Les boudoirs de Paris
Ce qui est écrit là-haut. — Le boudoir de ma fjrand'mère. — La manie de l'antique. — Une loge à Feydeau. — Triple proposition de mariage. — Bonaparte refusé. — M^^e de Beauharnais. — Les galions. — Les Frères Provençaux. — Le rendez-vous. — Un amour de deux ans de date. — Lady Maria C***. — Le général remplacé par le capitaine. — Intelligence d'un domestique de place. — Les apparences trompeuses.
Si on ne l'avait déjà dit et répété à satiété , je m'écrierais en tête de ce chapitre :
« A quoi tiennent les destinées des empires? »
Jamais, cependant, cette banale exclamation n'eût été mieux placée. Si Bonaparte n'eût pas
D^BR&NTÈS. — 3. 1
épousé M'"* de Beauliarnais , il est permis de douter qu'il eût eu le commandement de l'armée d'Italie ; s'il n'eût pas fait celte belle campagne d'Italie, comment les choses auraient -elles tourné pour la France? Jamais aurait-on tu le 18 brumaire ? La France n'eût-elle pas été peutêtre rayée de la liste des nalions ? qui le sait ? comme dit Jacques le fataliste.
Toujours est-il que le mariage de Bonaparte avec M°^ de Beauharnais influa d'une manière notable sur sa destinée, et que si une certaine personne eût voulu , ce mariage ne se fût pas fait. D'où il résulte , comme je le disais tout à l'heure , qne la destinée des empires dépend quelquefois de choses tout à fait en dehors de ce qui semble devoir déterminer les événements , et que Jacques n'avait peut-être pas si tort de dire que tout était écrit là-haut.
La personne de qui il a dépendu que Bonaparte ne fût pas le mari de Joséphine est ma grand'mère, M""^ de Permon. Ma mère, dans ses Mémoires , ne pouvait passer sous silence celle curieuse anecdote ; mais elle rentre dans
mon cadre non moins que dans celui de mémoires piiremenl historiques , el j'espère qu'on me pardonnera de reproduire cet intéressant épisode qui m'appartient
u Par droit d'historien et par droit de naissance. »
Mon grand-père était mort le 8 octobre 1795; c'est-à-dire le 17 vendémiaire an III, quatre jours après la fameuse journée du 15 vendémiaire, où Bonaparte joua un rôle si actif, et où le pouvoir passa de la convention nationale aux mains du directoire exécuJif. Le deuil de veuve et , plus encore, la douleur qu'elle éprouvait de la mort de son mari , faisaient que ma grand'mère vivait dans une solitude profonde, où elle n'admettait que quelques amis très-intimes.
Le général Bonaparte qui , comme on le sait, était chez ma grand'mère comme un enfant de la maison , et qui , quelques jours avant la mort de mon grand-père, avait contribué d'une manière efficace à obtenir que les agents des sections ne vinssent pas troubler ses derniers moments pour
raccomplissement de quelques formalités, était rhommeque M"^ de Permon voyait le plus fréquemment. Il était rare qu'il laissât passer un jour sans faire le voyage de la rue Neuve-des- Capucines à la rue Sainte-Croix, où était située la maison qu'habitait ma grand'mère.
Cette maison , soit dit en passant , avait été arrangée par M™® de Permon avec un goût et une élégance rares. Ce ne sera point un hors-d'œuvre dans l'histoire des boudoirs de Paris, que de signaler le boudoir de ma grand'mère comme étant un des premiers ressuscites. Elle avait toutes les traditions des règnes précédents , et malgré le sang desComnènes qui coulait dans ses veines, faisait assez peu de cas des modes grecques qui commençaient alors às'impalroniser, et préférait avec raison les bons meubles de Boule, aux meubles de forme prétendue antique, qui étaient le superlatif de l'incommode et du sévère. Ce fut un des ridicules de ce temps-là, de parodier l'antiquité sous toutes ses faces ; on pardonne aux grandes figures de la convention des prétentions à une ressemblance avec les Brutus , les
Léonidas, les Caton : ces hommes, largement taillés, avaient en effet le droit de se croire de la famille des héros de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome, et il n'y a rien d'étonnant que la forme se soit ressentie du fond ; mais, eux disparus de la scène, l'affectation des modes grecques et romaines était une véritable parodie. Ma grand'mère, qui aimait ses aises au suprême degré, trouva fort ridicule la manie de cette résurrection, et s'en tint, pour son usage, à ce qu'elle avait appris depuis son arrivée en France à regarder comme le véritable confortable.
Sa maison était donc d'une grande élégance. Bonaparte, devenu, après le dS vendémiaire, riiomme indispensable, continua, comme je l'ai dit, à venir assidûment chez elle. Il lui rendit même de grands services. C'était le temps de la famine; on recevait toujours chez ma grand'mère avec une grande joie quelques pains de munition que le général y envoyait deux ou trois fois par semaine.
La solitude dans laquelle ma grand'mère passait sa vie menaçait d'avoir de funestes consé-
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quences; accoulumée au monde, elle prenait insensiblement dans la retraite une mélancolie dont sa santé se ressentit d'une manière inquiétante. Son médecin, le docteur Duchannois, homme aussi spirituel que praticien habile , lui ordonna des distractions. Il y avait péril en la demeure, et ma grand'mère , à qui soïi deuil ne permei lait pas d'aller dans le monde, loua à Feydeau une loge par ordonnance du médecin. Cette loge était aux baignoires : ma grand'nière pouvait donc assister au spectacle sans être vue ; chaque soir elle s'y rendait suivant l'ordonnance , et pour ne pas s'éloigner des quelques amis qu'elle recevait ordinairement le soir , elle leur avait fait promettre que sa loge serait regardée comme une succursale de son salon. Jamais elle n'y était seule ; mais tous les soirs , sans exception , le général Bonaparte venait s'y installer. Il était peu probable que ce fut le charme de la musique française qui l'attirât avec autant d'assiduité. Il l'a toujours eue eu horreur, et l'on sait qu'il eut toutes les peines du monde à pardonner à Méhul de l'avoir amusé pendant une
iieure avec son charmant opéra de Clialo, qu'il avait écoulé de confiance , comme étant de la musique italienne.
Un soir que, par hasard , il se trouva seul à Feydeau avec ma grand'mère, à qui il avait donné le bras pour aller au spectacle, au lieu de faire ses récriminations habituelles contre la musique de Grélry et de Monsigny, et les médiocres chanteurs chargés alors d'être les interprètes de cette musique, il garda le silence pendant plus d'une heure , regardant ma grand'mère comme un homme que ce qu'il a à dire embarrasse beaucoup, et qui ne sait par où commencer.
« Qu'avez- vous donc , Napoléon? lui dit ma grand'mère qui avait conservé avec lui le ton de familiarité dont elle avait pris l'habitude, ayant vu tout enfant celui qui commençait à peser si puissamment dans la balance de nos destinées. Vous ne dites rien ! est-ce que vous trouvez que M™® Scio chante bien ce soir, ou bien la musique française a-i-elle trouvé grâce à vos oreilles ? Vous n'avez pas encore dit une seule fois votre éternel : Quelle miaulerie !
— C'est que , dit Bonaparte , je pense à tout autre chose qu'à la musique, M""® Permon.
— Est-ce que vous ne pourriez pas garder vos méditations politiques pour la rue des Capucines? dit ma grand'mère qui était entière et absolue comme une reine : vous avez un air maussade qui est tout à fait ridicule.
— Je ne pense pas plus en ce moment à la politique qu'à la musique , M™® Permon , et si je vous parais maussade et ridicule j'en suis au désespoir, car j'ai quelque chose à vous demander.
— Voyons, dit ma grand'mère, dites -moi cela.
— Est-ce que vous ne pensez pas à marier Permon ? dit le général ; il me semble qu'il est d'âge à cela.
— Permon a vingt-cinq ans, dit ma grand'mère ; il en a quarante pour la tête ; quand il voudra se marier, il fera ce que bon lui semblera.
— C'est que, dit Bonaparte, qui ne devait pas facilement s'intimider une fois que l'attaque
était commencée, j'ai un projet de mariage pour lui, et c'est de cela que je voulais vous parler.
— Dites toujours, dit ma grand'mère.
— Permon , continua Bonaparte , sans être riche est à son aise ; c'est un homme aimable , d'un esprit supérieur; il a des talents solides et des talents d'agrément qui en font un homme vraiment hors ligne : je l'aime beaucoup ; il est votre fils ; j'ai pensé à le marier à une fille de seize ans, jolie comme un ange, que j'aime aussi de toute mon âme, que vous aimez aussi, qui est la fille d'une de vos amies, qui n'a rien, mais pour qui je pourrai tout faire un jour. Devinez-vous ?
— Si ce n'est pas Paulette, dit ma grand'mère en souriant, je ne sais de qui vous parlez.
— Vous l'avez dit : c'est ma sœur Pauline que je veux donner à votre fils ; dites oui , ]yjrae Permon, je serais heureux de ce mariage.
— Je vous l'ai dit, mon cher Napoléon ; mon fils ne fera, en se mariant, que ce qui lui conviendra. Jamais je ne l'influencerai pour refuser ou accepter tel ou tel parti. Depuis la mort de son père, il est chef de famille. Je n'ai pas, per-
sonnelleineiit, de répugnance pour ce mariage ; il me conviendrait même assez; j'en parlerai à Permon ; mais , je vous le répète, il n'en sera que ce qu'il décidera lui-même. >
La conférence en demeura là : mais le lendemain Bonaparte revint à la charge et vint savoir ce que mon oncle avait répondu. Ma grand'mèrene lui en avait pas encore parlé.
Bonaparte se fit répéter par ma grand'mère qu'elle ne s'opposait pas personnellement au mariage de M. de Permon et de Pauline, puis, croisant ses bras , et souriant de ce charmant sourire qui lui était particulier :
« Alors, M""® Permon, je puis vous adresser une autre requête dont le succès dépend de vous seule : que diriez - vous du mariage de M^'e Loulou (i) et de mon petit frère ?
— Jérôme ? s'écria ma grand'mère en riant.
— Oui , dit Bonaparte , pourquoi riez-vous? — Vous n'y pensez pas, mon cher enfant ; Lau-
(1) On appelait ma mère, dans l'intimité de la famille, Laurette, ou Loulou. Ronaparle lui donnait habituellement ce dernier nom. Elle s'appelait Laure.
relie a onze ans et Jérôme ne les a pas encore !
— Je ne parle pas de faire ce mariage tout à l'heure, dit Bonaparte, mais ce pourrait être une chose arrangée.
— En vérité, Napoléon, dit ma grand'mère, quelle mouche vous pique depuis deux jours? Vous mariez tout le monde, même les enfants. >
Elle se mit à rire comme une folle de la nouvelle idée matrimoniale qui avait poussé à Bonaparte. 11 fit chorus avec elle ; mais il ne riait pas franchement. Enfin, il se promena pendant quelques minutes sans rien dire , puis , s'arrétant tout à coup d'un air sérieux :
« Oui, dit-il à ma grand'mère , oui , M™® Permon, un vent de mariage a soufflé sur moi ; je vous ai parlé d'abord de vos enfants , de ma sœur et de mon frère ; ce n'est pas par eux que j'aurais dû commencer. C'est pour moi que j'aurais dû vousdemander votre bienveillance, continual-il en lui baisant la main ; cette union entre les deux familles, que ce soit moi qui la commence ; après l'expiration de votre deuil voulez-vous consentir à devenir ma femme ? >
Ma grand'mère regarda Bonaparte pendant une ou deux minutes, aussi stupéfaite que s'il lui eût proposé de devenir la femme du pape : puis à ce silence d'étonnemenl succéda un éclat de rire homérique. Il lui fut impossible de se contraindre , et pendant près d'un quart d'heure elle rit aux larmes sans pouvoir réprimer son hilarité.
Il n'est personne qui aime à se voir rire au nez : une pareille réponse est surtout choquante quand on n'a rien dit que de très-raisonnable et de très-naturel ; c'était le cas du général Bonaparte ; sa demande n'avait rien d'extraordinaire. En outre, si l'on songe quel était l'homme à qui ma grand'mère répondait par un éclat de rire, on comprend que cet homme , qui devait avoir la conscience de ce qu'il valait , dût être plus choqué que n'eût pu l'être un autre de voir sa demande accueillie d'une manière aussi leste. Sa physionomie exprima sans doute ce qui se passait au dedans de lui, car ma grand'mère s'arrêta tout à coup , et s'approchanl de lui d'un air sérieux :
< Ne vous fâchez pas, Napoléon, lui dit-elle ;
votre proposition m'a fait rire ; mais c'est de moi et non de vous que j'ai ri ; le rôle ridicule » dans cette occasion , c'est moi qui le joue. Vous croyez savoir mon âge, vous ne le savez pas. Je ne vous le dirai pas , mais je serais votre mère ; je serais même celle de Joseph ; laissons cette plaisanterie, elle m'afflige venant de vous.
— C'est vous , M'"® Permon , reprit Bonaparte d'un air assez chagrin , c'est vous qui m'affligez. Ce que je vous dis est sérieux ; le mariage est une chose sérieuse ; je ne plaisante pas avec ce qui est grave ; je ne sais pas votre âge, ditesvous? Que m'importe? Une femme n'a que l'âge qu'elle paraît , et vous avez l'air d'avoir trente ans ; ce n'est pas d'aujourd'hui que je pense à vous faire ma demande. J'y ai mûrement réfléchi. Je veux me marier.
— A la bonne heure , dit ma grand'mère ; mais vous trouverez une femme de voire âge qui vous conviendra sous tous les rapports.
— Ah ! reprit Bonaparte , on veut me marier. On veut me donner une femme qui est charmante , bonne , agréable et qui tient au faubourg
d'adriwtès. —3. 2
— iS —
Saini-Germain ; mes amis de Paris veulent ce mariage ; mes anciens amis m'en éloignent ; moi , je veux me marier, et ce que je vous propose me convient mieux de toutes manières. Pour Dieu, M"*® Permon , réfléchissez-y!
— Mes réflexions sont faites , dit ma grand'mère. Ne pensez plus à celle folie ; ne pensez pas davantage au mariage de Laureite et de Jérôme , ce sont deux enfants, quant à celui de Permon et de Pauleite , c'est une autre afi'aire. J'en parlerai à mon fils. Dajis quelques jours je vous rendrai réponse. Pour ce qui est de nous, coniinua-i-elle en lui donnant la main , notre bonne amitié ne doit point être troublée de tout ceci ; je vous aime comme un fils ; n'ayez pas de moi trop mauvaise opinion ; j'ai beau avoir des prétentions , elles ne vont pas jusqu'à vouloir conquérir un coeur de vingt-six ans.
— Oh! dit Bonaparte, vous plaisantez toujours ; réfléchissez au moins , M™® Permon !
— Eh bien , dit-elle en riant , j'y réfléchirai. >
Le résultai de ses réflexions fut de ne plus son-
ij:er à ce qu'elle appelait la folie du petit Napoléon. Mon oncle , à qui Ton fit part de la démarche qui le concernait refusa tout net Thonneur d'être le mari de la belle Pauline.
Peu de temps après cette conversation , ma grand'mère eut une querelle assez vive avec le général Bonaparte, à la suite de laquelle il cessa de venir chez elle. Ce ne fut que lorsque ma mère se maria , c'est-à-dire lorsque Bonaparte , premier consul depuis un an , était déjà sur la première marche de ce trône où il s'assit l'égal et le vainqueur des rois de TEurope , qu'il retourna pour la première fois chez ma grand'mère.
M. de Caulaincourt arriva un jour chez elle , un mois ou six semaines après cette petite scène ; quand il se fut établi bien commodément dans une excellente bergère , il dit d'un air satisfait :
I Savez-vous qu'il a bon goût , votre général Bonaparte?
— Cela dépend , dit ma grand'mère qui avait gardé pour elle l'histoire de la demande en mariage.
— Je veux dire , coniiniia le bon M. de Caulâincourt, qu'il ne ressemble pas aux jeunes gens qui , quand il s'agit de s'établir , préfèrent en général une jolie petite fille à une femme , belle encore , et qui connaît le monde.
— Que voulez-vous dire? s'écria ma grand'mère a qui on pouvait pardonner de croire que cette observation était à son adresse , et qui , bien sûre de la discrétion de son fils à qui elle avait seul conié la cbose , ne comprenait pas comment son vieil ami pouvait en être instruit.
— Parbleu ! reprit M. de Caulaincourt , je veux dire que le général Bonaparte a donné une preuve de son bon goût en faisant le choix qu'il a fait, car M"^' de Beauharnais est une femme charmante sous tous les rapports. >
M. de Caulaincourt était l'ami deM™«de Beauharnais.
i Bonaparte épouse M™® de Beauharnais?
s'écria ma grand'mère.
