LE MINISTRE ET LE BOUCANIER
il 10
Le Ministre et le Boucanier.
Lorsque le baron Legoff entra dans le cabinet du ministre, M. de Pontchartrain, occupé à lire des dépêches, ne parut même pas remarquer sa présence, et continua son travail comme si de rien n'était.
Ce ne fut qu'après un quart-d'heure qu'il aperçut ou fit semblant d'apercevoir le visiteur.
— Qui êtes-vous? que me voulezvous ? lui demanda-t-il avec une brusquerie presque grossière.
— L'huissier vous a annoncé le baron Legolî, répondit avec sang-froid Mathurin et le baron Legoff vous rappelle , monseigneur, que vous parlez à un gentilhomme.
Cette réponse audacieuse sortait telle-
!>;<; mokvan. 140
ment des habitudes des solliciteurs, que Pontchartrain en fut comme abasourdi.
— Quel grade occupez-vous dans la marine et que souhaitez- vous ? dit-il avec moins de rudesse.
— Je n'occupe, grâce à Dieu, aucun grade dans la mariné, monseigneur, et loin de solliciter voire bienveillance, je viens au contraire vous offrir mes services et mon appui !
Celte fois, Pontchartrain éprouva un
150 LE CHliVALIER
étonneraient tel qu'il resta un moment sans savoir que répondre.
— Je dispose, monsieur, continua LegofF toujours avec le même sang-froid, de forces maritimes considérables ; la flotte que je commande, quoique privée d'administrateurs habiles, n'en est pas moins redoutée et redoutable ; elle pourrait sans trop de désavantage tenir tête à celle du roi...
— Ce d'Aubigné est impardonnable !
me faire recevoir un tel fou, murmura Pontchartrain, c'est dépasser toutes les
DE M0RVÀN. 451
bornes du respect : je aie plaindrai à Sa Majesté d'une pareille inconvenance.
— J'attends, monseigneur, reprit Legoff.
— Vous pouvez vous retirer, monsieur, répondit Pontchartrain se disposant à reprendre son travail.
— Pas avant toutefois, monseigneur, que vous ayez pris connaissance de cette lettre que je me suis engagé à vous remettre.
U)2 LE CI1EVÀLIKR
— Relirez-vous donc, monsieur, vous m'importunez ! s'écria le secrélaire d'Etat, en se laissant aller a la violence de son caractère.
— Cette lettre est d'un de mes lieutenants, de Ducasse, continua tranquillement Mathurin.
— De Ducasse, répéta Pontcharlrain qui prit vivement la lettre, en fit sauter le cachet et se mit a la parcourir avec une attention qui prouvait tout l'intérêt qu'il trouvait dans cette lecture.
D1-: .uoryan. ia7>
— Ducasse, monsieur le baron, reprit peu après le ministre avec un ton de politesse tout a fait étranger a ses habitudes, me dit qu'il a servi sous vos ordres, qu'il vous estime comme le plus grand homme de mer de notre époque, et me prie d'écouter, en y ajoutant la plus entière confiance, certaines propositions que vous avez à m'adresser. Je ne vous cacherai pas que je tiens M. Ducasse en une singulière estime ; sa recommandalion est d'un poids extrême près de moi. Que désirez-vous ?
Si Ponchartrain s'exprimait avec une telle franchise, c'est qu'il était persuadé
que Legoff connaissait le contenu de la lettre qu'il venait de lui remettre.
— Monseigneur, répondit Legoff, je désire vous donner trois choses qui vous manquent en ce moment : de l'argent, des hommes, de la gloire.
— Je ne conçois pas que Ducasse me parle de vous comme du plus grand homme de mer de notre époque, dit Ponchar train en ayant l'air de n'avoir pas entendu celte réponse. Legoff, LegofT !
c'est un nom que je ne connais pas.
m MOBVAN. 155
— Jean Bart, qui vient de prendre dans la Baltique cinq vaisseaux de guerre hollandais el les cinquante bâtiments qu' ils escortaient, n'était guère connu à la cour il y a quelques années, monseigneur! Au reste, je ne vous cacherai pas que Legoff n'est pas mon véii table nom!...
— Comment vous avez osé vous présenter devant moi sous un nom qui n'est pas le vôtre!
— J'ai osé tant de choses dans ma vie, monseigneur, et la fortune a toujours
U'G l,K CHEVALIER
tellement favorisé mon audace, répondit Mathurin avec un indéfinissable sourire, que j'en suis arrivé aujourd'hui a ne plus faire que ce qui me plaît.
— Soit! va pour Legoff — dit Pouchartrain, qui, pendant que Malhurin parlait, avait relu la lettre de Ducassc. — Votre nom importe peu a l'affaire.
Vous êtes donc, monsieur, un de ces fameux boucaniers ou flibustiers des Antilles, dont on a fait tant de bruit.
— Oui, monseigneur, je suis leur chef!
DU MO il VAN. 15
— Leur chef! — répéta Pontcharlrain, qui ne pul s'empêcher de regarder LegolT, avec une avide curiosité - mais je croyais que ces gens-la n'avaient pas de chef, ou plutôt qu'ils en avaient cent!
