‹ Les boucaniersChapitre 11 sur 22 · CAHIER · texte numérisé non relu

CAHIER

Le Ministre et le Boucanier (Suite).

Legoff fit cette réponse avec une telle tranquillité, il semblait si assuré de ce qu'il avançait, que Ponlcbartrain ressentit comme un vague effroi.

ISO LK CJIhYALIER

Jamais ce ministre, si despole, si dur,' si impitoyable, n'avait rencontré, même de la part des plus grands, une résistance pareille à celle que lui opposait le boucanier.

— L'amitié toute particulière que je porte à Ducasse vous a déjà, monsieur Legoff, je i e saurais trop vous le répéter, reprit le secrétaire d'Etat, sauve d'une mauvaise affaire; je veux bien encore, au nom de cette même amitié, vous accorder un moment d'attention. J'espère, j'exige même qu'avant de reprendre notre entretien vous vous excusiez

DE MORVÀN. 181

des inqualifiables paroles que vous avez prononcées, paroles, je ne vous le cacherai pas, que voire manque [d'éducation et le milieu dans lequel vous vivez depuis si longtemps; rendent moins coupables a mes yeux, mais qui cependant ne peuvent rester sans réparalion.

— A quelles paroles faites-vous, je vous prie, allusion, monseigneur?

— A l'abominable propos que vous avez osé tenir dans un moment de folie, sans doute : Que j'étais traître au roi!

— Je dois, monseigneur, à l'habitude du commandement, la faculté d'exprimer promptement mes pensées; soyez assuré qu'aussi vif que je sois a la riposte, je ne dis jamais que ce que je veux, et ne parle qu'après avoir réfléchi. Je maintiens mon propos.

Pontchartrain, soit que l'étrange audace du flibustier lui imposât, soit tout autre motif, recula devant l'éclat que devait amener cette réponse; toutefois, ne pouvant laisser compromettre sa dignité et son pouvoir, il tourna la difficulté, et se mit — chose inouïe pour lui — à rire bruyamment.

— Vraiment! s'écria-l-il d'un ton de bonne humeur aussi en dehors de ses habitudes que l'était la gaîté qu'il venait de montrer, je vois qu'il est impossible de vous accepter au sérieux ou de se fâcher de vos manières. Il y a au reste longtemps que je désirais voir un de ces fameux flibustiers dont on parle tant; je dois remercier le hasard qui m'envoie en vous un des échantillons les plus curieux et les plus complets de la flibuste ! Vous êtes pour moi un sujet d'étude et de curiosité.

— Vous me faites beaucoup d'honneur, monseigneur.

18i LE CHEVALIER

— Et, reprit Pontchartrain après avoir hésité, en quoi suis-je, d'après vous, traître à Sa Majesté?

— Vous êtes traître au roi, monseigneur, parce que vous refusez d'accepter le secours des deux cent millions annuels que je vous offre pour rétablir les finances épuisées de la France !

— C'est ma foi vrai, sécria Pontchartrain toujours sur le ton du persilïlage, je mérite la hache et le billot ! Eh bien, supposez que je me repente, monsieur le boucanier, à tout péché miséricorde,

n'est-ce pas? Voyons apprenez-moi un peu de quelle façon je dois m'y prendre pour me procurer les deux cent millions que m'octroie votre munificence !..

— Vous semblez railler, monseigneur, mais je vous jure sur le salut de mon âme, que vous attendez ma réponse avec une anxieuse impatience, répondit Legoff. Au fait, la folie du boucanier doit doubler la faveur dont vous jouissez déjà auprès du roi votre maître !...

— De plus en plus charmant, murmura Pontchartrain, en essayant de soir

rire — expliquez-vous monsieur le boucanier!