— La semaine prochaine, > dit M. de Caulaincourt.
Ma grand'mère se mita rire d'aussi bon cœur
que le jour où Napoléon lui avait proposé de l'épouser elle-même. Son vieil ami , qui ne comprenait rien à cet accès de gaieté , ou qui craignait qu'il n'eût une cause qui ne fût pas trèsobligeante pour une personne à laquelle il portait un vif intérêt , fit une grimace à laquelle ma grand'mère devina ce qui se passait dans son esprit. Comme elle était bonne par excellence . elle reprit son sérieux , et dit à M. de Caulaincourt :
« Je ris de quelque chose que vous ne sauriez deviner , mon ami ; croyez bien que je n'ai pas voulu vous être désagréable en quoi que ce soit, t
Mon oncle, qui entrait en ce moment, fut mis au courant de la nouvelle qu'apportait M. de Caulaincourt , et le spirituel vieillard put, quoi qu'en ait dit ma grand'mère, deviner ce qui avait provoqué son hilarité , en l'enlendanl dire à mon oncle :
« Lui qui parle toujours de la destinée , il paraît que la sienne était d'épouser une femme qui eût pu être sa mère. »
Ce mariage avait été négocié par ceux des amis de Bonaparte qui se trouvaient être en même temps dans l'intimité de Barras. Porté au ponvoir par les événements du dS vendémiaire , Barras afifecta dans celte occasion une grande reconnaissance pour le général Bonaparte , à qui était dû tout le succès de cette journée. Intimement lié avec M™'' de Beauharnais, il lui sembla très-commode de trancher du souverain et de faire la fortune de l'homme à qui il devait tout en casant convenablement une femme à laquelle il portait de l'intérêt. M"^ de Beauharnais était alors parfaitement belle, quoique déjà d'un âge respectable. Elle était d'une bonne famille, quoiqu'elle n'ait jamais été présentée sous l'ancien régime. La faveur de Barras ne pouvait manquer à l'homme qui donnerait son nom à une personne si avant dans l'intimité du directeur. Bonaparte , qui , ainsi qu'il le disait , voulait se marier, et qui , d'accord peut-être avec sa destinée , aimait mieux épouser une femme déjà posée qu'une jeune fille sans expérience , ne se refusa pas à contracter une alliance convenable
de tous points. Le mariage se fit , et il ne larda pas à aimer sincèrement Joséphine, mais il n'est guère possible d'admettre qu'il Tait épousée par amour.
Le crédit de M"® Bonaparte ne contribua pas peu à faire donner à son mari le commandement en chef de l'armée d'Ilalie. 11 est permis de douter que le gouvernement directorial , qui a donné tant de preuves d'ineptie et d'incapacité , eût fait choix de Napoléon , uniquement parce qu'il était le plus digne. On est même autorisé à croire que ce qui aurait eu lieu , eût été précisément tout le contraire. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
C'est ici la place d'une petite anecdote assez curieuse , parce que le nom du général Bonaparte s'y trouve mêlé , et qui se passa quelque temps avant l'histoire de la triple demande en mariage adressée à ma grand'mère , et même avant le 45 vendémiaire.
Tout le monde sait que jusqu'à celte époque , Bonaparte, disgracié, n'était pas dans une brillante position de fortune. Il vivait modestement
à Paris , faisant bourse commune avec Bourrienne, son ami et son ancien condisciple, plus tard son secrétaire et son détracteur , et Junot , son aide de camp, qui avait mieux aimé rester avec le général disgracié, que près de tel autre en faveur.
Le trio avait donné à l'argent que mon père recevait ordinairement ou exlraordinairement de sa famille , le nom pompeux de galions. Quand l'envoi se faisait attendre , on disait philosophiquement :
« Les galions ne sont pas arrivés. »
Mais quand les galions , sous la forme de la diligence , avaient fait leur entrée triomphante dans le port de la rue du Bouloy , on les accueillait avec reconnaissance , et on se permettait le petit dîner aux Trois frères Provençaux.
Les galions étaient sans doute arrivés le matin ou la veille , car les trois amis se trouvaient attablés dans un bon cabinet bien chaud lorsque Ton frappa à la porte. Un domestique entra , et après avoir examiné chacun des convives avec attention , il s'avança vers mon père et lui remit un billet dont il attendait la réponse.
Mon père regarda la lettre ; il n'y avait pas d'adresse ; il le fit remarquer au domestique. € C'est bien pour vous , dit celui-ci.
— J'irai , > dit mon père après avoir lu.
Le domestique parti , mon père tendit la lettre à son général , qui lut tout haut ce qui suit :
« Vous ne me connaissez pas ; je suis donc
< obligée de vous dire que je suis jeune, jolie , K d'une bonne famille , bien placée dans le i monde, et que je vous aime à la folie. Dans « deux heures je vous attends chez moi , rue
< du Mont-Blanc, n°... Vous demanderez « M™^ George, et vous rapporterez la lettre. »
« C'est quelque aventurière , dit Bonaparte.
— Elle aura senti les galions , dit Bourrienne.
— Gardez-les , général , dit mon père ; Bourrienne pourrait bien avoir raison ; quant à ma peau , je ne crains rien ; je crois que je serai bien plus le fait de cette honnête personne, vivant que mort. levais y aller. »
On parla du rendez-vous mystérieux encore un
instant , puis il n'en fui plus question , et à Theure dite , mon père se rendit rue du Mont-Blanc , au numéro indiqué , demanda M™^ George , et fut introduit dans un appartement très-élégant, où il fut reçu par une charmante personne d'une trentaine d'années , qui avait les plus beaux cheveux blonds du monde , les yeux les plus doux , la démarche la plus suave, et que l'on eût prise pour la vierge Marie en personne , si elle eût voulu se donner la peine de cacher son jeu.
Mon père lira la lettre de sa poche et la lui présenta respeciueuseraentcomme pour lui dire ;
« C'est bien moi ! >
La femme blonde prit la lettre en souriant, la jeta négligemment sur un meuble, et tendant une pelile main blanche à mon père, le fit asseoir à côté d'elle sur un sofa bien doux et bien parfumé, avec un sourire qui n'avait rien d'inquiétant.
€ Je suis Anglaise, dit-elle , rompant la première le silence. Vous n'aimez pas sans doute les gens de ma nation.
— Je fais une différence entre ceux et celles de voire pays, madame, dit gaiement mon père ;
je me bats volontiers contre les uns, et j« crois que Thonneur me permet de rendre les armes aux autres.
— Il y a longtemps que j'ai envie de vous voir, dit l'Anglaise avec un accent assez peu prononcé , et s'expliquant avec une grande pureté ; depuis Toulon je suis amoureuse de vous. Ne me prenez pas pour une folle ; je suis la sœur de sir George G*** qui commandait une partie des forces anglaises à Toulon. J'aime les braves; votre nom est là, continua-t-elle en montrant son cœur ; depuis cette époque , je n'ai pu venir en France qu'à présent. Arrivée hier, je me suis informée de vous , et j'ai su , il y a deux heures, que vous dîniez dans un endroit public. Je vous ai écrit ; j'ai bien craint que vous ne vinssiez pas ; vous voilà , si ma franchise ne vous déplaît pas, je suis heureuse. >
Mon père avait vingt-quatre ans à peine , il était très-bel homme ; que l'amour de l'Anglaise, auquel elle donnait deux ans de date, fûtsirscère on non , elle était charmante; il venait de faire un bon dîner, il était dans un boudoir qui sem-
blait appeler le plaisir. Comme on le pense bien, il ne se montra pas trop pointilleux ni cruel, et la belle insulaire n'eut pas à se repentir de ses avances , peut-être un peu exagérées.
11 y avait plus de deux heures que mon père était chez l'Anglaise, et ils n'avaient pas encore beaucoup parlé, lorsque celle-ci, dans une phrase qu'elle lui adressa, l'appela général.
Mon père, qui n'était pas homme à se donner les gants d'un grade qu'il n'avait pas, lui dit en lui faisant un grand salut :
€ Capitaine, milady, s'il vous plaît. >
L'Anglaise resta stupéfaite.
t Je ne comprends pas, dit-elle.
— Je serais heureux, dit mon père, de recevoir les épaulettes de général d'aussi belles mains que les vôtres, mais j'ai une bien grande vénération aussi pour celles qui m'ont donné Tépaulette de capitaine. Je la tiens du général Bonaparte ; et vous qui aimez la gloire...
— Que dites-vous ? > s'écria l'Anglaise hors d'elle-même.
Mon père crut que l'Anglaise était prise d'un
accès de patriotisme, et il s'approcha d'elle pour lui prendre la main et essayer de lui parler d'autre chose, mais elle fit un bond comme une lionne blessée par un chasseur, et s'enfuit à l'autre bout de la chambre.
« Ne m'approchez pas, lui cria-t-elle. Vous n'êtes donc pas le général Bonaparte ?
— Hélas ! non, dit mon père : qui a pu vous abuser à ce point...?
— Ah! dit l'Anglaise, avec l'accent d'une profonde douleur, ce n'est pas lui ! et moi qui depuis deux ans !...>
Elle exprima ce regret d'une manière si comiquement tragique que mon père ne put s'empêcher de sourire.
€ Monsieur, dit l'Anglaise, rappelée à sa fureur par ce sourire qu'elle trouva sans doute passablement impertinent ; voulez-vous m'apprendre comment vous vous trouvez possesseur d'une lettre qui ne vous était point adressée? >
Mon père lui raconta avec sa franchise habituelle ce qui s'était passé, et lui donna sa parole d honneur qu'il lui disait la vérité.
d'abraktès. — 3. 3
H y avait dans Faccent de sa voix quelque chose qui sans doute persuada lady Maria C'**» car elle s'apaisa en l'écoutant. Mais elle ne comprenait pas plus que lui comment il se trouvait nanti de la lettre destinée à son général. Elle sonna et ordonna au domestique de place qui la servait, de lui rendre compte de la manière dont il s'était acquitté de sa commission.
« J'ai remis, dit le domestique, la lettre au citoyen que voilà. Il peut le certifier. Quand je suis arrivé aux Frères Provençaux , j'ai demandé où dînait le général Bonaparte. J'ai été mené par le garçon à la porte d'un cabinet où le citoyen qui est ici présent se trouvait avec deux autres. Je me suis rappelé (jue madame m'avait dit : Voilà une lettre sans adresse ; tu la remettras à l'homme qui te paraîtra le chef des autres. J'ai trouvé trois citoyens, dont l'un avait une figure maigre et jaune ; je me suis dit : Ce n'est pas celui-là; l'autre était si laid et avait une si mauvaise tournure, que je ne l'ai pas regardé deux minutes; mais quand j'ai vu le grand citoyen blond, j'ai dit en moi-même : Voilà mon
homme. J'espère que j'ai fait preuve de sagacité, et que la citoyenne est contente de moi. »
Mon père ne put s'empêcher de rire de l'honneur que lui avait valu sa bonne mine. Lady Maria congédia rinleiligent domestique, et ce qui ferait croire qu'elle se consola aisément de la méprise qui avait amené chez elle le capitaine grand et bien bâti, dont elle avait déjà pu apprécier tout le mérite, à la place du général maigre et jaune dont on lui avait fait un portrait si peu séduisant, c'est qu'il faisait grand jour depuis longtemps quand mon père quitta la maison de la rue du Mont-Blanc.
Il rit beaucoup avec son général du vol qu'il lui avait fait sans le savoir, et que Bonaparte lui abandonna généreusement, sans cherchera rentrer dans un bien qui lui avait été primitivement destiné.
Le colonel Murât et les drapeaux de l'armée d'Italie. — La maison des Champs-Elysées. — Déjeuner, dîner et souper. — Le punch créole — La leçon. — Le déjeuner d'officier. — Ba , Be, Bi, Bo... • — La plus belle des trois. — Nouveau jugement de Paris. — Un jugement sans appel. — Examen des pièces du procès. — Honoraires du juge. — Le quiproquo. — Mme Frangeau.
Le Directoire avait confié au général Bonaparte la mission de relever en Italie la gloire de nos armes, compromise par Tincapacité ou la déloyauté de quelques chefs indignes. On sait comment il remplit cette noble mission, et les prodiges de cette merveilleuse campagne d'Italie.
Parmi les plus braves officiers de son élat-major, il avait remarqué Joachim Murât, qui devait plus tard devenir son frère, l'abandonner, et expier cruellement sa trahison envers l'empereur. Ce fut Murât que Bonaparte chargea d'apporter au Directoire les premiers drapeaux enlevés aux ennemis.
On peut facilement se faire une idée de Tenihousiasme qu'excita à Paris la nouvelle des victoires du jeune général. Assez naturellement une partie de cet enthousiasme fut reversée sur l'officier supérieur que Bonaparte avait jugé digne de transmettre ses trophées aux chefs du gouvernement. Murât était d'une grande taille, et ce que l'on est convenu d'appeler vulgairement un bel homme. Il portait un riche uniforme de fantaisie, qui déjà, à celte époque, tendait à le faire remarquer par sa singularité théâtrale. Il avait un aplomb et une aisance à la hussarde qui n'allaient pas mal à la position dans laquelle il se trouvait. Le jeune colonel fut donc en peu de temps un des hommes à bonnes fortunes les plus recherchés de Paris.: on se l'arrachait ; et il
n'était fille de bonne mère qui se fût consolée de n'avoir pas su à quoi s'en tenir sur le mérite particulier du colonel Murât, qui, rappelé en Italie par son devoir, devait bientôt reprendre ses premiers succès contre les Russes, au détriment de ses conquêtes parisiennes.
M™® T n , la beauté de celte époque , avait
accueilli avec une grande bienveillance le colonel Mural, qui s'était laissé faire avec une complaisance digne d'un grand vainqueur. Il paraît
que les lauriers, ou plutôt les myrtes de M™® T n
empêchèrent de dormir une autre femme, trèsbelle aussi , quoique bien plus âgée , fort liée avec la belle Andalouse , et dont les amours légales étaient à l'armée d'Italie.
Cette femme occupait aux Cliamps-Elysées une maison délicieuse où l'on trouvait tout le charme de l'ancien régime, et tout le luxe nécessaire pour développer celle élégance au suprême degré. Le colonel Mural reçut un jour un petit billet parfumé contenant une invitation à déjeuner pour le lendemain. Il était de la maîtresse de la jolie maison des Champs-Elysées.
Murât, qui avait toutes sortes de raisons pour tenir à se faire une amie de cette belle personne, laquelle était fort avant dans les bonnes grâces du directeur Barras , mit ses plus beaux panaches , ses uniformes les plus brillants , et se rendit à l'heure dite aux Champs-Elysées. Il ne fut pas très-fâché de ne pas trouver d'importuns : le déjeuner eut lieu tête à tête ; il paraît que la conversation du colonel fut tout à fait du goût de la belle dame , car elle le retint à dîner , puis à souper.
Mais toute la journée ne peut pas se passer à déjeuner, à dîner, à souper, et même, à la honte de notre pauvre espèce humaine, à causer ; dans un moment d'inaction, la belle hôtesse du colonel lui offrit de boire un verre d'excellent punch qui, disait-elle , serait un punch comme il n'en avait jamais bu , et qu'elle préparerait de ses blanches mains. Comme on le pense bien. Murât ne refusa pas une si agréable proposition , et une jatte de porcelaine de la Chine reçut tous les ingrédients d'un punch tel que le préparent les créoles, c'està-dire du thé, du jus d'orange , du pur et vieux
rhum de la Jamaïque , et quelques épices d'uR arôme fin et excitant. Jamais en effet Murât n'avait rien bu de si délicat ; il se confondit en éloges et accepta , avec non moins de reconnaissance que la liqueur elle-même, l'offre qu'on lui fit de lui apprendre à la composer. Un colonel de hussards est bien vite au fait en pareilles matières ; la leçon , gaiement donnée et reçue , ne fut pas perdue , et en quelques minutes l'écolier était de la force de son institutrice.
Elle fut sans doute très-flaiiée du succès de son punch et de celui de ses leçons , car elle voulut témoigner sa satisfaction à son élève par un présent qui lui rappelât celte journée. Ce qui avait, dans la confection du mélange , frappé le plus le colonel, c'était un petit outil en vermeil au moyen duquel le jus des oranges , pressées sans efforts , avait passé tout entier dans la jatte. Il considérait le mécanisme de ce petit instrument.
t Voilà , dit-il à la belle dame , une charmante invention ; je ne puis me lasser de l'admirer.
— Conservez-le, lui dit-elle, conservez-le en
souvenir de moi et de celte charmante journée. »
Le petit présent fut accepté avec reconnaissance , et on se remit à causer de plus belle , et le colonel fut plus aimable que jamais.