— ïl est vrai, monseigneur, que les boucaniers, dans leurs expéditions ordinaires et partielles, choisissent qui ils veulent pour les commauder; mais au dessus de ces chefs de hasard, existe un pouvoir occulte et permanent, dont l'autorité absolue s étend sur t jutes les mers des Antiiles. Rien qu'en levant mon doigt et en prononçant un mot, je puis,
en moins de huit jours, réunir dix mille hommes, monseigneur !
— Alors, en négociant avec vous, je traite avec une puissance! dit Pontchartrain d'un air moitié sérieux, moitié moqueur.
— Oui, monseigneur, et de puissance à puissance, répondit LegoiT, qui prit alors un fauteuil et s'assit en face du secrétaire d'État !
Un léger silence se fit.
W. MOUVAN. 1 [ 9
Legoff, l'air calme, l'œil fixe et brillant, la contenance assurée, presque hautaine, n'était plus ce même personnage à la physionomie si effacée et si pleine de bonhomie, que l'on a connu jusqu'à présent ; on comprenait, en voyant cet homme, qu'il y avait en lui une force de volonté et une profondeur d'esprit faites pour commander a la foule.
Pontchartrain, si habitué qu'il fut a traiter avec grossièreté les officiers généraux les plus distingués, se sentait mal a son aise devant le boucanier ; le
regard magnétique de Legoff, s'il est permis de se servir de celte expression, pesait sur ie secrétaire d'État et le gênait.
Soit que Legoff ne voulût pas abuser de l'étrange fascination qu'il savaij sans doute exercer sur le secrétaire d'Etat, soit qu'il eût hâte d'aborder les graves questions qui lui restaient à traiter, toujours est-il que ce fut lui qui le premier recommença la conversation.
— Monseigneur, dit-il d'un ton respectueux el ferme tout a la fois, comme
l)l£ MORVAX. 401
pas une des paroles prononcées dans l'entretien que vous avez bien voulu m'accorder ne doit franchir l'enceinte de ce cabinet, je vous demanderai la permission de [n'expliquer clairement, sans ambage, sans détours, de mettre à nu devant vous ma pensée entière.
— Vous prévenez mes désirs , monsieur Legofï, répondit Pontchartrain , mais avant toute chose, apprenez-moi depuis quand vous connaissez Ducasse?
— Je vous répète, monseigneur, que Ducasse a servi sous mes ordres. Notre intimité remonte à quinze ans.
l(>2 LE CHEVALIER
— Et depuis que Ducasse est entré dans la marine royale, vos relations avec lui ont toujours continué?
— Nos rapports sont restés ce qu'ils élaient, monseigneur, intimes. Il m'est même permis d'ajouter que depuis celte époque mes conseils ont été en différentes circonstances, d'une très grande utilité à Ducasse.
— Vos conseils î répéta Pontcharlrain a vec élormement. Ducasse est cependant un homme très au dessus de l'ordinaire.
Dli A10RVAN. 165
— Je partage votre opinion, monseigneur ! Je reconnais à mon ami une bravoure à toute épreuve, un sang-froid et un coup d'oeil remarquables, une expérience et une persévérance rares; toutes les qualités, en un mot, qui font un homme capable d'accomplir de grandes choses!...
— Et pourtant tout en proclamant ces éminenles qualités, vous persistez à prétendre que Ducasse ne se conduit que d'après vos conseils ? C'est avouer clairement que vous vous jugez de beaucoup supérieur encore k lui par l'intelligence.
16i LE CUEYALtilR
— Certes! répondit tranquillement le boucanier.
Pontchartrain fut frappé de l'assurance ou plutôt de la conviction parfaite et — cela se sentait — complètement dénuée d'orgueil avec laquelle Legoff prononça celte simple parole ; il ne put s'empêcher de regarder de nouveau, avec une curiosité presque craintive, son étrange solliciteur.
Le secrétaire d Etat audépartem eut de la marine, ceci soit dit en passant et pour bien faire comprendre de quel poids de-
DE MOn VAN. 165
vait peser dans son esprit la lettre que Legoff lui avait remise, le secrétaire d'Etal s'occupait à celte époque de négocier le mariage d'un de ses beaux-frères, capitaine de vaisseau, avec la fille unique de l'ancien boucanier Ducasse, millionnaire et officier extrêmement distingué dans la marine royale ; mariage qui en effet eut lieu.
La lettre d'introduction donnée a Legoff par son ancien lieutenant, constituait donc en ce moment , auprès de Pontchartrain, la meilleure de toutes les recommandations.
166 Lii CHKVALIER
Bienict, le minisire, comme s'il eût été honteux de l'espèce d'ascendant que Legoff prenait sur lui, lui dit brusquement :
— Voici déjà beaucoup trop de temps de perdu en vains propos! Que désirezvous, monsieur le boucanier? soyez, je vous prie, bref et clair dans vos explications. Des affaires bien autrement importantes que celles dont vous avez a m 'entretenir me réclament.
