LE RÉCIT DE NATIVA
Le récit de INativa.
Quelques secondes suffirent a de Morvan pour passer par toutes ces angoisses; enfin, reprenant, grâce à une de ces soudaines et mystérieuses résignations que donnent seules les iranien-
ses douleurs, sa raison et son sangfroid, il résolut — volupté atroce des gens qui se voient perdus — d'aggraver sa blessure et de descendre, s'il est permis de me servir de cette expression, jusqu'au fond de sa douleur.
— Mademoiselle, dit-il, je vous conjure au nom de la reconnaissance que vous croyez me devoir, de ne reculer devant l'humiliation d'aucun aveu, de me raconter sincèrement votre passé!
Peut-être , puisse la franchise brutale dont je fais preuve en ce moment, me valoir votre confiance; peut-être, l'horreur que me causera ce récit me gué-
rira-t-il de l'amour insensé et honteux qui me torture ! Quant à ma discrétion, je pense inutile d'ajouter qu'elle sera 5 toute épreuve; je conçois qu'on tue une femme adorée qui vous a trompé, mais non pas qu'on la déshonore.
De Morvan fit une légère pause, puis d'une voix sourde et qui tremblait :
— Quel est le nom de votre amant, mademoiselle ? reprit-il.
A celte question, Nativa, qui jusqu'alors avait opposé aux emportements du jeune homme une contenance froide et
impassible, tressaillit, son regard brilla m is
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d'indignation, et un vif incarnat couvrit ses joues.
— Chevalier de Morvan,s'écria-t-elle, les gentilshommes de votre nation sontils donc, ainsi que le prétend mon père, tellement dénués de délicatesse, qu'ils ne comprennent le déshonneur qu'autant qu'il atteigne aux dernières limites de la dégradation et de la honte ?...Vous me demandez quel est le nom de mon amant ? Supposez-vous que j'oserais vivre sous le même toit que le comte de Monterev, supporter le regard de mon père, si, misérable fille, j'avais terni, par une faute irréparable, la gloire de notre maison ?..
Ces mots, prononcés avec une indignation réelle et saisissante, avec un ton de sincérité qu'il était impossible de méconnaître, produisirent sur de Morvan une impression inouïe, et changèrent du tout au tout — grâce à celle mobilité d'impression que donne toujours une passion violente — la nature de ses sentiments.
— Mais alors, mademoiselle, s'écrial-il avec une joie folle, vous êtes toujours digne de l'amour d'un galant homme.
— Je vous avais prié, en commençant cet entretien, de ne pas m'interrompre,
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chevalier de Morvan, répondit la jeune fille : Je vous renouvelle celte prière ! Vous désirez connaître mon passé : écoulez-moi !
La charmante Espagnole resta un instant silencieuse et recueillie, puis, reprenant bientôt la parole avec une certaine solennité dans la voix :
— 11 y a un an, chevalier, dit-elle, je me rendais avec mon père de Carthagène à Saint-Domingue, lorsque nous fûmes attaqués par les boucaniersde l'île de la Tortue. La Conception, ainsi se nommait notre navire portait vingt-huit canons,