Ceci dura jusqu'à l'époque à laquelle Murât dut repartir pour l'armée d'Italie, Lorsqu'il quitta Paris, il est probable qu'il était de première force sur la manière de faire le punch à la créole , car il avait souvent été à même de répéter la leçon qui avait si bien réussi la première fois.
Quoique le jeune général en chef donnât passablement d'occupation à son armée, on n'est pas toujours sur-le-champ de bataille , et quand on ne bivaque pas, ce que l'on a de mieux à faire c'est de passer le temps le plus gaiement qu'on le peut. Murât qui , ainsi qu'on le sait , employait assez bien son temps quand il avait l'ennemi en face , aimait assez à égayer ses loisirs , et fréquemment il réunissait chez lui un assez grand nombre d'officiers.
Un jour , il avait donné à déjeuner à une quinzaine de ses camarades ou de ses subordonnés : parmi les convives éiaii M. de Lavalette, lequel.
par parenthèse, devint plus tard l'allié de la belle danîe des Champs-Elysées. On s'était un peu échauffé à table , et pour couronner l'œuvre à la hussarde , quelqu'un pria l'Amphitryon de faire servir un bol de punch.
a Parbleu , dit Murât , dont la tête commençait à se ressentir , comme celles de ses convives , des nombreuses libations qui avaient été faites depuis le malin , je vais vous faire boire du punch comme vous n'en avez jamais bu.
— Il faut toujours qu'il se vante , dit Lavalelte à son voisin ; comme si nous ne savions pas ce que c'est que du punch !
— Tu ne sais ce que lu dis , s'écria Murât qui l'avait entendu, et tu ne sais pas davantage ce que c'est que le punch que tu vas boire î »
Il sonna son valet de chambre et lui donna ses ordres, en lui recommandant de ne pas se tromper et de lui servir ce bon rhum de la Jamaïque dont on lui avait fait présent à Paris.
€ 11 est authentique , dit-il à ses hôies , la personne qui me l'a donné l'a reçu en ligne directe ; elle est créole, >
Les ingrédients apportés, Miirat se leva et tira de son nécessaire de campagne le petit outil de vermeil dont il a déjà été question.
i Qu'est-ce que c'est que cela ? dit Lavaletle.
— Ah ! dit Murât , tu crois que je vais vous faire du punch de cabaret : regarde un peu , et lâche de profiter comme moi de la leçon. >
Sur ce , il se mit en devoir d'opérer , et , à la satisfaction générale , il obtint un résultat qui faisait honneur au professeur et à l'écolier qui avait si bien réussi à l'imiter.
Le punch fut trouvé si bon que l'amphitryon dut renouveler son expérience plus d'une fois. Il est à peu près inutile de dire que les convives, qui étaient passablement gris avant le premier bol de punch , se trouvèrent être quelque chose de plus après le quatrième ou le cinquième ; tous les hommes sont égaux devant Tivresse , et la qualité de maître de maison n'en défend pas Tamphitryon. Murât ne tarda pas à se trouver à peu près au diapason où l'excellente liqueur avait monté le reste de la société; l'ivresse est coramunicaiive ; il commença à faire une nouvelle
appiicalion du vieux proverbe . in vino verilas ; malgré quelques rélicences , tous les conviés eurent bientôt un récit complet de la fameuse journée avec accompagnement de déjeuner , dîner, souper, sans que les entr'acles, qui avaient servi de prétextes au bienheureux punch, eussent été oubliés, et la narration du conteur fut si fidèle , que , bien que pas un nom n'eût été prononcé , les auditeurs, qui connaissaient leur Paris sur le bout du doigt , surent parfaitement à quoi s'en tenir sur le compte de la belle maîtresse en droit bachique.
Rien , d'ailleurs , ne devait manquer pour que leur édification fût complète sur ce chapitre. Un d'entre eux , qui avait guigné le joli instrument de vermeil, s'en empara comme pour l'examiner.
< Tiens, dit-il en souriant de ce sourire naïf que donne l'ivresse , il y a là de quoi faire une éducation complète. Voilà un petit alphabet trèscommode pour apprendre à lire. J J J....,
et puis B B Ba Be Bi
Bo Bon Bona
Murât s'élança sur l'indiscret déchiffreurdhié-
n'ADRANTÈS, 3. 4
rogiypbcs , cl lui enleva le pelil instrument ; mais il était trop tard. Les chiffres accusateurs avaient été expliqués par la troupe entière avec autant de facilité que Daniel en mit à lire le fameux MANE, TUEKEL , PHARES.
Comme on le pense bien , cet incident eut du retentissement. Il parvint rapidement aux oreilles du général en chef. 11 y eut une explication à ce sujet entre lui et Murât , qui ne nia pas le J. , lequel lui appartenait de plein droit en sa qualité de Joachim ; mais il protesta contre le B, , jurant ses grands dieux que Thomme qui avait épeié était tellement ivre , qu'il avait pris un M pour un B. Il fallut bien se contenter de son explication , car il prétendit que dans la bagarre, la pièce de conviction avait été égarée ou jetée par la fenêtre , ce que , disait-il, il regrettait fort ; à défaut du général or. chef, une autre personne a pu lui savoir gré de ses regrets et le dédommager de Theureuse perle du petit bijou.
Murât , du reste, n'avait pas perdu son temps à Paris , dans ce voyage qu'il y fit pour apporter au Directonre les premiers drapeaux prissur l'en-
uenii en Iialie. Il y avait eu de nombreux succès. II fut le héros d'une triple aventure qui donne assez la mesure de ce qu'était alors le relâchement des mœurs.
Il était un soir à TOpéra ; il vit dans une loge trois des plus jolies femmes de cette époque. H vint les saluer , et on le retint dans la loge.
-t Restez, colonel, lui dit celle qui, étant la locataire de la lojje , y jouait le rôle de maîtresse de maison , vous allez juger une grave question. Mais , avant tout , il faut nous donner votre parole d'honneur que vous serez impartial; celles que vous condamnerez ne vous en voudront pas. Nous nous y engageons toutes les trois, i
Murât, assez surpris de cet exorde débile d'un ton solennel , demanda de quoi il s'agissait. On exigea préalablement qu'il donnât la parole qu'on lui avait demandée ; quand il se fut exécuté , ^jme ^*** ^jj ^ Iq maîtresse de la loge , lui dit gravement :
< Quand vous êtes arrivé , tious étions bien
(1) Je prie le lecteur de se rappeler ce que j'ai dit dans mon introduction: « Presque partout, v disaif.-je. je n'emploierai
loin de faire acted'humiliié , car chacune de nous prétendait être la pins belle, ou, ce qui vaut peut-être mieux , la plus jolie ; vous êtes homme à décider la question. »
Tout colonel de hussards qu'il était , Murât demeura confondu de l'aplomb de ces femmes , qui venaient, pour ainsi dire, se jeter à sa tête toutes les trois à la fois. Il ouvrit de grands yeux, demeura la bouche béante, et ne put trouver un mot à répondre à l étrange discours qu'il venait d'entendre.
i Vous nous refusez , colonel , lui dit la blonde M™^ B*** ; ce n'est pas aimable.
— Mesdames , dit bêtement Murât , croyez que certainement l'embarrasdu choix.
— Allons donc ! dit M^eG***, l'embarras du
« que des initiales; et, comme quelquefois ou pourrait recon- K naître ceux qu'elles désignent, il m'arrivera souvent d'en « mettre d'imaginaires. » Plus nous approchons du temps présent, plus il m'arrivera fréquemment de me servir de cet adoucissant; comme toutes mes histoires sont vraies, je puis me permettre cette petite ruse , car (je l'ai dit aussi dans mon introduction) on peut amuser les honnêtes gens sans faire de peine à personne.
choix ! il n'y a pas deux femmes qui se ressemblent.
— Ma foi , pensa Murât , qui ne fut pas long à se remettre du trouble que lui avait causé dès l'abord cette attaque à brûle-pourpoint , pour ce que je risque... t
Puis il ajouta en s'adressant à celle qui lui avait parlé la première :
4 Croyez bien , madame , que je serai toujours trop heureux d'être à vos ordres et à ceux de ces dames...
— A la bonne heure , dit M"*^ A*** , à quand l'arrêt ?
— Mais , dit Murât , qui voyait bien qu'il ne ferait ses frais qu'en faisant traîner la procédure, je demande le renvoi à huitaine.
— A huitaine? s'écria M™® C***, y pensezvous ? Ce serait pour en devenir folles !
— Clara a raison , dit M™^ A*** ; demain je vous donne à déjeuner, et après le déjeuner nous viderons à huis clos ce grand débat. >
On tomba d'accord, et le lendemain le juge et les trois plaideuses s'enfermèrent après avoir
fait honneur à un excellent déjeunor, dans lequel s'était distingué le cuisinier de M™" A*** , alors un des plus habiles de Paris.
Murât prit séance, et ces trois dames s'assirent en face de lui , attendant avec courage le jugement qui allait être rendu.
Elles étaient ravissantes toutes trois. M™^ A**\ grande et bien faite, portait une robe à la grecque comme on les faisait alors , et ses belles formes se dessinaient avec avantage sous ce costume qui ne péchait pas par le rigorisme. Ses beaux cheveux châtains étaient disposés en bandeau. Dans ce nouveau jugement de Paris , elle ne représentait pas mal la noble Junon.
M"® B*'*, qui était blonde et qui avait plus de grâce peut-être que de beauté , avait une robe de mousseline de Tlnde , dont les nuages ne voilaient pas ses charmes de manière à les dérober à Tœil du juge. Si le juge avait eu une prédilection marquée pour les femmes blondes , il eût pu, sans injustice, lui faire jouer le rôle de Vénus. Mais Murât avait décidé que ce serait bien plutôt à son profit personnel que le juge-
ment serait rendu qu'à celui d'une des trois parties. Il r.'avait donc point haie à se prononcer.
M"® C*** avait des cheveux noirs comme le jais ; ses yeux , brillants comme deux étoiles , étaient surmontés d'épais sourcils ; sa bouche vermeille s'ombrageait d'un légei- duvet , elle portait la tête haute comme la Pallas antique, et ce qui ne contribuait pas moins à lui donner un air de ressemblanjce avec cette fière déesse, elle était venue à cheval et portait avec un charme tout particulier une élégante amazone de drap bleu qui dessinait toute la richesse de formes admirables.
Joachim , qui s'était bien promis de tirer tout le parti possible de sa position , prit un air tout à fait magistral , et s'adressant aux trois amies . il leur dit d'un ton sentencieux :
€ Puisque je me suis prêté à votre désir, mesdames , j'espère que vous voudrez bien vous soumettre à mes arrêts, quels qu'ils soient, avec toute l'obéissance qui est due à un juge suprême. Je vous déclare ici formellement que je n'accepte les fonctions que vous avez bien voulu me eon-
férer qu'à la condition expresse que mes sentences seront sans appel. » )
Il lui fut répondu que la chose allait sans dire, et qu'il trouverait dans ses justiciables une obéissance passive qui le récompenserait de la peine qu'il voulait bien prendre en celte occasion.
Le juge murmura entre ses dents le refrain de cette chanson populaire de Collé ;
Y a plus d' plaisir qae d'peine , eic.
Car ce n'était pas , surtout à cette époque , par l'exquise urbanité de ses manières qu'il se distinguait. Puis, après avoir réfléchi quelques minutes , il dit d'une voix calme et tout à fait magistrale :
«c Avant d'entamer le procès qui est pendant à mon tribunal , je vais rendre un arrêt dont l'exécution facilitera l'instruction de celte affaire. Veuillez, mesdames, me prêter toute votre attention , et vous rappeler l'engagement que vous avez pris de vous conformera toutes mes décisions. >
Junon lança à Pallas un coup d'œil auquel
celle-ci répondit par un geste que Ton eût pu traduire ainsi :
< Il faut obéir quand même ! »
Le moderne Paris , attachant sur les belles plaideuses un regard de connaisseur , poursuivit en ces termes :
f Attendu que, dans une question du genre de celle qui nous occupe , on ne peut décider qu'en parfaite connaissance de cause ;
< Attendu que la religion du juge ne saurait être éclairée par d'autres témoignages que par celui de ses propres yeux ;
« Attendu que la fraude pourrait très-bien , à l'aide de vêtements plus ou moins amples, fausser le jugement impartial du magistrat ;
€ Attendu surtout qu'une des plaideuses est couverte d'un vêtement boulonné jusqu'au menton , ce qui est incompatible avec un examen sévère ;
c Ordonnons :
« Les trois plaideuses par-devant nous devront immédiatement mettre la justice à même de s'assurer, par les yeux du magistrat choisi par elles,
— sodés mérites relatifs qui peuvent assurer à l'une d'enire elles le prix de la beauté, objet de la contestation, i
jyjme X*** et M°^ B*** se récrièrent ; mais M™" C***, celle qui était en amazone, et qui avait peut-être adopté à dessein ce costume qui devait exciter les réclamations du colonel , M™° C*** s'empressa de reconnaître qu'elle avait eu tort de mettre une robe qui l'enfermait comme dans un étui ; que l'observation de leur juge était trèsjuste et qu'elle était prête à se soumettre à ses ordres.
Les deux autres résistèrent quelques instants ; enfin sur la remarque que fit l'amazone qu'elles étaient entre femmes , elles s'exécutèrent de bonne grâce ; elles se servirent mutuellement de femme de chambre, et bientôt elles apparurent aux yeux de Murât , enchanté de la bonne idée qu'il avait eue , dans le costume , ou peu s'en faut, où les trois déesses se présentèrent au berger Paris sur le mont Ida.
Le juge s'acquitta de ses fonctions avec une scrupuleuse exactitude; il compara l'ensemble et
|es détails soumis à son inspeclion avec autant de soin, sinon de sang-froid, que s'il eût passé la revue de son régiment. Il ne se pressait pas de décider, et il est vrai de dire que le spectacle qu'il avait sous les yeux était assez attrayant pour qu'il se plût à le considérer. Ces trois dames étaient véritablement charmantes, et chacune d'elles ne pouvait que gagner à la sentence du juge qui avait exigé que l'examen ne se bornât pns au visage.
Il y avait cependant assez longtemps que durait l'instruction du procès : la dignité du magistrat menaçait d'être compromise, les plaideuses lui témoignaient plus de tendresse que de respect. Quand on est jeune , ardent , méridional et colonel de hussards, il n'y a magistrature réelle ou fictive qui tienne; c'est une chose qui se comprend de reste. Je ne sais ce que dit Murât à ses plaideuses ; mais le fait est qu'elles tinrent à lui prouver qu elles savaient faire un bon usage de ces dons que leur avait donnés Dieu , et que le procès qui s'agitait entre elles ne les avait pas désujiies; elles s'entendaient, au contraire, à
ravir. Le jnge se paya de ses honoraires séance tenante, et pas une des trois ne lui en voulut quand il leur répondit au moment de les quitter :
« Ma foi , je ne donne la pomme à aucune d'entre vous ; parce que toutes trois vous èies belles, jolies, adorables. »
Malgré cette décision , ce fut Pallas qui eut le privilège de faire sur lui l'impression la plus durable. Plus de quinze jours après celle mémorable journée, et peu de temps avant celle des Champs-Elysées , il avait encore avec elle des relations qui n'avaient pas cessé d'exister depuis le jour de la grande audience ; el quinze jours c'était beaucoup pour un homme aussi occupé que le fut le colonel Murât pendant le court séjour qu'il fit à Paris.
Il arriva à celle époque une assez drôle d'aventure à la blonde personne que j'ai désignée sous le nom de M'"*' B***. Elle demeurait dans la rue Cihanlereine, qui n'avait pas encore reçu le nom delà Victoire. Un soir qu'elle élait un peu malade, elle avait défendu sa porle, exceplé pour quelques amis intimes, et, couchée sur sa chaise longue.
elle les avait reçus dans sa chambre à coucher où son mari et les élus admis faisaient tranquillement près d'elle une partie de bouillotte.
Son valet de chambre vint lui dire à Toreille qu'une femme, qui prétendait qu'on l'attendait, demandait à être introduite ; qu'il avait dit que madame était indisposée, et que cette femme lui avait répondu qu'elle le savait bien et que c'était précisément ce qui l'amenait. M"^^ B*** , qui ne comprenait rien à cela, s'enquit de la tournure de cette femme, et son valet de chambre lui ayant dit que c'était une personne assez grotesque , vêtue à l'ancienne mode et qui avait l'air d'une subalterne, elle lui ordonna de la faire entrer.