— Monseigneur, reprit Legolï, vous n ignorez pas que 1 Espagne ne soutient sa grandeur que grâce aux produits immenses, aux prodigieuses ressources qu'elle trouve dans ses possessions d'outre-mer. Ce sont ces produits immenses etcesressourcesprodigieusesque je viens vous offrir... Les ports principaux qui servent de débouchés au vaste continent américain et le relient par le commerce à l'Europe'sont, y compris ceux du grand Océan et de la mer Pacifique, au nom-

DE MOKVAN. 187

bre de dix. Dans chacun de ces porls, je possède de secrètes intelligences : que le roi unisse ses forces à celles de la boucanerie, et je vous jure qu'avant six mois d'ici le drapeau de la France flottera victorieux sur tous ces ports !

— C'est une petite armée navale de cinq cents vaisseaux et de deux cent mille hommes que vous nie demandez, monsieur Legoff!

— Monsieur Colbert, monseigneur, ne m'eût pas interrompu par celte plaisanterie, dit froidement le boucanier; je

poursuis : Les dix mille hommes et les vingt vaisseaux que fournirait Sa Majesté — unis aux douze mille hommes dont je dispose — suffiraient, et au delà, aux besoins de l'expédition. Une fois maître du littoral américain, rien ne me serait facile, monseigneur, comme de rendre inexpugnables les ports que nous aurions conquis. Alors , chose grande, glorieuse et sans antécédents dans l'histoire, fait immense, capable a lui seul d'illustrer un règne, on verrait plus de trente millions d'hommes tributaires d'une poignée de soldats, travailler a la gloire et a la puissance de leurs conquérants.

\)V MORVAK. 189

Bon an mal an, les droite de transit, d'embarquement etdc débarquement que nous paierait l'Espagne, s'élèveraient, je ne saurais trop vous le répéter, monseigneur, à la somme de deux cent millions!

Quleles limites assigner alors à la grandeur et aux conquêtes de la France, lorsque Louis XIV, soutenu par l'or de ses ennemis, n'aurait plus a demander a ses sujets que delà bravoure et du sang!

L'imagination reste éblouie devant la

réalisation du plan aussi simple que gigantesque que je vous propose!

Legoff s'était animé : le regard profond et lumineux, l'air inspiré, le visage resplendissant de fierté et d'audace, il paraissait assister au spectacle du triomphe de la France.

Pontchartrain lui-même, malgré l'étroilesse de ses vues et son penchant aux détails méticuleux ne put s'empêcher de ressentir comme un frisson d'enthousiasme : toutefois cette sensation, si en

DE M0RVAN. 101

dehors de sa nalure, ne fut pas de longue durée.

— Monsieur le boucanier, réponditil brusquement, vos propositions n'ont pas, ainsi que je m'y attendais, le sens commun. Vous dépossédez l'Espagne de son littoral américain avec une facilité et une spontanéité qui me prouvent a quel point vous êtes ignorant des règles de la grande guerre. Vous vous figurez sans doute que s'emparer d'un port soigneusement fortifié et vaillamment défendu, n'offre pas plus de difficultés que de prendre un navire caboteur a l'abordage! Je suis persuadé que Ducasse

malgré L'extrême déférence qu'il montre, d'après voire dire, pour vos lumières transcendantes et voire esprit supérieur, se moquerait fort agréablement de voire plan , si vous le lui communiquiez.

— Vous vous trompez, monseigneur, répondit Legoff sans que rien ne décelât, dans son ma in lien, le désappointement ou la colère! Non seulement Ducasse connaît et approuve mon plan, mais ce plan dont l'idée m'appartient, a été concerté, entre fui et moi, dans ses moindres détails ainsi que dans son ensemble. Ce travail nous a coulé trois an-

î)ii MOUVAIS. {*)5

nées de soins, de dangers et de sacrifices. Je regrette et je conçois, monseigneur, que, du fond de votre cabine!, vous ne puissiez apercevoir des horizons rêvés par notre audace!

Quant à mon inexpérience des grandes guerres — je me sers de vos expressions — permettez- moi, monseigneur, de vous rappeler que Panama, la Vera- Crnz, Gibraltar, San-Pedro, Gampêche, Nicaragua, Port-au-Prince, et dix autres villes de moindre importance, que je ne prendrai même pas la peine de vous citer, ont été en ma puissance; que partout où j'ai vu flotter le drapeau de l'Es-

Page 1