— J'en doute, monseigneur! Mon projet est aussi vaste que simple : peu de mots me suffiront pour vous l'exposer !
DlîMORVAN. 167
La France, c'est là un fait que vous ne pourriez nier, est réduite aux abois. Epuisée d'hommes et d'argent, elle s'impose inutilement de cruels sacrifices pour soutenir la lutte gigantesque dans laquelle elle se trouve engagée. Ce qu'il lui faut, c'est de l'or, beaucoup d'or... et il ne lui est plus possible d'en demander a l'impôt, car l'impôt a déjà dépassé les limites extrêmes de la justice et de la raison pour tomber dans la spoliation et dans le vol
— Monsieur le boucanier, vous oubliez en présence de qui vous avez l'honneur dëtre !
— En présence d'un minisire a qui j'ai promis de dire la vérité entière, monseigneur, et a qui, par conséquent, je la dirai. Vous n'avez pas le droit, vous, chargé des intérêts de la France, de repousser sans l'entendre l'homme qui vous offre, pour réparer nos désastres, un revenu annuel, et pris sur l'ennemi, de deux cent millions!...
— Ah! il s'agit de deux cent millions! s'écria Poulchartrain en haussant les épaules d'un air de pitié! Il est en ce cas inutile que vous entriez dans aucun développement ! Je ne conteste pas, mon-
DE MORVAN. i 60
sieur, voire habileté à dépouiller les navires espagnols, mais vous me paraissez, au point de vue du bon sens des affaires, appartenir à celte catégorie malheureusement trop nombreuse des rêveurs-éveillés qui me proposent, chaque matin, dix moyens nouveaux qu'ils ont imaginés depuis la veille pour changer la ville de Paris en un port de mer! Si vous écrivez à Ducasse, dites-lui que par amitié pour lui j'ai consenti à vous sacriûer une heure de mon temps !... Adieu, monsieur le boucanier!
— Monseigneur, dit gravement Le-
1 70 LE CllEVALIEK.
goffqui, malgré ce congé si formellement et si ironiquement exprimé, resta impassible dans sou fauteuil, monseigneur, ce qui a rendu M. Colbert si grand et laissera a son nom une si glorieuse page dans l'histoire, c'est qu'il savait écouter les plus humbles, et qu il ne repoussait jamais le génie, lorsque le génie avait besoin pour se manifester, de l'appui de sa puissance.
— Misérable!.... cette insolence!....
s'écria Pontchartrain, blême de fureur.
— Est tout simplement la hardiesse
DIv MOKVAN. 171
d'un homme, monseigneur, qui ne craint que la colère de Dieu et qui possède trop le sentiment de sa force pour courberjamais la tête devant les plaisanteries puériles et déplacées d'un ministre inGdèle à sa mission et traître a son roi !..
— Qu'osez-vous prétendre... moi, traître a Sa Majesté! reprit Pontchartrain, qui, en proie à une exaspération sans nom, bonditplulôt qu'il ne se leva de son fauteuil et vint se camper, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, devant Legoff resté toujours assis et impassible.
— Oui, monseigueur, répéta le hou-
il 2 Ut CHEVALIER
canier avec un calme et une lenteur singulières, je vous le répète à présent, comme demain je le dirai a Sa Majesté elle-même, vous êtes traître a voira roi!
LegotT, en parlant ainsi, contemplait d'un reirard é Iran cernent fixe le secrétaire d'Etat ; un sourire à peine marqué qui ridait d'une façon a peu près imperceptible les lèvres du hardi boucanier, prouvait a quel point il possédait la conscience de sa force, et combien il se sentait supérieur a son adversaire.
En effet, la colère si terrible d'abord
de Ponlcharlrain ne dura pas longtemps elle disparut aussitôt sans cause apparente.
— Savez-vous, monsieur, reprit-il après un court silence, que sans l'amitié que je porte a Ducasse, vous seriez dojà sur le chemin de la Bastille!...
— Quoique je place, monseigneur, la liberté au dessus de toutes choses humaines, croyez cependant que la perspective de vingt-quatre heures de captivité est un épouvanlailinsuiïisantpourme
faire reculer devant l'accomplissement de mon devoir!
— Vingt-quatre heures de captivité, dites-vous ! vous ignorez, monsieur Legofï, ce que c'est que la Bastille !...
— C'est possible, monseigneur ; mais je sais une chose : qu'il n'y a pas de porte de prison qui ne cède et ne tombe en éclats, lorsqu'elle est battue en brèche par un bélier qui se nomme cinq cent mille livres ! Mon Dieu ! monseigneur, vous aurez beau me regarder d'un air effaré, vous n'empêcherez ja-
mais l'or d'être une puissance supérieure à toutes les autres puissances.
Croyez que si demain la fantaisie me prenait de sacrifier dix millions pour vous renverser — et ce sacrifice n'est pas au dessus de mes forces — dans huit jours d'ici vous ne seriez plus ministre.
Nous nous arrêtons ici un iûstant pour annoncera nos lecteurs que la deuxième partie de cet ouvrage paraîlra sous le titre de Montbars l'exterminateur.