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avait soixante hommes d'équipage, et était commandé par un de plus braves et des plus expérimentés capitaines de la marine royale d'Espagne! Quant aux flibustiers, ils étaient au nombre de dixhuit et montaient une pirogue qui faisait eau de toutes parts.
L'issue de ce combat paraissait chose si peu douteuse, que notre capitaine se mit tout d'abord à remercier la Sainte- Vierge de la témérité de nos adversaires. Il ne voyait dans cette folle attaque qu'une occasion de détruire sans aucun danger pour nous quelques-uns des bandits si redoutables à notre nation.
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La pirogue des flibustiers se trouvait à peine séparée de la Conception par une dislance de quelques pas, lorsque notre capitaine fit ouvrir le feu. Notre première bordée coula leur embarcation.
— Et ils périrent tous! s'écria deMorvan.
— El une demi-heure plus tard, continua Nativa en pâlissant, les boucaniers, après avoir abordé notre navire à la nage et massacré les deux tiers de notre équipage, nous tenaient en leur pouvoir...
— Mais ce que vous me racontez la
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est une chose merveilleuse, impossible...
— Sachez, chevalier, qu'excepté accomplir le bien, rien n'est impossible aux boucaniers. Chaque jour, ils renouvellent des fails semblables a celui que je viens de vous raconter et que vous traitez de merveilleux. Je continue. Mon père, qui, pendant le combat s'était vaillamment comporté, reçut, vers la fin de l'action, une grave blessure et tomba au milieu d'un monceau de cadavres. Pauvre père! Que n'est-il plutôt resté près de moi!... En voyant les boucaniers victorieux, il m'aurait certainement poignardée sans hésiter, et je n'aurais au-
jourd'hui à me débattre contre les tortures d'un honteux et inexorable souvenir !
Nativane put, vn prononçant ces derniers mots, retenir un soupir; mais surmontant bientôt, grâce à sa force de caractère, l'émotion qui l'agitait, elle reprit d'une voix calme la suite de son récit.
— Le chef des boucaniers qui nous avaient vaincus, était certes, l'homme le plus extraordinaire qui soit possible d'imaginer. D'une politesse exquise et d'un savoir-vivre parfait, il fut pour moi plein
de ces attentions délicates que peut seul donner un long usage de la meilleure compagnie. Vaincue à la fin par ses respects , reconnaissante des soins qu'il prenait démon père, je consentis a répondre a ses paroles. Et puis, — ne vous ai-je pas promis une confession entière ?... — pourquoi nel'avouerai-je pas? mon imagination était vivement frappée de l'existence exceptionnelle de cet homme : je présentais dans son passé un mystère qui excitait au dernier point ma curiosité ; ma pensée s'occupait de lui.
* Que vous dirai-je de plus ! Ce misérable, doué d'un esprit infernal et dia-
bolique, d'une ruse sans pareille, trouva moven, sans s'écarter en rien du profond respect qu'il me montrait, de m'avouerson amour! 11 fallait, chevalier, que cet homme, ainsi que me l'a assuré plus tard mon confesseur, fût soutenu par une puissance occulte et surnaturelle pour m'avoir ainsi fascinée... car je ne le repoussai pas ! Il me donna à entendre que fils de grande maison, il avait été conduit, par suite d'un violent chagrin de famille, a se jeter dans la vie d'aventures, mais que l'amour profond qu'il éprouvait pour moi, lui ouvrant enfin les yeux sur Tinfamie de sa position, il déplorait amèrement les fautes de son
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passé, et qu'il allait mettre tous ses soins à racheter, par un constant repentir et de nobles efforts, les déplorables erreurs de sa jeunesse ! Il me peignit ensuite sous de si vives et si séduisantes couleurs le nouvel avenir qui, grâce a moi disait-il, l'attendait, qu'il finit par me rendre presque fière et heureuse de la conversion que j'avais opérée, du bien que je croyais avoir fait !...
— De cette croyance à un aveu, s'écria de Morvan en interrompant Nativa malgré sa promesse, il n'y avait qu'un pas î...
— Vous êtes sévère, chevalier, répondit la jeune fille en baissant la tète, mais votre sévérité n'est que trop justifiée par mon impardonnable conduite : cet aveu, je l'ai fait !