Elle ne fut pas médiocrement surprise en "voyant s'avancer une grande femme vêtue d'une robe comme on les faisait sous la régence, portant un petit bonnet monté, ayant les cheveux retapés, et qui lui fil une respectueuse révérence qui n'était pas exempte de cet air de confiance que prennent les gens qui sentent leur mérite. La singulière visiteuse s'approcha de sa chaise
n".vDr..\7îTÈs. — 3. 3
longue, et d'un ton moitié humble, moitié satisfait d'elle-même, elle dit à M™« B***:
* J'espère que madame sera contente de mon exactitude ; mais M. Baudelocque a pu dire à madame que jamais je ne me suis fait attendre.
— Que voulez-vous, madame? dit la femme blonde qui ne comprenait pas un mol au discours de la vieille femme. J'ignore...
— Je viens de la part de M. Baudelocque, dit celle-ci, et je suis M"'^ Frangeau. >
Cette M™^ Frangeau était la garde favorite du fameux Baudelocque, le plus habile accoucheur de son temps. Tout Paris la connaissait. Mais I^lme B***^ n'ayant jamais eu d'enfants, n'avait jamais eu besoin de son ministère et ne la connaissait que de réputation. Elle fut donc de plus en plus étonnée quand M"'* Frangeau se fut présentée ofûciellement.
Elle allait demander à la garde l'explication de sa venue et de ses paroles, quand M. B"*, qui venait d'être décavé avec un brelan en main par un brelan supérieur, s'approcha de fort mauvaise humeur de la chaise longue de sa femme,
et, entendant les dernières paroles de la vieille l^jme Frangeau, dit d'un ton brusque :
« M. Baudelocque ! M""" Frangeau ! Tout cela est très-bien ! mais que diable voulez-vous que nous fassions de vous? est-ce que vous croyez que madame est grosse, par hasard ? >
^[me Frangeau, qui n'était pas au fait de ce qui pouvait avoir mis M. B**' de si mauvaise humeur, se méprit complètement sur le sens des paroles du banquier. Elle crut, la brave femme, avoir commis une grande imprudence ; il lui vint subitement à l'esprit que Baudelocque seul était dans la confidence de la grossesse de M'"^ B"***, et que l'accouchement était destiné à être fait incognito. On peut se faire une idée de l'expression que prit la grande figure maigre et ridée de cette pauvre femme qui crut avoir révélé un de ces terribles secrets de ménage dont elle avait été si souvent la fidèle dépositaire. Ses traits exprimèrent un désespoir si comique que M. B**', M™*" B*** et les joueurs de bouillotte ne purent retenir un éclat de rire qui ne contribua pas peu à faire perdre tout à fait contenance à Texcellente M''''' Frangeau.
Quand rhilarité générale se fut un peu calmée, j^jine Prangeau , rassurée sur rindélicalesse imai^inaire que se reprochait sa conscience de (idèle et discrète garde de femmes en couches, donna l'explication de son apparition inattendue. M. Baudelocque lui avait remis une adresse écrite à la main, pour qu'elle se rendît près d'une M™® B***, demeurant rue Chantereine. n°... Cette M'"'' B***, dont le nom était, par hasard, le même que celui du banquier, était une jeune femme à laquelle Baudelocque voulait beaucoup de bien, et il n'y avait rien d'impossible à ce que l'enfant à qui il allait faciliter l'entrée en ce monde ne lui tînt d'assez près. Il avait donc , dans son intérêt pour cette jeune femme, dépêché sa favorite, M™^ Frangeau, laquelle avait perdu l'adresse écrite par Baudelocque. Mais sa mémoire fidèle avait retenu le nom de la malade et celui de la rue. Arrivée dans la rue Chantereine elle s'était adressée au premier marchand venu, lequel, tout naturellement, lui avait indiqué la maison du banquier, qui, comme on le pense bien, était plus connu que la jeune
couturière (c'était, je crois, la profession de la protégée de Baudelocque). Le reste s'explique tout seul, et M'"^ Frangeau s'en alla porter à celle à qui elle était véritablement adressée les secours qu'elle regretta peut-être de n'avoir pas eu à donner dans l'opulente maison de Thomonyme de la couturière.
Le marquis de Barras. — La cour du Luxerabourgi, — Une niatlresse du directeur. — Ml'e Pavi. — Bon sang ne peut mentir. — Un confident. — Le sultan jaloux. — Une répétition du Mariage de Figaro. — Aveu. — Une princesse du sang. — fous brûlez !
Barras, homme sans talent et sans énergie, tout à fait au-dessous de la position où l'avait élevé la révolution du lo vendémiaire, était un petit gentilhomme du Midi : il était marquis de Barras. Homme de plaisirs et de salons, il eût été parfaitement placé à la cour dissolue du régent.
Lorsque lui-même eut une cour, le Luxembourg, dont il avait fait son habitation, offrit le spectacle d'un luxe et d'une recherche qui n'avaient rien de républicain, et qui conirasiaient étrangement avec la rudesse et la simplicité qui avaient régné en France depuis deux ou trois ans. Le directeur étalait des mœurs de satrape : la soie, le velours, les dorures, suspects naguère, furent prodigués dans ses somptueux appartements; les moelleuses étoffes de la régence furent rayées de la liste de proscription et vinrent orner les boudoirs de Barras; sa cour se composa des plus jolies femmes de l'époque, et le voluptueux sultan n'avait que l'embarras du choix quand il lui prenait fantaisie de jeter le mouchoir à quelqu'une de ces belles, empressées à le relever. Les dîners fins, les soupers prolongés reparurent à la grande satisfaction de tous ; la mollesse d'Athènes remplaçait l'austérité de Lacédémone, et rien ne ressemblait moins à l'intérieur d'un des premiers magistrats d'une république naissante que la demeure du directeur Barras.
C'est que le temps avait marché avec une rapi-
dite incroyable; c'est que celle république, jeune par les années, avait vieilli tout à coup entre les mains de quelques hommes dont les excès l'avaient compromise, et que, à peine sortie du berceau, elle portait déjà en elle le germe de sa décadence.
Barras usait doncdu présent comme un homme à qui le passé n'avait jamais dû faire espérer rien de tel, et qui, ne pouvant prévoir ou conjurer ce que lui gardait l'avenir, ne songeait qu'à profiter de sa bonne fortune. On a quelque honte pour la France en songeant qu'une grande nation avait renversé une monarchie de quatorze siècles, décapité une famille royale, et fait tomber les plus illustres lêtes du pays, pour faire au marquis de Barras, c'est-à-dire à un homme d'une complète nullité, qui n'avait mis que bien faiblement la main à l'œuvre dans ces grandes et solennelles circonstances, une vie de satrape oriental ; que tant de sang avait coulé, tant d'existences avaient été brisées pour faire de cet homme un cinquième de roi, avec une cour plus dissolue et plus insensée que les plus insensées et les plus dissolues
du temps passé ! Le délirant reges peut-il donc s'nppliqncr aux nations?
Quoi qu'il en soit, la terreur avait cessé; la France n'était plus en coupe réglée, et le plaisir, cet élément de la vie française, avait repris tous ses droits et ses vives allures. Le directeur Barras, homme aux belles manières, et beaucoup plus versé dans la science de bien vivre que dans celle de bien gouverner, faisait, dans sa cour directoriale de fraîche date, une parodie assez divertissante de la cour de Louis XV et du régent. On aurait dit qu'il avait pris pour devise ce mot de la dépravation antique : A demain les affaires sérieuses! et, à l'imitation du barbier, qui laissait en permanence sur sa boutique : Demain , on rasera ici gratis , le bienheureux lendemain n'arrivait jamais.
Malgré les allures royales qu'affectait le voluptueux Barras, il eût été assez mal venu à exiger que l'on eût pour sa majesté directoriale le même respect que l'on porte d'ordinaire aux têtes couronnées. Une jolie femme de ce temps-là , qu'il avait honorée de ses faveurs, et qui commençait
à s'en lasser au profit d'un autre, lequel avait tout ce qu'il fallait pour obtenir la préférence, le traita comme un simple mortel.
jyjmo 2*** était depuis un mois ou deux la maîtresse de Barras, qui était, du reste, bien fait de sa personne ; mais
Il n'est pas sur la terre D'éternelles amours.
En conséquence de cet aphorisme , M""' Z*** ne put se défendre d'un sentiment trop tendre pour M. de la C..., qui en était digne à tous égards. Barras était jaloux de M^^ Z***, mais jaloux comme Othello ou son descendant Orosmane. Je ne sais si sa jalousie était une jalousie d'amant passionné ou de sultan impatient de toute rivalité en sous-ordre; le fait est qu'ayant en main les moyens de surveiller M""® Z"**, il ne lui laissait pas une minute de liberté. Il en arriva, comme c'était dans l'ordre, que la pauvre femme, obsédée par les espions du directeur et par le directeur lui-même , finit par le prendre en grippe et jura de le mystifier tout en le trompant:
satisfaire sa passion pour le préféré et se venger d'un jaloux, il y avait là , en cas de succès, de quoi la rendre bien heureuse.
Malgré la facilité que sa position lui donnait pour accumuler ses bonnes fortunes , Barras, qui avait une irès-baule opinion de son mérite personnel , était prodigieusement fat. M™^ Z'**, qui le connaissait sur le bout de son doigt , fit son plan en conséquence , et arrangea une petite conspiration, bien innocente après tout (le voluptueux directeur n'y courait d'autres risques que celui de passer quelques heures avec une trèsjolie femme) , mais dont le résultat ne devait pas être aussi flatteur pour son amour-propre qu'il devait être porté à le croire dès l'abord.
M™« Z*** avait reçu des leçons de musique d'une femme italienne, qu'elle avait éloignée de chez elle dans les commencements de sa liaison avec Barras , précisément à cause de la grande beauté de cette femme et de la facilité qu'elle lui soupçonnait à se laisser aller à une intrigue. Quand elle songea à se dérober à la faveur du dirccleur, et qu'elle conçut le double plan d'une
trahison et (Vune vengeance , elle se souvint de jyiue Pqyî ^ gj I3 nianda un matin chez elle.
Quoique celle demoiselle Pavi eût donnédes leçons de nuisique à M°^^Z***, elle n'était cependant pas artiste de profession. Sa mère , qui avait élé chanteuse dans quelque théâtre secondaire d'Italie, et qui était fort belle, avait élé amenée en France par un grand seigneur , à qui , tout Italienne qu'elle était, elle avait élé à peu près fidèle. Son amant la tenait sur un bon pied , et elle se contentait de sa condition , élevant passablement sa fille, qui promenait d'être très-belle, et qui tint parole.
Lorsque la révolution éclata, la Pavi , assez ignorée , grâce à la réserve qu'elle s'était constamment imposée , ne fut pas inquiétée , et ne paya ni de sa tête ni de la perle de la petite fortune qu'elle avait eu la sagesse d'amasser , ses relations avec son bienfaiteur, qui périt sur l'échafaud. M™^ Pavi avait réalisé tout ce qu'elle possédait dès qu'elle avait vu les affaires s'embrouiller , et elle se vit à même de vivre tranquillement dans un quartier relire avec sa fille
D''ABRAaiÈS. 3. 6
Teresa, qui avait, à l'époque de la révolution , atteint sa dix-huitième année, et qui était véritablement d'une beauté rare.
Bon sang ne peut mentir. M"*® Pavi , qui finissait sa carrière d'une manière si tranquille et si uniforme , avait eu une jeunesse fort orageuse. Elle avait de bonne heure aimé le plaisir pour le plaisir ; et quand elle avait vingt ans , elle eût mieux aimé faire l'amour avec un joli garçon gueux comme un lazzarone , qu'avec un duc et pair , un roi ou un pape , vieux et goutteux. Que voulez-vous? les cheveux ne peuvent pas pousser
blancs , comme M. de F l le disait à sa mère,
à propos de sa barbe. Bref, Teresa , à dix-huit ans, était la digne fille de sa mère, qui, du reste, lui avait mis plutôt entre les mains le solfège que le catéchisme , qui lui parlait plus souvent de Cimarosa que du bon Dieu , et pour qui le plus grand péché que pût commettre la petite , était de faire une fausse note. M™® Pavi fut donc un beau matin plus surprise qu'irritée en entrant avant le jour dans la chambre de sa fdle , à qui elle avait quelque chose à dire , de la trouver
endormie entre les bras d'un beau garçon , que la mère reconnut pour le fils d'un imprimeur qui demeurait dans la même maison qu'elle , et qui , étant bon musicien , avait souvent fait de petits concerts avec elle et sa fille. Elle fit bien un peu de bruit pour la forme , puis , arrangeant pour la circonstance un mot célèbre de l'Evangile, elle se dit in pello : « Je dois lui pardonner, parce que j'ai beaucoup péché. »
La femme de l'imprimeur M*** était couturière: c'était elle qui habillait M™« Z"\ Un jour, que celle-ci était venue chez M™® M*** pour une commande, elle fut passablement étonnée d'entendre les sons d'une musique délicieuse.
< Est-ce que vous avez l'Opéra dans votre maison? dit-elle à M'^e ^[**\
— Ma foi , dit celle-ci , je crois que cela vaut bien l'Opéra. Écoutez. >
^jme 2**"^ qui était connaisseuse , fut de plus en plus surprise , et demanda qui faisait d'aussi bonne musique.
^me ^j»**^ flattée de l'effet produit par le concert, où son fils faisait sa partie, mit M™** Z*** au
fait en peu de mois, et dans sa narration elle posa les deux Pavi d'une manière assez respectable. M"* Z*** la pria de demander à M"''* Pavi si elle lui donnerait des leçons. M""^ Pavi , qui était déjà fort souffrante de la maladie dont elle mourut peu de temps après , et qui n'avait pas besoin de tirer parti de ses talents, refusa quant à elle ; mais sa fille, qui n'était pas fâchée de se faufiler un peu dans une maison riche, offrit à M""*^ Z*** d'aller faire quelquefois le malin un peu de musique avec elle, si cela pouvait lui être agréable. L'offre fut acceptée , et Teresa Pavi se mil à fréquenter assez assidûment la maison de M™^ Z***, qui, du reste, ne la voyait presque jamais que le matin.
Au bout de quelque temps , le pauvre jeune homme s'aperçut que sa maîtresse n'était plus la même que par le passé. En effet, la fréquentation du monde avait développé à un haut degré le penchant que Teresa avait à la galanterie. Bientôt elle se permit deux ou trois petites infidélités, faites en robbe^ il est vrai, comme dit Brantôme. Tout à coup M""*" Pavi mourut ; Teresa
quitta rapparlement où était morte sa mère , el tout fut rompu avec le pauvre Paul, qui Taimait de tout son cœur. A cause de son deuil, elle n'alla plus que le malin chez M"® Z**% qui Tavait prise en grande amitié et qui s'était faite sa confidente. M*"^ Z*** savait donc parfaitement à quoi s'en tenir sur les principes de M'^*^ Pavi. Aussi , quand elle-même devint la sultane favorite de rOrosmane du Luxembourg, elle s'effraya d'une si redoutable concurrence , et , sous un prétexte plus ou moins adroit, la belle Teresa fut éloignée.
Mais lorsqu'elle voulut tendre un piège à la vanité de Barras, et que, par suite du plan qu'elle avait conçu , elle eut besoin d'une femme trèsbelle, très-coquette, peu scrupuleuse, elle songea sur-le-champ à W^^ Pavi, qui , il faut en convenir, se trouvait là comme si on l'eût fait faire exprès, et qui, ce qui allait à miracle pour le projet de M'"^ Z**\ était Italienne par-dessus le marché.
Teresa Pavi , qui n'avait pas été la dupe des raisons que lui avait données M°^® Z***, lorsque celle-ci l'avait éloignée de chez elle , ne pouvait
s'empêcher de regretter une maison où elle avait trouvé bon accueil , société agréable , une table délicatement servie , l'occasion de faire et d'entendre souvent de bonne musique, et, enfin, deux ou trois amants. Ce fut donc avec un véritable plaisir qu'elle reçut un jour un petit billet parfumé qui contenait ces mots :
« Si l'aimable Teresa n'a pas oublié une amie I sincère, qui n'a jamais cessé de l'aimer de tout * son cœur, elle viendra demain matin déjeuner « avec moi. Nous serons seules, nous causerons < de choses importantes, qui ne pourront qu'être « agréables à ma chère Teresa.
c Adrienne Z***. »
Tout en comprenant à merveille que son amie sincère avait besoin d'elle, Teresa ne se dissimula point qu'elle aussi avait besoin de M"° Z*** ; en conséquence,elle ne songea pas à lui tenir rigueur.
Le lendemain, elle fut exacte au rendez -vous. I^lme 2*** défendit sa porte pour tout le monde ; et quand le déjeuner fut terminé, les deux amies s'enfermèrent dans un boudoir délicieux , et la
maîtresse de la maison dit à l'Italienne en lui prenant la main ;
€ Ma petite, avez-vous un amant dans ce moment-ci?
