arriva sur les quais, et peu après se trouva à l'entrée du Pon>Neuf.
Le hasard, on le voit, donnait une mauvaise direction aux pas du Bas-Breto:i ; le Pont-Neuf, si consciencieusement exploité à cette époque par les plus adroits filous de Paris, était certes de tous les endroits celui où il avait le moins de
chance de rencontrer vingt écus.
En revanche, ce lieu célèbre par ses charlatans, ses désœuvrés, ses cher-
cheurs d'aventures, ses vagabonds, ses mendiants, les soldats et les laquais en goguette, offrait à l'inexpérience du sauvage penniarkais de graves écueils, de véritables dangers.
Distraits par ses pensées et ahuri par les gens affairés ou turbulents, qui le coudoyaient, Alain ne remarqua pas tout d'abord le tableau animé et bizarre que présentait le Font- Neuf.
Ce fut seulement après s'être témérairement engagé dans la foule qu'il cher-
cha, — ne pouvant plus avancer qu'avec peine, — a se rendre compte de ce qui se passait autour de lui.
— Tiens, quel est donc ce grand seigneur qui, monté sur son carrosse, se dispose à parler au peuple? se dit-il, écoutons un peu. Dieu de Dieu, est-il couvert de broderies d'or et de belles plumes! Ce doit être un prince du sang. L'on fait silence ; il va commencer.
Le personnage gratifié par Alain du titre de prince du sang était un arracheur de dents fort connu a cette époque
et nommé Galimard.