— Comment ? dans quelle circonstance ? qu'en esl-il résulté? reprit de Morvan, qui, pâle comme un cadavre, se mordait les lèvres jusqu'au sang et ne pensait même plus a cacher sa souffrance.
— La veille du jour où les boucaniers nous débarquèrent généreusement, je dois l'avouer, et sans exiger de nous au-
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cunc rançon, sur une terre espagnole, le misérable s'approcha de moi, et d'une voix émue, qui semblait partir de son cœur : « Senorita, me dit-il, si jamais le boucanier que vous avez sauvé de l'opprobre, revenait un jour vers vous suppliant et régénéré, qu'il fût appuyé du consentement d'une des plus illustres familles d'Europe, reculeriez-vous devant l'accomplissement entier de la sublime action que vous avez commencée ? repousseriez-vous avec mépris l'infortuné dans l'abîme ?
— Non, je ne le repousserais pas, lui répond is-je.
— Ah ! vous êtes mon bon ange î s'éciïa-t-il, l'ange de mon salut ! et dans un transport de reconnaissance que je ne sus prévoir, il porta ma main a ses lèvres.
* Le lendemain, je suivais des yeux, avec un sentiment de tristesse plus fort que ma volonté, la Conception qui s'éloignait sous toutes ses voiles, lorsqu'une de mes femmes me remit une lettre que le boucanier lui avait laissée pour moi. J'eus la faiblesse d'ouvrir cette lettre, dont le contenu, juste châtiment de ma faute, est resté impitoyablement gravé dans ma mémoire. Voici ce que m'écri-
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vait le bandit : • Chère enfant, je suis plus fier de la victoire que j'ai remportée sur loi, fille noble et altière, que de tous mes triomphes sur tes compatriotes ! Au moins ton cœur s'est défendu! Si je n'éprouvais pour les femmes un mépris sans bornes, j'aurai presque eu un caprice pour toi. Tu es fort gentille et assez drôle! Quand on parlera mal en ta présence, de nous autres boucaniers, j'espère que tu prendras notre défense : tu sais que nous valons mieux que notre réputation.
Ne me garde pas rancune si je n'ai pas voulu de toi pour ma maîtresse ; tu m'auras fatigué et déplu au bout de vingtquatre heures, tandis que je pars aujour-
d'hui en emportant de la petite personne un gai souvenir. Adieu ! »
A la façon dont Nativa répéta et accentua le contenu de cette lettre insolente et grossière, de Morvan comprit combien la blessure faite a la fierté de la fille du comte de Monterey, était vive et
saignait encore.
Toufefois le jeune bomme ne put se défendre d'unejoie profonde. Les remords de Nativa ne lui prouvaient-ils pas de quelle délicatesse extrême de sentiments elle était douée ? Et un aventurier, en croyant qu'elle était appelée à le sauver,
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à faire de lui un homme honorable, ne lui donnail-elle pas aussi a lui tout espoir ?
La voix de Nativa, qui reprenait la parole, arracha le jeune homme a ses réflexions.
— Vous devez comprendre à présent, chevalier, lui dit-elle, que je n'ai pas le droit d'accepter l'amour d'un homme de cœur.
— Non, mille fois non, mademoiselle, répondit de Morvan avec feu, vous n'ê^ tes pas coupable! il faudrait être aussi
injuste que cruel et insensé pour oser vous accuser dans celle circonstance.
Vous avez été dupe de votre générosité... c'est vrai!. . mais enfin tout ce passé qui pèse tant, dites-vous, sur votre présent, que représente-il? Un aveu insignifiant, adressé à un homme que vous ne devez pas revoir ! Permettez-moi de vous faire observer que vous semblez vous exagérer à plaisir l'importance d'un fait sans conséquence, et qui ne demande que l'oubli.
— Chevalier, dit Xativa en interromp;nt de Morvan, les paroles que vous venez de prononcer prouvent ou la dé-
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plorable opinion que vou savez de moi ou le peu de respect que vous avez de vousmême ! Quoi! vous consentiriez, vous, gentilhomme, à donner votre nom sans lâche a une femme qui a avoué son amour à un homme!
— Mais, mademoiselle...