— Non, dit résolument Teresa, qui se trouva dire la vérité.
— Eh bien, poursuivit M™® Z***, je veux vous en donner un qui en vaut bien un autre ; c'est un fort bel homme, un personnage très-haut placé, généreux comme un roi. Cela vous convient-il ?
— Si je puis vous rendre service, dit Teresa ingénument, je suis toute disposée à vous être agréable. >
^[me 2*** vit que Teresa l'avait devinée. Elle sourit et continua :
i Le connaissez-vous?
-— Je l'ai vu dans la rue, au spectacle.
— Comment le trouvez-vous ?
— Mais, très-bien !
— Et lui , vous connaît-il?
— Pas le moins du monde, j'en suis certaine, s'écria Teresa, à qui son orgueil de jolie femme et de coquette ne pouvait permettre de croire
que Barras l'eût vue sans la désirer, et qui sentait qu'il n'aurait pu la désirer sans essayer de la posséder.
t Tout va bien, alors , dit M'^^ Z***. Maintenant, contiiiua-t-elle après un momentde silence, voulez-vous vous fier à moi et me laisser conduire la chose?»
Teresa répondit affirmativement.
i Je ne puis vous en dire davantage présentement, poursuivit Adrienne; laissez-moi donc faire ; vous serez au courant du rôle que vous avez à jouer quand il en sera temps. Dans tous les cas, comptez que ma reconnaissance vous est acquise, et que rien ne me coûtera pour vous prouver combien je suis sensible à la peine que vous voulez bien prendre pour moi. »
Mademoiselle Pavi ne comprenait pas bien de quelle peine M""^ Z*'* parlait de lui tenir compte. Il ne lui paraissait pas bien difficile, et surtout bien pénible, de devenir la maîtresse de Barras, qui était, après tout , un homme fort agréable. Néanmoins il y avait, dès le commencement de cette aventure , un parfum d'intrigue qui ne dé-
plaisait pas à Taventureuse Italienne, et, en personne docile, elle promit à M'"*^ Z*** de n'agir que d'après ses instructions, et de se laisser conduire aveuglément par ses conseils.
Pendant un quart d'heure, on parla d'autre chose. Tout à coup le valet de chambre de ]\jme 2*** se présenta, et lui dit tout bas quelques mots. M""^ Z*** lui donna un ordre également à voix basse ; puis, quand il fut sorti :
« Mon enfant, dit-elle à Teresa , voilà la pièce qui commence; entrez dans ce cabinet. Ne perdez pas un mot de tout ce que vous entendrez, et quand vous sortirez de là , je n'aurai plus rien à vous dire sur la conduite que vous aurez à tenir. >
]y|iie pgyj obéit, et elle était à peine dans le cabinet, que Barras entra dans le boudoir.
Il avait l'air passablement mécontent.
< J'ai attendu à votre porte, madame, dit-il de l'air que dut prendre Louis XIV pour dire le fameux : fai failli attendre l
— J'avais défendu ma porte, dit M"** Z'**, affectant d'être troublée; j'étais soutirante !
— Vous n'étiez pas seule, madame, poursuivit
le directeur furieux ; vous me iroinj)ez. Je le sais.
— Puisque vous avez des espions qui vous rendent compte de ce que je fais, dit M"'' Z"*, demandez-leur s'il est entré âme qui vive chez moi de la journée, qu'une femme et vous.
— Une femme , madame ! mon Dieu , c'est un moyeu de comédie !
— Croyez bien, monsieur, s'écria M™^ Z*'\ que la personne qui a passé la matinée avec moi...
— La matinée avec vous ! interrompit Barras au comble de la fureur.
— Je vous jure que c'est une femme ! j> s'écria
Pendant ce dialogue , M""" Z*** affectait de porter à chaque instant un regard inquiet sur la porle du cabinet où était enfermée M''^ Pavi. Ce mouvement n'échappa point au jaloux directeur, qui , reproduisant au naturel la situation du comte Almaviva dans le Mariage de Figaro y voulut absolument voir s'il n'y avait pas quelqu'un dans ce cabinet. Au moment où il allait mettre la main sur le bouton de la porle, Adrienne se jeta au devant delui, et lui dit d'une voix émue :
€ Arrêtez, monsieur, il y a quelqu'un dans ce cabinet.
— Et c'est pour cela que je veux y entrer ! > s'écria Barras.
Il V avait une telle analogie entre cette siluation ei celle de la comédie de Beaumarchais, que j^jmc 2*** ne put s'empêcher d'en être frappée.
< Attendez un instant, monsieur, dit-elle au directeur; vous avez l'air du comte Almaviva, et comme je ne suis pas Rosine , vous ne pouvez craindre que je veuille laisser le temps à un Chérubin quelconque de se métamorphoser en Suzanne, puisque le cabinet que voilà n'a pas d'issue, pas même une fenêtre. Veuillez doue vous calmer, prendre un siège, et m'écouler. >-
Barras jeta à deux reprises un coup d'œil d'incrédulité sur le cabinet ; puis, voyant qu'une plus longue insistance le rendrait ridicule, il prit le parti de s'asseoir et d'entendre ce qu'avait à lui dire M»"" Z"*
< Oui, monsieur, poursuivit-elle, oui , il y a quelqu'un dans ce cabinet; et cette personne a passé, seule, avec moi, toute la matinée. Je vous
ai déjà dit el je vous répète que c'est une femme. Quand vous saurez qui elle est , monsieur, vous comprendrez pourquoi sa présence chez moi a été entourée de tant de mystère; et, comme vous avez le cœur noble et haut placé , j'ose espérer que, loin de me blâmer, vous approuverez ma conduite dans cette occasion, s
Barras fut passablement étonné de ce début solennel. Qui était donc cette femme qui se cachait avec tant de précautions ? L'assurance n'était pas ce qui caractérisait le plus le directeur. Aussi, malgré l'hommage rendu à sa générosité, il n'accueillit que médiocrement bien la confidence de M"'^ Z"*\
« Mon Dieu, madame, lui dit-il, vous ne prendriez pas plus de précautions oratoires si vous aviez à m'annoncer que la personne à qui vousdonnez asile est la duchesse d'Angouième en personne.
— Ma foi, dit en riant M"»^ Z***, emportée par sa gaieté naturelle que le comique de la situation excitait au plus haut point, vous n'avez pas deviné, mais vous brûlez terriblement.
— Madame, dit Barras en pâlissant , si c'est
«ne plaisanterie, je vous déclare que je la trouve fort mauvaise.
— H n'y a rien de pis, poursuivit M"^ Z*** en reprenant un air plus sérieux , que de se fâcher sans savoir pourquoi Ton se fâche. Ayez la bonté de m'écouier, et vous verrez que, si la personne qui est chez moi a quelques raisons de craindre de se montrer, vous ne pouvez en rien être compromis, quand bien même vous l'auriez vue. Mais avant que je vous en dise davantage, je veux que vous me promettiez , sur Tassurance que je vous renouvelle que celte personne n'est en rien compromettante pour vous , il faut que vous me promettiez pour elle vos bons offices et votre protection. Elle en est digne à tous égards, par ses malheurs et sa beauté ; et s'il y a quelques personnes en ce monde qui sont en droit de lui reprocher quelque chose , ce n'est pas nous qui devons lui faire un crime d'avoir eu le cœur trop tendre. )-
Elle tendit perfidement la main à Barras, qui ne savait pas résister à une caresse et à un sourire, et qui lui promit tout ce qu'elle voulut
D''ÀBBàIITÈS. 3. 7
pour sa protégée, dont il lui demanda l'histoire avec une curiosité qui charma M™'' Z***.
< Je ne voulais vous révéler ce secret que dans quelques jours, lui dit-elle, lorsque j'aurais sondé vos dispositions à l'égard de cette personne : mais puisque vos injustes soupçons me forcent à avancer le moment de cette confidence , écoutez-moi donc , et soyez bon comme vous savez l'être, quand vous voulez. Vous avez tout à l'heure prononcé un mot auquel j'ai répondu par une plaisanterie , qui , elle-même , n'en est pas une. La personne qui est dans ce cabinet est une très-grande dame, une princesse ! Rassurez- vous, elle n'est pas de la famille royale; du moins, elle n'en est pas directement. >
Barras fit un mouvement ; M™® V*\ n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et commença son récit , ou plutôt son improvisation.
Un roman improvisé. — Une jeune fille enlevée. — Les bandits de l'Apennin. — Le frère du duc de Modène. — Les sentiments chevaleresques. — Le devoir et l'amour.— L'hérétique. — Le mariage de la main gauche. — La princesse de San-Mateo. — Le bel émigré. — Tout comme a fait sa mère!
— La guillotine. — Le passe-port. — Fin du roman. — La ressemblance imaginaire. — La confiante maîtresse. — La scène est double. — La maison de campagne de la vallée d'Aulnay. — Accès de vanité à propos d'une princesse du sang. — Le Irébuchet. — Belle sortie. — Refour inattendu .
— Les leçon.s de musique. — Désenchantement. — Fous n'auriez pas fait cela à Saint-Just !
€ En 1774, lord B*** enleva la fille de lord S**\ chef d'une des plus illustres familles de PÉcosse. 11 l'avait en vain demandée en mariage. Lord S*** avait été inflexible, quoique la naissance et la fortune de lord B'** fussent au moins égales à
celles des S*** ; mais il était à la connaissance de lord S*"* que lord B'** avait toujours mené une conduite plus irrégulière que celle que peut faire pardonner la jeunesse. 11 s'agissait même d'actions que ne peut avouer un gentilhomme. Il refusa donc son consentement d'une manière absolue. Mais lord B*** avait agi envers la jeune lady Maria S*** comme Lovelace en agit à l'égard de Clarice Harlowe. Beau, jeune encore, plein d'espril et de finesse, il était parvenu à se faire aimer de celle charmante fille , que , du reste, il aimait véritablement lui-même : il l'enleva , et ils se retirèrent en Italie. Des raisons quelconques que je ne me rappelle pas , une parenté éloignée , je crois , avec quelqu'un du pays, engagèrent lord B*** à se fixer à Modène. Il n'y était pas depuis un an lorsque, dans une excursion qu'il fit dans l'Apennin, il fut assassiné par des bandits de la montagne.
Lady Maria S*** essaya de rentrer en grâce auprès de son père. Lord S*** ne voulut pas lui pardonner. Il refusa de la revoir; et comme, malgré son amour réel pour lady S**', lord B*'*
— sine l'avait pas épousée, elle paya cher son imprudence. L'immense fortune de lord B*** passa tout entière à son frère , et la pauvre jeune femme se trouva loul à coup, à dix-huit ans, en pays étranger, sans appui, sans ressources, repoussée par sa famille, chargée de la déconsidération qui s'attache à une faute, et n'ayant pour toute fortune que ce qu'elle possédait actuellement, c'est-à-dire un peu d'argent, bien peu ; d'assez belles choses qui avaient coûté fort cher et dont la réalisation ne produisit qu'une faible somme. Elle sut se mettre au niveau de la situation que lui avait faite sa mauvaise éioile : elle vendit tout ce qui était objet de luxe, quitta le palais où elle logeait avec lord B*** et se retira dans une modeste habitation située au dehors de la ville, ne gardant, pour tout domestique, qu'une jeune fille qui la servait.
C'est là qu'elle vivait dans la retraite la plus profonde. Elle donna des larmes sincères à l'infortuné qui avait péri si misérablement, et de la mort duquel elle s'accusait d'être la cause, puisque c'était pour la posséder qu'il était venu cher-
cher celle mort en Italie ; mais il faul dire que la douleur de lady M*** élail plulôl le résullat d'un profond senlimentde devoir envers lord B***, que l'expression d'un amour que sa conduite avait fini par affaiblir , sinon par éteindre entièrement. Les mauvaises qualités qui avaient motivé le refus de lord S*** n'avaient pas tardé à se révélera la pauvre Maria. Elle en avait gémi plusd'une fois, et plus d'une fois elle avait versé des larmes bien amères , mais trop tardives, sur sa propre faiblesse. Bref, lorsque lord B*** fut assassiné, il y avait déjà longtemps que lady M*** était malheureuse.
La mort de lord B*** l'affligea profondément ; mais on conçoit que le temps réussît à diminuer celte affliction, surtout si l'on songe qu'elle pouvait à bon droit pleurer sur elle-même qui, destinée à une position brillante , se voyait réduite tout à coup à vivre loin de son pays, de sa famille, dans les privations et la solitude.
Le duc de Modène avait un frère qui élail âgé de vingt-cinq ans à peine : il avait souvent rencontré lord et lady B*** (car elle portait le nom de son séducteur). Le jeune prince était devenu
éperdument amoureux de lady ?vîaria ; mais il était plein d'honneur et de sentiments chevaleresques; il eût rougi à la pensée de chercher à séduire cette jeune femme qui avait tout abandonné pour suivre l'homme qu'elle aimait et dont elle était tendrement aimée : rien du moins ne permettait d'en douter.
Lorsque l'on apprit la mort de lord B***, le jeune prince sentit redoubler im amour qui, pour avoir été concentré, n'en était devenu que plus violent. Il apprit avec douleur que lady Maria avait vendu tout ce qu'elle possédait et qu'elle ne logeait plus dans la ville. 11 ne fut pas longtemps sans découvrir le lieu de sa retraite : quand il crut que la première douleur devait être passée, il lui fit demander la permission de se présenter chez elle. Lady Maria répondit qu'elle était sensible à l'honneur que lui faisait son altesse, mais qu'elle désirait vivre dans une solitude complète. Le prince n'insista pas. Mais à quelque temps de là, il écrivit à lady Maria, à qui il déclara la passion qu'elle lui avait inspirée , et il terminait en lui disant que s'il sollicitait la faveur
d'être admis auprès d'elle, c'était parce que ses intentions n'avaient rien que d'honorable, et qu'il aspirait au bonheur de devenir son mari. Le prince était bien fait de sa personne; on parlait avec enthousiasme de ses belles qualités. Le rang qu'il occupait semblait le destiner à ne prendre pour femme qu'une personne de maison princière. Une pareille démarche ne pouvait donc que flatter au dernier point le cœur et l'amourpropre de iady Maria. Peut-être même avant la mort de lord B*" avait-elle remarqué, avec cet instinct que les femmes possèdent à un si haut degré, l'amour que la délicatesse chevaleresque du prince lui avait fait un devoir de dissimuler. Mais elle ne voulut pas demeurer en reste de grandeur d'âme avec lui. Elle lui répondit qu'elle le remerciait du fond de son cœur de l'honneur qu'il voulait bien lui faire ; mais, qu'avant toutes choses, elle lui devait un aveu, quoi qu'il pût en coûter à son orgueil de faire une pareille démarche. Elle lui apprenait ensuite qu'elle n'était pas, comme il le croyait, la femme de lord B***; que celui-ci l'ayant enlevée de chez son père.
elle avait eu la faiblesse de le suivre sans qu'il fût son mari devant Dieu ; que lui n'ayant jamais reparlé de régulariser leur position , elle n'avait pas eu le courage de soulever cette question, et qu'il était noort sans qu'elle eût jamais été unie à lui par le lien du mariage. La pauvre femme pleura beaucoup en écrivant celte lettre, car elle sentait qu'il en coûtait à son cœur d'accomplir un devoir qui, vraisemblablement, renverserait ce qui déjà était sa plus chère espérance.
Le prince aimait si profondément lady Maria, qu'il comprit à peine le scrupule de celte belle âme. 11 arriva chez elle , insista pour être admis, et lui jura que le passé n'exislait pas pour lui; que l'avenir seul , si elle voulait ^e partager avec lui , pouvait encore lui réserver quelque bonheur ; enfin , il tomba à ses pieds et la supplia de lui dire qu'elle consentait à l'épouser.
Lady Maria avait fait son devoir ; elle ne pouvait en faire davantage. Si elle n'aimait pas encore le prince , ce qu'elle éprouvait était bien près d être de l'amour : on lui proposait le bon-
heur , la fortune , un rang ; elle accepta avec joie , et même avec une reconnaissance qu'elle ne chercha pas à dissimuler.
Le prince courut au palais ; il lui fallait Taulorisation de son frère. Le duc la refusa tout net : il savait, lui, ce que le jeune prince n'avait appris que par la lettre de lady Maria ; c'est-àdire que lord B*** et elle n'étaient pas mariés. En outre , il opposa à son frère une autre considéralion que celui-ci jugea tout de suite avec effroi devoir être un obstacle invincible. Lady Maria , dit le duc , est protestante, et jamais prince de mon sang n'épousera une hérétique.
Le jeune prince fut foudroyé : mais à l'instant même son parti fut pris. 11 retourna sur-le-champ à la demeure de lady Maria et lui apprit la réponse du duc. Maria ne put retenir ses larmes ; le prince , à qui elles révélèrent qu'il était aimé, se jeta à ses genoux et la supplia de consentir qu'un mariage secret les unît ; d'abord elle refusa , mais vaincue par les prières de son royal amant, elle consentit, et le lendemain un mariage morganitiquc , célébré par un chapelain du prince et
un ministre prolestant attaché au consulat d'Angleterre , fit (le lady Maria S*** la femme légitime du prince Francesco.
Mais le bonheur n'était pas fait pour cette pauvre femme. Environ un an après son mariage » elle mit au monde une fille dontia naissance coûta la vie à sa mère ; la princesse Maria mourut le jour de son accouchement.
Le prince don Francesco fut inconsolable ; lui-même mourut deux ans après la naissance de sa fille, à qui il assura une brillante existence.
Teresa (c'était le nom de la jeune fille) fut élevée sous le nom de princesse de San-Maieo. Son origine n'était pas un mystère ; le duc , qui savait à quoi s'en tenir, n'avait pas l'air de soupçonner son existence; mais il s'y intéressait vivement , tout en s'efforçant de ne vouloir pas le paraître.
Quand la jeune princesse fut grande , il se présenta pour elle de nombreux partis. Le prince de M*", que don Francesco avait chargé de la tutelle de Teresa , aurait bien voulu se débarrasser d'une si grande responsabilité en la mariant.
Mais elle s'y refusait constamment , et le vieux prince y perdait , non son latin qu'il ne savait pas, mais son italien qu'il ne savait guère mieu\. Teresa était belle comme un ange ; elle chantait comme les premières cantatrices de Tltalieeussent voulu chanter ; elle était pleine d'esprit , d'une gaieté folle, et, ajouta un peu plus basM""^ V*\ comme bon sang ne peut mentir , assez portée à faire comme avait fait sa mère.
Les choses en étaient là quand arriva un émigré à la cour de Modène , le jeune comte de P"*, Voilà le comte à la mode ; toutes les femmes en raffolent; voilà Teresa qui en perd la tête, et qui déclare qu'elle n'aura jamais d'autre mari que lui. Le comte se laissa faire; le duc qui, avec ses semblants d'indifférence à l'endroit de la petite princesse, s'en occupait sans cesse, ordonna à M. de P*** de sortir de ses États. Teresa, qui connaissait de reste l'histoire de sa mère et de son père , jugea dans sa moitié de cerveau brûlé d'Italienne, et dans son autre moitié de cerveau romanesque d'Anglaise , qu'elle pouvait bien épouser de la main gauche un gentilhomme Iran-
çais , puisque son père » qui était un véritable prince du sang , avait épousé de la même main une noble Anglaise ; elle le fit comme elle favait pensé. Mais comme le duc ne plaisantait pas , le comte de P*** fut obligé d'obéir à Tordre qu'il avait reçu. Teresa consentit à rester à Modène pendant quelque temps ; mais au bout d'un mois ou deux , elle s'aperçut qu'elle était grosse. La colère du duc l'épouvanta ; elle rassembla tout ce qu'elle put d'argent comptant et de bijoux , et se mit à la recherche du comte de P*** , qui portait où il pouvait son exil et son ennui.
Par une étrange fatalité, M. de P*" venait toujours de partir du lieu où Teresa espérait le rejoindre, lorsque cette pauvre femme y arrivait. Enfin son état ne lui permit pas de continuer celte vie errante ; elle s'arrêta à Aix-la-Chapelle pour faire ses couches. Elles ne furent pas heureuses ; elle mit au monde un enfant mort; elle était à peine relevée, lorsqu'elle apprit l'atïreuse nouvelle de la mort du comte de P***, guillotiné à Paris, où il était revenu courageusement sur la fausse indication qui lui avait été donnée que sa
D'iBaMITÈS. — 3. H
femme s'y irouvait depuis quelques jours. La première pensée de la pauvre Teresa fut de venir à Paris. Elle se fût difficilement rendu compte du motif qui lui faisait prendre une résolution aussi insensée. Toujours est-il qu'elle y vint. Elle descendit chez ma mère, qui est, comme vous le savez, proche parente des P***, et dont le comte Charles lui avait souvent fait réloge. Ma mère la blâma de son imprudence, l'engagea à continuer à porter le faux nom sous lequel elle avait voyagé, qui était celui de comtesse Zucchi, et lui conseilla de vivre dans la plus grande retraite. A la mort de ma mère, elle ne demeura pas avec moi , mais je n'ai jamais cessé de la voir ; cependant, continua M""® Z*** en baissant les yeux, je l'ai vue moins souvent depuis... depuis... que... je vous connais... elle a une effroyable peur de vous ; il ne faut pas que cela vous fâche : elle ne sait pas quelle distance il y a entre vous et ceux que vous avez remplacés : le mot de république la fait trembler, et elle ne fait pas de différence entre le président du directoire Barras , et Robespierre. Vous auriez tort
«le lui en vouloir de son ignorance ; el vous êtes si bon, que vous ne vous refuserez pas à la proléger. Elle craint que sa double qualité de nièce du duc de Modène, qui est l'ennemi de la France, et de veuve d'un émigré mis à mort par la convention , n'attire la proscription sur elle ; et comme lord S*", le père de sa mère, vient de mourir, il y a un an, à l'âge de soixante et dix ans, elle espère trouver un refuge près des membres de sa famille, car elle n'a rien à espérer du duc. Elle voudrait avoir un passe -port pour l'Amérique, d'où elle repassera en Angleterre, et elle était venue me prier ce matin de faire auprès de vous les démarches nécessaires, quand vous êtes arrivé sans être attendu. Lorsqu'elle a su que c'était vous, elle m'a supplié de la dérober à votre vue. Vous voyez bien, monsieur, que vous avez eu tort de faire le jaloux, et que c'est une femme qui est là dedans. >
Ce n'était pas sans motif que M™® Z*** avait raconté avec tant de détails cet interminable roman, fruit de son imagination : outre que, prise au dépourvu, elle avait été obligée d'improviser
et n'avait pas eu le temps de le faire plus court, il était indispensable que M''® Pavi (qui, ainsi qu'elle le lui avait recommandé, ne perdait pas un mot de la narration) connût dans les moindres particularités l'histoire dont il plaisait à M"' Z*" de l'affubler. Heureusement celle-ci avait semé en bon terrain, et, quand elle eut achevé, Teresa Pavi était imperturbablement petite-fille de lord S***, fille du frère du duc de Modène, veuve du comte de P***, comtesse Zucchi , et aussi disposée à s'embarquer pour l'Amérique que si toute celle invention eût été la plus respectable réalité.
Barras avala le roman comme paroles d'évangile, et, ne voulant pas être en reste de générosité, pour répondre à la confiance que l'on lui témoignait, il dit, en donnant la plus gracieuse inflexion qu'il lui fut possible à sa voix, et de son plus beau ton de cour :
« Malgré tout le plaisir que j'ai à faire quelque chose pour l'amour de vous, belle dame, je suis désespéré que M""^ la comtesse Zucchi ait ircp peur de moi pour me dire elle-même ce
qu'elle désire : je vous jure, sur Thonneur, que je serai trop heureux de me mettre à ses ordres.
— Je n'altendais pas moins de votre galanterie, dit M™« Z***, et si vous permettez que je vous laisse seul un instant, je vais essayer de vous amener ma jolie solliciteuse. >
Barras fit un signe d'assentiment qui sentait son OEil-debœuf d'une lieue, et M"'^ Z*** se dirigea vers le cabinet.
Au moment d'y entrer, elle s'arrêta soudain, et, revenant sur ses pas, elle se mit à considérer le directeur.
€ Vous avez connu le comte Charles de P**% n'est-il pas vrai ? lui dit-elle en le regardant attentivement. La perfide savait le contraire.
— Non , dit Barras, mais j'en ai beaucoup entendu parler. Pourquoi cela?
— Ne vous a-t-on jamais dit à quel point vous lui ressemblez? dit M°»« Z***.
— Jamais, dit Barras. Est-ce qu'en effet je lui ressemble?
— C'est prodigieux , dit M""^ Z*** ; il faudra
que je la prévienne : il y aurait de quoi la tuer.
Voilà la première fois que je le remarque : c'est frappant. >
Il est bon de dire que Barras , qui , du reste y était un fort bel homme, ne ressemblait pas plus à M. de P***, que la colonne de la place Vendôme au pâté des Italiens.
Barras, tout jaloux qu'il était, ne se piquait pas d'une fidélité scrupuleuse à l'égard de M"^ de Z*'\ L'éloge que celle-ci avait fait de Teresa n'avait pas passé inaperçu, et sa vanité se trouvait agréablement chatouillée à la pensée de conquérir le cœur d'une princesse, bien qu'elle ne fût que de la main gauche. 11 ne fut donc pas fâché de sa prétendue ressemblance avec le prétendu mari de la prétendue princesse de Modène. Il espéra que , lorsque le premier effet d'attendrissement et de regret serait passé, il trouverait dans cette ressemblance un puissant auxiliaire pour la réussite de son projet de conquête. Il dépendait de lui de donner le passe-port à l'instant même , ou de le faire attendre aussi longtemps que bon lui semblerait : il se réservait même le droit de faire payer cette acte de complaisance ,
s'il ne trouvait pas d'autre moyen d'arriver à son but, et si la princesse en valait la peine. Il se tint donc pour sûr de son fait , et il était dans les dispositions les plus favorables , lorsque M°^® Z*'* rentra avec Tinléressante veuve du comte de P***.
L'altitude de Teresa Pavi , en entrant dans le boudoir, conduite par la maîtresse delà maison , était un mélange de la modestie qui convenait à l'humble état où elle se trouvait réduite , et de la dignité que devait conserver , même dans le malheur , une personne d'une haute naissance.
4 Ma chère conjlesse, dit M^^Z*'*, je vous présente M. le président du directoire exécutif, qui serait heureux d'avoir l'honneur de vous baiser la main. >
Teresa fit une belle révérence à Barras et lui tendit sa main à baiser avec un sang-froid et une noblesse qui eussent fait honneur à une véritable princesse du sang.
« Madame, dit Barras, veuillez oublier que l'homme qui est devant vous est le premier magistrat d'une république que vous ne sauriez aimer, et permettez-lui de vous assurer que vous
n'avez pas de plus dévoué serviteur que lui . Vous êtes faite pour régner ; il se proclame le preniier de vos sujets. »
Il est aisé de voir , au ton que prenait Barras , qu'il avait , du premier coup d'œi! , jugé Teresa digne de son hommage : il avait en effet été ébloui.
Teresa , pour réponse à celle galante harangue, leva les yeux sur celui qui la lui avait adressée. A peine l'eut-elle envisagé qu'elle poussa un cri perçant , porta ses deux mains sur ses yeux , et s'assit ou plutôt se laissa tomber sur le sofa qui se trouvait près d'elle.
<[ C'est cette fatale ressemblance , s'écria jyjme 2*** eu s'cmpressaut près de Teresa; pour Dieu, monsieur, retirez-vous un instant. »
Barras , assez mal à l'aise , murmura quelques mots plus ou moins maladroits pour exprimer comme quoi il était désolé d'être la cause involontaire de la douleur de la comtesse ; qu'il se retirait; que, pourtant , il espérait par la suite être assez heureux...
< Non, dit Teresa d'une voix languissante ,
mais où l'on démêlait i'habiiude de ne pas être contredite ; non , restez : quelque pénible que me soit ce cher et cruel souvenir , il me semble que j'aime à vous voir. »
Il y avait dans celte voix si mélodieuse , si doucement accentuée d'italien , quelque chose de si saisissant, de si impérieusement séduisant, que Barras s'arrêta ; il éîait sous le charme.
* Si j'étais aussi jalouse que vous , dit gaiement M™^ Z*** au directeur , j'espère que j'aurais beau jeu ; mais je suis comme la Pauline de Corneille :
Je ferais à tous trois un trop sensible outrage.
J'ai quelques ordres à donner ; permettez que je laisse ma chère comtesse vous dire elle-même ce qu'elle attend de vous. >
Si celte petite comédie n'avait pas été très-bien jouée par les deux actrices qui s'en étaient chargées, et si elles n'avaient pas eu pour auxiliaire le caractère même de celui qu'elle était destinée à tromper , le piège aurait été grossier. Mais Barras était à mille lieues de soupçonner la ruse ;
et , pour lout dire , Teresa était bien assez belle pour qu'en sa présence on ne songeât guère à autre chose qu'au plaisir de la voir , et à celui que pourrait donner la moindre faveur de sa part. Ce n'était pas , du reste , dans le boudoir de jyjme 2*** ^ entre Teresa et le président du directoire , que se jouait la partie la plus comique : la scène était double. Pendant que Barras et la fausse princesse de Modène causaient ensemble avec une égale habileté , l'un dans l'attaque, l'autre dans une défense sagement restreinte, M""® Z*** occupait l'autre partie de la scène. Elle avait su que les agents de Barras avaient des heures pendant lesquelles ils s'abstenaient de l'espionner. C'était , par exemple , quand elle était chez lui , ou qu'il était chez elle. Bien convaincue d'avance que les choses se passeraient comme elles s'étaient passées la première fois que le directeur se trouverait avec M^'^Pavi ,elle avait fait dire à M. de la C*** , l'homme dont elle était si éperdument amoureuse, défaire en sorte d'être tout près de chez elle chaque fois que Barras y viendrait dans le jour. Celui-ci avait obéi. Dès que M™« Z***
avait vu l'effet produit par Teresa , elle avait envoyé chercher M. de la C"* par un laquais de confiance ; et, avec cette audace que les femmes ont quelquefois , elle avait résolu de passer avec lui le temps que Barras passerait avec ]\r'® Pavi. Ce téméraire dessein avait été exécuté ; et pour la première fois depuis qu'elle aimait M. de la C***, elle put passer une demi-heure seule avec lui.
Quand elle rentra dans le boudoir, elle n'eut pas l'air de remarquer avec quel feu Barras parlait à Teresa.
< Eh bien! dit-elle du ton le plus naturel du monde, M. de Barras vous fait-il toujours peur, ma chère comlesse?
— Oh ! mon Dieu , dit celle-ci , ce serait l'homme le plus charmant du monde, s'il voulait me donner un passe-port.
— Comment! dit M™** Z***, jouant assez bien le dépit, vous promettez de faire tout ce que l'on voudra, et puis vous ne voulez plus rien faire à présent !
— Pardonnez-moi , dit Barras, je suis aux ordres de madame la comlesse : j'espère qu'elle
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n'en doute pas. Mais je le lui ai dit : mes collègues sont jaloux de moi : ils ni'observent , me surveillent ; d'ici à huit jours, j'arrangerai tout cela ; mais sur-le-champ, la chose est impossible : elle ne serait même pas sans danger pour madame la comtesse.
— A la bonne heure ! dit M"^ Z**\ qui, au bout du compte, eût été assez embarrassée si le directeur les avait prises au mot et leur eût jeté le passe-port à la têie : mais, comme ce Paris me fait une peur affreuse pour ma chère comtesse , j'irai avec elle passer ce temps-là à ma petite maison de campagne de la vallée d'Aulnay.
— A condition que vous me permettrez d'aller vous rendre mes devoirs , dit le directeur , qui redevenait plus que jamais le galant marquis de Barras.
— Oui, dit gaiement Teresa, à condition aussi que dans huit jours j'aurai mon passe-port.
— Accordé ! dit Barras ; c'est un traité conclu. »
Et l'on se sépara avec mille protestations de bon vouloir et de dévouement, que le diable s'a-
musait, à mesure, à traduire par autant de bons engagements de perfidie et de trahison.
Teresa, en voulant faire son profit du directeur, voulait trahir M'"^ Z**\ qui ne lui avait demandé qu'une diversion.
Barras voulait trahir M™^ Z*", en s'appliquant la princesse de Modène. Enfin M"'® Z**% qui trahissait Barras, se proposait aussi de trahir Teresa par le dénoûment de la comédie qu'elle n'avait pas jugé à propos de lui communiquer.
Le lendemain , M™^ Z*** partit pour la campagne avec Teresa ; il fut convenu entre elles que l'on ne tiendrait la dragée haute à Barras qu'autant qu'il le faudrait pour que le décorum fût conservé. Comme on le pense bien, il ne tarda pas à venir faire sa cour. M™* Z*** laissa à son illustre amant une liberté dont il usa très-largement, et qu'il mit sur le compte du respect que devaient naturellement inspirer le rang et le malheur de la noble exilée. De son côté , elle avait avec M. de la C***, caché dans les environs, sous un déguisement, de fréquentes entrevues. Enfin, quand elle jugea que la chose était arrivée à matu-
d'abbahtcs. — 3. 9
rilé, elle se décida à meure fin à celte comédie.