— Lorsque cet homme qui vit encore continua la jeune fille avec amertume peut d'un jour à l'autre revenir vous je terd'un[seul mot le déshonneur à la face!. Ah! chevalier,je,vois que mon père a rai son de mépriser la jeunesse française ! Quant à moi, — ne m'interrompez pas,
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je vousai prie, — quanta moiqui été élevée dans d'autres idées et dans d'autres principes que ceux de votre pays, j'ai juré que tant que ce boucanier sera de ce monde, tant qu'il y aura un homme sur la terre devant qui je devrais rougir, je ne consentirai jamais a écouter aucun hommage, que je resterai face à face de ma honte méritée et de ma douleur !
Ces paroles prononcées avec une énergie pleine de dignité produisirent une grande impression sur de Morvan.
— Vous avez raison, mademoiselle,
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lui répondit-il après un moment de silence. La joie d'apprendre que la barrière qui vous séparait de moi n'était pas tout à fait infranchissable; que cette faute, dont vous vous accusez si noblement n'a pas atteint la limite entrevue par mon désespoir, tout cela a trop amorti à mes yeux la gravité de l'affront que vous avez reçu !... Oui, je le répète, en vous admirant et en vous remerciant du fond de mon cœur de m'avoir rappelé au sentiment de l'honneur; oui, vous avez cent fois raison : la femme d'un gentilhomoie ne doit pas être exposée à baisser humblement la tête devant le regard méprisant d'un homme.
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Il faut, non que vous soyez vengée, ear la conduite de ce boucanier n'a pu vous atteindre, mais que vous soyez mise a l'abri de tout ouïra ge ! Il ne me reste donc plus a vous demander qu'une chose, Nativa ; le nom du misérable qui s'est placé entre vous et le bonheur?
Nativa, au lieu de répondre à la question de de Morvan, resta un moment silencieuse et pensive.
— Mademoiselle, reprit avec feu le jeune homme, comment, vous qui n'avez pas reculé devant l'aveu de ce que vous appelés volro faute, paraissez- vous
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donc hésiter à présent qu'il s agit de nie livrer le nom du coupable ! Votre cœur, au moment où votre bouche va prononcer un arrêt de mort, éprouverait-il une indigne pitié, une impardonnable faiblesse! Douteriez-vous de ma parole ou de mon courage ?
— Je ne puis soupçonner le courage auquel je dois la vie de mon père et la mienne, répondit Nativa, mais il n'en est pas de même de votre persévérance dont je n'ai pas encore' été à même d'apprécier la portée ! Et puis, pourquoi vous le cacher? oui, j'hésite a accepter le secours de votre bras, car il y a de ces
devoûments qui imposent une telle reconnaissance à ceux qui en sont l'objet, que les cœurs généreux hésitent avant de les accueillir!...
— Faut-il vous répéter ici, mademoiselle, ce que je vous disais au château de Léguilloux de Pennenrose, qu'esclave de vos volontés, je saurai trouver mon bonheur dans mon obéissance! encore une fois le nom de cet homme, je vous en conjure !
— Mais cet homme, chevalier, est séparé de vous, en ce moment, par les deux mille lieues du grand Océan ! Tra*
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verseriez-vous les mers pour aller le chercher ?
— Oui, mademoiselle? répondit de Morvan , avec une énergie pleine de sincérité. /
— Chevalier, vous avez le cœur noble et grand ! s'écria Nativa, avec une émotion que jamais encore elle n'avait montrée vis à vis du jeune homme.
Plus je refléchis a notre merveilleuse rencontre, et plus je reste frappée de l'idée que la Providence vous a envoyé sur mon chemin,
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Ces paroles, dites avec âme, causèrent à de Morvan une joie aussi profonde, que naguère son désespoir avait été affreux.
— Chevalier continua Nativa, votre réponse a fait cesser mes hésitations ; je veux vous initier a mes projets, n'avoir plus rien de caché pour vous. Toutefois, comme le secret que je vais vous apprendre ne m'appartient pas, j'exige que vous vous engagiez, par un serment solennel, à ne jamais le trahir.
— Ma parole de gentilhomme est le sermeut le plus solennel que je ton-
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poisse, mademoiselle : sur l'honneur de mon nom et sur le salut de mon âme, je vous jure que, dût ma discrétion me coûter la vie, jamais un seul mot capable de compromettre votre secret ne sortira de ma bouche.
— Merci, monsieur de Morvan ; à présent je puis parler sans crainte.
Nativa fit une légère pause, puis bientôt elle reprit :
— Je ne sais, chevalier, si vous avez gardé souvenir de certaines paroles assez ambiguës et mystérieuses que je