On ne peut se figurer à quel point la vanité du président du directoire était flattée des bontés que lui témoignait TAltesse de contrebande qu'on lui avait jetée à la tête. On eût dit que Thériiière des empereurs ou des czars était venue leprendre par la main pour le faire asseoir avec elle sur le trône de ses aïeux : c'était bien, au reste, sur quoi M"® Z*** avait compté. Quoiqu'elle • n'eût à se plaindre de Barras que par rapport à l'espionnage auquel il l'avait soumise, elle avait résolu de se venger de lui en le rendant ridicule aux yeux de quelques personnes de leur société. Peut-être aussi voyait-elle que c'était le seul moyen de rompre positivement avec lui , ce à quoi elle était résolue, sa passion pour M. de la C*** étant devenue tellement forte qu'elle ne pouvait se séparer de lui. Voici donc comment se dénoua l'aventure.
Un soir, que Barras devait passer la nuit à la campagne , M"^ Z'** se plaignit d'une violente migraine , et se relira de bonne heure dans son appartement, où elle s'enferma. Jamais Barras
n'avait eu une si belle occasion de faire payer le passe-port qui , disait-il , n'était pas si facile à octroyer qu'on le pensait. Il fut pressant, et, comme on peut Timaginer, la princesse ne se montra pas plus cruelle qu'il ne le fallait. L'appartement qu'elle occupait n'avait d'autre issue que la porte d'entrée ; pas un cabinet , pas un escalier dérobé où un amant surpris pût se cacher. Vers deux heures du matin , Barras, qui était venu la trouver, sans doute dans le but de prendre son .signalement pour le fameux passeport, crut entendre ouvrir la porte de la pièce qui conduisait à la chambre à coucher. M^'^ Pavi, à qui il le dit et qui l'avait entendu comme lui , lui jura qu'il se trompait. Il n'y a rien de plus rassurant que le serment d'une jolie femme , qui l'appuie d'un ou deux baisers, lie directeur, persuadé qu'il avait mal entendu, continua donc de prendre le signalement de la princesse. Tout à coup la porte s'ouvre avec fracas, et M™^ Z***, en peignoir, un bougeoir à la main , l'œil enflammé de colère, paraît au milieu de la chambre comme une héroïne de tragédie.
« Je ne m'étais donc point trompée ! dit-elle d'un ion dramatique ; voilà comment vous usez de mon hospitalité, M*"® la comtesse ! Et vous, monsieur, était-ce pour en venir là que vous me tourmentiez de vos soupçons? C'est une horrible trahison ! >
Une femme ainsi prise au trébuchet, quand même elle ne saurait pas à quoi s'en tenir, comme l^iie pavi, une femme, dis-je, dans cette position, n'a jamais à craindre le ridicule. Mais il n'en est pas de même pour un homme : une pareille situation, pour nous, n'a que deux aspects possibles ; elle est périlleuse ou ridicule : dans le premier cas, lorsqu'on a affaire à un mari, un père, un frère, ou un amant, le beau rôle est toujours pour le survenant, et celui qui est pris au piège n'a guère de ressources pour échapper au danger ; pourtant, à tout prendre, avec du courage et de la présence d'esprit, on peut, à toute force, s'en tirer. Mais, dans le second cas, rien ne peut nous sauver ; le ridicule est une arme contre laquelle il n'y a pas de parade.
C'était ce qui arrivait à Barras. M""^ Z*** , qui
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s'en yperçul , et qui , d'ailleurs , n'était pas au bout de ses perfidies, jugea à propos de se retirer.
«« Ma présence ici ne saurait se prolonger , dit-elle d'un air majestueux ; dans un quart d'heure j'aurai quitté cette maison, i
Un remords faillit précipiter Barras en bas de ce lit fatal où il était comme au pilori. Un regard de l'enchanteresse qui partageait son humiliation le retint. M°^* V** sortit de la chambre , et , un quart d'heure après, on entendait en effet une voiture rouler sur le pavé delà cour, et franchir la grille du petit château.
Malheureusement pour M"^ Pavi , elle n'eut pas le courage d'avouer immédiatement à Barras, entre deux caresses , tout ce qui s'était passé entre elle et M""® Z***. Elle crut qu'il valait mieux amener de loin une pareille révélation.
Le jour parut donc sans que le directeur fût désabusé sur l'honneur qu'il croyait avoir reçu d'une princesse du sang, honneur, il est vrai, assez fâcheusement compensé par le petit incident que l'on vient de lire; mais enfin , traîtresse ou
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non , il n'en avait pas moins , le pauvre homme , la conviction d'avoir eu les faveurs d'une princesse du sang royal.
La nuit ne peut pas toujours durer : comme il ne s'agissait pas de procréer Hercule , et que le président du directoire n'était pas Jupiter , l'aurore aux doigts de roses (à propos, je serais reconnaissant envers la personne qui m'apprendrait ce que ce peut être que des doigts de roses), l'aurore donc se leva comme de coutume , et il fallut un peu penser à ce qu'il y avait à faire pour sortir de ce mauvais pas avec les honneurs de la guerre. La réserve de M^^® Pavi , qui continuait l'erreur de Barras , faisait que celui-ci n'osait guère la prendre publiquement dans sa voilure : le moyen , en effet , que le président du directoire exécutif de la république française se montrât avec une princesse , nièce du ducdeModène, un des plus grands ennemis de la république , laquelle princesse était » en outre , veuve d'uu gentilhomme royaliste , guillotiné sous la terreur? Il n'y fallait pas songer.
11 résolut donc de quitter le premier la maison
de campagne de M™^ Z*** , d'envoyer à la comtesse une voilure fermée , et de la faire conduire chez elle, où il se proposait bien de la revoir. Teresa était trop belle pour qu'avec quelques heures on se le tînt pour dit.
Comme il allait monter en voiture , la grille s'ouvrit , et deux calèches , qui contenaient j^nje 2*** , deux ou trois autres femmes à la mode ' de ce temps-là , M'^e H*** , M'"^ T*** , M'"^ B"*, M. de la C*** , le fameux chanteur Garât , et deux ou trois autres , entrèrent au grand galop dans la cour.
M'^^Z*** sauta légèrement à bas de la calèche, et s'avançant vers Barras :
« Vous nous quittez , citoyen directeur ? lui dit-elle avec un sourire railleur. J'ai mille pardons à vous demander de vous avoir fait prendre une coquine pour une grande dame ; mais , après tout , c'est moins compromellant pour vous. »
Barras ouvrit de grands yeux el ne répondit pas. 11 ne comprenait rien à ce discours.
< Eh! fil M™*' Z***, est-ce que la petite ne vous a pas mis au fail? Il paraît qu'elle preiw!
goût à Tallesse , la pauvre enfant ; eh bien, citoyen directeur , si vous voulez en savoir devantage, vous pouvez vous adresser rueHauiefeuille, n°..., et demander Teresa Pavi , elle vous mettra au courant...
— C'est inutile , dit une voix qui parlait du perron ; je puis éviter cette peine au citoyen directeur. Teresa Pavi rougira moins d'être elle-même, que de Tinfâme rôle qu'on lui a fait jouer.
— Ah ! vous êtes là , ma petite , dit d'un air insolent M™® Z*** ; vous attendiez sans doute que je vous donne quelque chose pour votre complaisance. Tenez, prenez cela , il y a là dedans je ne sais combien en assignats ; cela fera le compte , avec ce que je puis vous devoir pour vos leçons de musique. »
Elle lui tourna le dos dédaigneusement, et se rapprocha de Barras ; Teresa jeta sur celui-ci un regard qui semblait implorer sa protection. Mais le coup était porté. Le directeur avait été humilié dans cette fille; il lui lança un coup d'œil foudroyant, salua les femmes qui venaient d'arriver, et dit à M'"® Z'** en s'élauçanl dans la voilure :
« Vous n*auriez pas fait cela à Saint-Just ! i On prétendait que Saint-Just avait été l'amant de M«°e Z**\
L''aini du maître. — Sollicitude de rainitié. — La jeune fille des Tuileries. — Tentative infructueuse. — Promesses positives. — Plan diabolique. — L'ex-procureur au Châlelet. — Le procureur simple et honnête. — Un honnête homme et un coquin — Diplomatie du procureur. — • Le mariage de l'ami du maître. — Le dévouement incompris. — Explication. — Tu es un grand homme! — La substitution. — Qui s'était trompé?
Tous ceux qui ont vécu du temps du directoire savent que je ne calomnie point cette époque, en disant que la licence des mœurs était au moins égale à celle qui avait régné en France du temps de la régence. Barras qui n'eût pas été en reste avec le régent, avait
parmi ses familiers un homme qui était à lui à pendre et à dépendre, et qui eût rendu des points à Tabbé Dubois en matière de services d'une certaine nature.
Cet homme qui se nommait D*** , s'était occupé â^a/faires sous le patronage du directeur , et avait gagné assez d'argent dans quelques fournitures. Parmi les vices nombreux dont le diable lui avait fait présent, il paraît que maîlreSalan avait oublié l'ingratitude; car il n'était rien au monde que l'ami de Barras n'eût fait pour prouver sa recouiiaissance à son protecteur. Plus d'une fois le président dudirecloire avait vu se réaliser, comme par enchantement, un simple désir émis par lui en présence de son officieux ami, et il lui était arrivé, en se reprenant à sont;er à telle femme dont il avait souhaité la possession, de la voir tout à coup entrer dans son boudoir, tant le petit fournisseur était attentif à satisfaire les moindres fantaisies du satrape du Luxembourg.
Tout cela, après tout, n'était que l'expression assez vulgaire de la reconnaissance, peut-être
n'était-ce qu'une conséquence du désir d'être toujours dans les bonnes grâces du directeur ; peut-être même Thonnêle entremetteur ne faisait-il qu'obéir aux instincts de sa nature en agissant ainsi. Mais l'occasion de prouver un grand dévouement, de développer, sur une échelle plus étendue et d'une manière assez neuve , toute l'abnégation de soi-même que la gratitude inspirait à notre homme, cette occasion, dis-je, se présenta un jour, et D*** la saisit avec un empressement qui eût fait honneur au Pandarus (î) de Shakspeare. Jusqu'alors l'ami de Barras n'avait sacrifié à son dévouement que son honneur et sa répulaiion ; et là où il n'y a rien, le roi perd ses droits ; mais, cette fois, c'était le sublime du genre.
Le Pandarus du Luxembourg ne se bornait pas à être à l'affût des désirs du directeur pour les exécuter ; quand il croyait remarquer que le cœur et les sens du maître était inoccupés, il
(1) Personnage de Troilus et Cressida, (!rame de Shakspeare. Ce Pandarus joue !e rôle que le présidenl Bonneau joue dans le poëme de Voltaire.
d'adiiamès. — 3. 10
se faisait un devoir de se mettre en quête, et jamais Tadroit limier n'avait couru en vain. Un jour donc, c'était très-peu de temps après sa déconvenue avec M™^ Z*** et M"^ Pavi, le directeur passa, à lire quelques correspondances, les deux ou trois heures de la soirée qu'il avait coutume d'employer de tout autre manière. D*" s'en émut.
€ Ceci, dit-il, n'est pas naturel. L'histoire de la Pavi a rebuté Barras ; il est capable de se mettre à s'occuper d'affaires sérieuses. Je ne puis souffrir une pareille chose. En chasse ! »
Et le voilà en chasse. Il avait trop bon nez pour chercher longtemps le gibier dont il avait besoin. Mais cette fois, les jambes lui firent défaut pour forcer le gibier qu'il avait si bien senti. Pour parler sans métaphores, il échoua dans une tentative qu'il fit auprès d'uneravissante jeune fille, dont il voulait faire une surprise à son prolecteur.
Il avait rencontré, dans les Tuileries, une jeune personne de seize ans, belle comme un ange, fraîche comme la plus belle des roses.
< Voilà ce que je cherche, se dit D***; c'est un vrai cadeau que je vais faire à ce cher directeur ! Et à la belle enfant aussi, j» pensa Tindigne entremetteur, qui croyait que cette belle fleur allait se trouver trop heureuse deThonneur et du profit qu'on allait lui proposer.
D*** sentit pourtant un parfum d'honnêteté qui l'avertit qu'on ne vivait pas là dans la même atmosphère que lui. La jeune fille, simplement mais proprement vêtue, élait accompagnée d'une femme d'une quarantaine d'années, qui avait tout l'air d'être sa mère, et toutes deux portaient, empreinte sur leur visage et dans toute leur personne, cette dignité calme et tranquille qui dit de loin aux gens comme D*'* : < Il n'y a rien à faire ici pour vous ! ^ Mais D*** n'était pas un homme à se laisser rebuter par les apparences. Comme il connaissait son métier, il se garda bien d'aborder de front la question. Il suivit les deux femmes sans scandale et sans intention apparente ; puis, quand il sut où elles logeaient, il apprit adroitement les détails suivants :
j^me L'**^ qy'ji j^yj^jj pj,jgg d'abord pour une
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grande dame ruinée par la révolution , tant il y avait de dislinclion dans la personne de la jenne fille, éiait loul bonnement la veuve d'un ancien avocat au parlement , mort quatre ou cinq ans avant que la révolution éclatât. Ce que M. L**' avait laissé à sa veuve était tellement restreint, qu'elle avait, depuis la mort de son mari, été réduite à travailler pour donner à sa fille une bonne éducation. Ses sacrifices maternels n'avaient pas été perdus. Julie L*** était à seize ans un prodige de beauté, de verlu et de talents; déjà elle peignait les fleurs d'une maiiière remarquable, et son pinceau la mettait à même de rendre à sa mère ce que cette excellente femme avait fait pour elle dans son enfance. Elles habitaient un modeste logement au quatrième étage dans la rue Saint-Honoré, et tout le voisinage n'avait qu'une voix sur leur compte. Les vieilles femmes les plus médisantes du quartier disaient, en parlant d'elles :
<i Les citoyennes L***! c'est la vertu sur la terre ! »
De pareils renseignements eussent rebuié tout
homme moins dépravé que ne Tétait D***; ils ne firent, au contraire, que Texciler dans son infâme projet. 11 envoya chez M™^!/** une personne à sa dévotion, chargée de négocier le honteux marché que D*" avait si fort à cœur de conclure. Comme on peut l'imaginer, la bonne M™^ L*** jeta l'infâme ignominieusement à la porte dès les premiers mots qui furent prononcés. 11 n'avait, du reste, été question ni de Tentremetleur, ni de Barras; on n'avait parlé que d'une personne haut placée, d'une grosse somme, et d'une belle position en perspective.
Lorsque D*** apprit le triste succès de son ambassade, il se mordit les doigts, se gratta le front, et se mil à réfléchir. Le diable fut sans doute de moitié dans cette conférence que D*** eut avec lui-même, car de ce moment de réflexion naquit la plus infernale résolution qui fût jamais sortie de la tête de cet homme ou d'aucun de ses pareils.
La réputation de M""® L*** et de sa fille, corroborée par l'issue de la démarche qu'il avait fait faire, ne permit pas à D*'* d'cspi'rer plus long-
temps de réussir par la voie de la corruption. Il fallait donc changer de batterie. Une fois, qu'il avait enlevé une jeune fdle destinée aux plaisirs du maître, et dont les parents avaient fait du bruit, Barras lui avait dit assez sèchement qu'il n'aimait pas qu'on le servît trop bien. Il fallait donc aussi renoncer à la possession de M''^ L*** par la violence. La corruption et la force écartées, il ne restait donc que la ruse : il est vrai que là, D*** était dans son élément.
Il renonça à sa première idée de la surprise au directeur; il aima mieux se le donner comme auxiliaire, en lui faisant désirer Julie. Le présent, à la vérité, perdait un peu de sa délicatesse; mais avec un homme comme D*'* il est des ressources infinies, et il avait conçu un plan qui, bien qu'il sentît un peu son Lafleur et son Fronlin, n'en était pas moins neuf dans la pratique de la vie réelle, et que les intrigants des temps passés et futurs devaient lui envier.
Il parla à Barras de la jeune merveille dans des termes si brûlants, qu'il ne lui fut pas difficile d'inspirer à cet homme voluptueux le plus
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violent désir de voir celle dont on lui faisait un portrait si séduisant. D**' épia Toccasion ; et dans une promenade que firent aux Tuileries la mère et la fille, elles passèrent auprès du directeur et de son ami , sans que la pauvre femme se doutât que les deux hommes, qui la croisaient avec une apparente indifférence, méditaient le déshonneur de sa fille , et que les infâmes propositions qu'on lui avait faites vinssent de l'un de ces deux hommes. Dès que Barras vit Julie L***, il partagea l'admiration qu'elle avait inspirée à son proxénète , et ressentit pour son propre compte les désirs que D**' , avait ressentis pour lui par procuration.
Ce désir devint bientôt une véritable passion. D*** en observait les progrès avec amour, comme un chimiste qui voit chaque jour , avec une nouvelle joie, une savante préparation passer par toutes les phases exigées par la science, et qui prévoit l'heureux résultat d'un travail puissamment combiné.
Quand il crut que le moment était venu de metlie la dernière main à l'œuvre, il vint
trouver le directeur et lui dit froidement : « Voulez-vous celle jeune fille?
— Parbleu ! dit Barras.
— Eli bien ! je vous la donne.
— Je ne m'en aperçois guère, dit Barras qui ne se gênait pas avec D***, voilà quinze jours que tu es en campagne , et il n'y a rien de nouveau.
— Je vous la donne , reprit tranquillement D**" qui paraissait sûr de son fait ; non pas aujourd'hui , non pas demain , ni môme cette semaine , mais vous l'aurez , et quand je dis que je vous la donne , rappelez- vous bien ce mot-là; vous verrez plus tard s'il était exact, i
D*** ne parla plus de Julie au directeur. Au bout de quinze jours il se présenta dans son cabinet, et lui dit en le saluant profondément :
< Puis-je espérer, citoyen directeur, que vous m'accorderez une grande grâce?
— - C'est selon , dit Barras en riant , comme pour faire sentir à son ami qu'il était des choses qu'il ne pouvait décemment lui accorder. De quoi s'agil-il ?
— Oli ! répliqua D**" qui avait bien compris rinlenlion du directeur, et qui était assez libre avec lui dans l'inliniiié pour lui rendre insolence pour insolence. De pas grand'cliose! jien que de Thonneur de votre présence à une petite cérémonie de famille.
— Est-ce que tu te maries? dit Barras en riant plus fort.
— Vous avez deviné , répondit L)*** en riant aussi.
— Et quelle est la malheureuse qui a bien voulu devenir la femme? reprit le directeur.
— Une pauvre fille qui n'a pas le sou , fit D*'* en reprenant son sang- froid.
— Est-elle jolie?
— Très-jolie.
— Je te rachète,
— Je ne la vends pas.
— C'est qu'elle est laide.
— Elle est charmante.
— Alors, je ne comprends pas.
— C'est possible. Voulez-vous venir à ma noce?
— On se moquera de moi; mais cela m'est égal. Quand le maries-lii?
— Quinlidi prochain.
— Bien : et Julie ?
— Ah! vous y pensez toujours. Je vous l'ai promise : vous l'aurez.
— Tues un homme étonnant, lu mènes tout de front , les affaires , les plaisirs et ceux de tes amis.
— Ce n'est pas si difficile que vous le croyez, dit D*** avec un sourire diabolique. Je puis vous annoncer à la famille de ma future ?
— Oui ; mais , pour Dieu , que Ion mariage ne te fasse pas oublier que tu m'as promis Julie.
— J'oublierais plutôt de me marier, » dit l'ami de Barras en répétant son horrible sourire.
Comme le lecteur n'a pas certainement l'imagination aussi diabolique que M. D*", il n'esl peutêtre pas inutile de lui expliquer le mystère du mariage de cet homme.
Quand il avait vu que ni la corruption ni la violence ne le mèneraient à la conquête de Julie L*'* pour le compte du directeur, il avait
conçu rinfernale pensée de faire cette conquête pour son propre compte pour en faire hommage à son prolecteur. 11 n'y avait qu'une manière d'y arriver, c'était le mariage. Il s'y résolut tout d'abord : il entrevoyait dans l'avenir les plus magnifiques résultais pour ses intérêts : Barras, à qui il comptait livrer sa malheureuse femme , n'aurait rien à refuser à un pareil dévouement. La bassesse de son âme l'abusait sur les conséquences probables d'une pareille action ; il pensait que sa femme, flétrie par lui , emportée par le tourbillon du monde, séduite par l'exemple et les plaisirs , se mettrait bien vite au niveau des autres, et il fondait de grandes espérances sur sa beauté et ses talents, il voyait donc dans son mariage avec Julie L*** deux points principaux ; il s'acquérait des droits imprescriptibles à la bienveillance illimitée de Barras, et celui-ci lui demeurant, ou lui manquant même, sa femme devait lui assurer constamment de puissants protecteurs.
Malgré la bassesse de ses sentiments et de ses actions, D*** était un homme qui avait du monde ;
sa fortune était assez oonsitlérahle, il était en posture d'en avoir une plus belle encore ; c'était donc un beau parti pour une pauvre jeune fdle comme Julie 1^***, et si Ton songe que , dans la retraite profonde où vivaient ces deux femmes , loin de connaître la mauvaise réputation de D**% elles ne savaient pas même qu'il fut au monde, on comprendra qu'il était très-raisonnable de penser que la demande du fournisseur serait accueillie favorablement.
Il sut, je ne «ais comment , que parmi les relations que M™^ L*" avait conservées , se trouvait un ancien procureur au Chàlelet, homme assez simple pour un procureur, et ce qui, pour un procureur, était bien plus étrange, assez honnête homme.
Ce phénix de la basoche s'appelait Milleret , et I)*** avait été mis en rapports avec lui à propos d'une affaire dans laquelle Milleret avait été choisi pour arbitre , six mois avant l'époque dont nous parlons. Par un hasard assez inexplicable , D*** se trouvait ne pas avoir tort dans l'affaire en question, cl l'honnête Milleret, bien que choisi par
la partie adverse du fournisseur , avait donné raison à qui de droit. Le fournisseur lui avait offert un assez beau cadeau , car il était avide sans être avare. Mais l'ancien procureur Favait remercié , disant que ses honoraires lui seraient payés par la partie condamnée.
D*** fut donc enchanté quand il découvrit que Milleret était un des trois ou quatre amis que la mère de Julie admît dans son modeste intérieur. Il alla le trouver et le pria de lui accorder un moment d'entretien particulier; quand ils furent dans le cabinet du jurisconsulte, qualité que prenait Milleret depuis qu'il avait vendu sa charge, D*** prit un air de circonstance et dit au vieillard d'un ton solennel :
« Citoyen Milleret, je viens vous demander un service.
— Si c'est quelque chose qui regarde mon ministère , dit simplement Milleret , je suis à vos ordres.
— Oui, continue D*** en souriant, la chose vous regarde , en ce sens que vous pouvez beaucoup dans cette circonstance ; mais il n'est pas ques-
d'abkmitès. — 3. 11
lion ici des Inslilules et des Pandectes. Je voudrais me marier, i
Milleret , qui n'avait ni fille , ni nièce , ni cousine , regarda Tanii de Barras d'un air stupéfait, sans trouver un mot à lui répondre.
€ Oui, reprit son interlocuteur, je veux me marier ; je suis las de la vie de garçon ; je ne suis pas vieux encore , mais j'ai ma quarantaine bien sonnée ; j'ai de la fortune, du crédit; mais tout cela ne me suffit pas ; tout cela ne me suffit plus , surtout , depuis que j'ai vu une jeune fille dont la beauté m'a frappé tout d'abord , et dont les grandes qualités m'ont charmé quand j'ai pris sur elle des informations, comme un homme de sens, qui a des intentions pures , doit le faire en pareil cas. Je voudrais la demander en mariage ; mais je ne suis pas connu d'elle ni de sa mère , et je me sens tout malheureux de songer qu'un autre peut me prévenir et me ravir un bien si précieux. >
L'honnête Milleret, qui avait continué à regarder fixement le fournisseur, lui dit naïvement :
I Et que voulez-vous que je fasse à tout cela.
mon cher monsieur? > Milleret employait trèsrarement le mot de citoyen.
< Eh ! parbleu, s'écrie D***, je veux que vous me présentiez chez elles , ou que vous vous chargiez (le ma demande,
— Je les connais donc, moi? fit Milleret.
— Si vous les connaissez ! vous allez quatre fois la semaine faire votre partie chez la mère...
— La petite L**-? s'écria le procureur , aussi étonné que si D*'* lui eût dit que celle qu'il voulait épouser était la fille du schah de Perse.
— Et qui donc? » fit le fournisseur.
Il est véritable qu'à la manière dont parlait D*** de la personne qu'il voulait épouser, il n'y avait, parmi les connaissances de Milleret, nulle autre jeune fille dont le mérite put justifier une pareille passion , et qu'avec un peu d'efforts d'imagination , le digne légiste aurait dû deviner que c'était de Julie qu'il s'agissait. Mais il avait vu naître M"° L***, et il lui arrivait ce qui arrive souvent aux gens de son âge à l'égard des personnes qui sont énormément plus jeunes qu'eux. Julie aurait eu vingt-cinq ans , qu'il l'aurait toujours appelée
la petite L***; aussi il eût été beaucoup moins surpris d'entendre D*** le prier de faire agréer de sa part, à Julie , une belle poupée à ressorts , qu'il ne le fut de Tentendre le prier de la demander pour lui en mariage.
Cependant la simplicité de Milleret élait plutôt de la candeur que tout autre chose. Le mot peut paraître étrange à Tégard d'un vieux procureur au Chàtelei ; mais il est exact. Son premier étonnement passé , il reporta sa pensée vers la jeune personne dont on lui parlait, et il trouva qu'effectivement Julie L*** élait une fille très-bien faite, dont les formes commençaient à se développer richement , et qu'un homme qui ne la regardait pas avec des yeux aussi paternels que les siens , pourrait très-bien désirer pour femme. Puis Taffection qu'il portait à la mère et à la fille lui faisant tout de suite envisager comme un bienfait du ciel un riche mariage pour Julie, il tomba de tout son long dans le piège que l'adroit fournisseur lui avait tendu.
Après un moment de silence , que I)*** se garda bien de rompre, parce qu'il, voyait, comme
s'il l'avait lu dans un livre ouvert devant lui, ce qui se passait dans Tespril du procureur , celui-ci toussa deux ou trois fois , et lui dit d'une voix émue :
« Mon cher monsieur , la démarche que vous faites auprès de moi est celle d'un homme franc et honnête. Je crois être l'un et l'autre : je vous répondrai donc catégoriquement. M°"^ L*** n'a pas de fortune; ce qu'elle a ne lui suffit même pas pour vivre, et elle est obhgée, ainsi que sa fille, de travailler pour ne pas être réduite au strict nécessaire. Julie n'apportera donc à son mari qu'un nom sans tache , une beauté peu commune, il est vrai, quelques talents, une réputation intacte, mais pas un assignat de cent sous de dot.
— J'ai cinq cent mille francs écus, dit le fournisseur.
— Et vous ne demandez pas de dot? dit Milleret.
— Julie I/** n'en a pas besoin, dit l'ignoble D***,
en caressant au dedans de son âme la honteuse
pensée qui dirigeait toute sa conduite dans cette
occasion.
— Vous avez mené joyeuse vie, dit naivemenl le procureur ; j'ai bien quelque part entendu parler de vos fredaines; mais , comme vous le disiez vous-même , vous avez la quarantaine sonnée , et la manière dont vous abordez la question ne me permet pas d'insister sur cet article. Pourtant , je ne vous dissimulerai pas que je ne pourrais me pardonner d'avoir contribué à faire changer de position à la petite l/*% si elle ne devait pas être parfaitement heureuse.
— Citoyen Milleret, dit le fournisseur en prenant un air attendri , je ne serais pas venu vous trouver si je n'avais pas eu la conscience de pouvoir faire le bonheur de M^'^ L*** , si elle daigne m'accorder sa main.
— A la bonne heure; il faut bien que jeunesse se passe, dit Milleret, qui avait soixante et dix ans , et pour qui D*** était un jeune homme. Mais, ajouta-t-il, vous êtes fort avant dans l'intimité du directeur Barras ; de quel œil verrait-il votre mariage avec une fille sans fortune?
— Barras, qui m'aime, dit hypocritement D***, sera heureux de mon bonheur.
— iô\ —
— Eh bien ! dit Milleret en essuyant minutieusement les verres de ses lunettes, ce qui était chez lui le signe suprême de la bonne humeur, je crois qu'il est plus convenable que je fasse la demande en votre nom. Quand elle sera agréée, je vous présenterai , et le reste vous regardera. C'est la vraie marche à suivre. Si , par hasard, et je n'ai pas de raison pour le supposer, ]^me L"'^ ne voulait pas marier sa fille , un refus serait moins mortifiant pour vous, vous arrivant par moi, que s'il vous était fait à vous-même , parlant à votre personne. Ce soir même, je ferai la demande ; demain, à dix heures, trouvez-vous ici ou attendez-moi chez vous : j'aurai quelque chose à vous dire. ï
L'ancien procureur tint fidèlement sa parole ; et voici comment il procéda. Du moment qu'il s'était rendu compte que Julie n'était plus un enfant, elle s'était révélée à lui tout entière. Il avait compris en une minute, et avec admiration, tout ce qu'il y avait de sublime dans celte jeune fille. Le bon vieillard passa d'un extrême à l'autre. Tout à Theure il ne voyait dans Julie qu'un enfant
à qui une poupée eût parfaitement convenu ; à présent il voit en elle une personne d'un rare mérite qu'il eût volontiers consultée sur une question de droit. Heureusement , à part la question de droit, il était celte fois plus près de la vérité que la première.
Milleret résolut donc , contrairement à ce qu'il aurait fait en toute autre circonstance, de commencer Taltaque par Julie elle- même. Il savait que M""*^ L*** , était un peu indisposée ; il alla proposer à la jeune iille de la mener faire un tour de promenade. Quand ils furent dans les Tuileries, il Temmena dans une allée solitaire, et lui dit d'une voix grave et paternelle :
< Mon enfant, je suis sûr que, s'il dépendait de toi de donner à ta mère une bonne position et de lui assurer du bien-être pour ses vieux jours, tu n'hésiterais pas un seul instant; je t'ai bien jugée, n'est-il pas vrai ?
— Quelle question ! dit gaiement la jeune fille.
— N'as-tu jamais pensé à lé marier ?
— Moi ! s'écria Julie , jamais , mon Dieu ! si
cft n'est lorsque ma pauvre mère , dans des moments d'expansion , me prenait sur ses genoux et médisait, en m'embrassant les larmes aux yeux : Ce qui me fait le plus de peine, ma chère enfant , c'est de penser que je ne pourrai l'établir.
— Et que disais-tu alors?
— Moi , je riais pour l'empêcher de pleurer ; je l'embrassais de tout mon cœur, et je l'assurais que je n'avais pas d'autre désir que de passer ma vie près d'elle. .»
Milleret fit quelques pas en silence , puis il reprit :
< Mais , ma fille, s'il se présentait un homme riche , très-riche qui te demandât en mariage , crois-tu que tu aurais le droit de priver ta mère, dans sa vieillesse , du bien-être que lu pourrais lui donner en acceptant? »
Ce fut Julie qui . à son tour , garda le silence.
« Eh bien ! fit Milleret quand ils furent arrivés au bout de l'ailée sans que sa compagne 1 ui eût répondu.
— Je suivrais en cela , dit Julie d'une voix
émue, comme en toutes choses, les ordres de ma mère, et...
— Et... ? dit le procureur.
— Et les conseils de nos amis , dit Julie qui semblait ainsi demander indirectement à-Milleret quel était son avis particulier.
— A la bonne heure , dit Milleret ; voilà une réponse. Si c'est mon avis que tu demandes, je vais le le donner franchement. Dans le cas où le parti serait convenable sous tous les rapports, je te conseillerais , personnellement, d'accepter. Quant aux ordres de ta mère , je sais d'avance ce qu'elle répondra. Elle dira , avec la douceur que je lui connais : i Je ne contraindrai jamais ma fille à se marier; si elle le veut, j'y consens de grand cœur. î Ainsi, continua Milleret, supposons que je sois chargé de te demander en mariage ; que je me sois adressé à la mère; qu'elle m'ait envoyé à toi, et que je vienne te dire :
t Julie, un homme qui a une quarantaine d'années , qui l'aime passionnément , qui a cinq cent mille livres de fortune , qui n'est ni bien
ni mal de sa personne , et qui promet de le rendre heureuse , demande à être ton mari ; > que me répondrais-tu ?
— Mais maman ne vous a pas envoyé à moi , M. Millerei , dit avec un petit sourire plein de finesse M^'^ L'**.
— Eh bien, j'y suis venu de moi-même, dit Milleret, voyant qu'il avait affaire à plus fin que lui ; voyons ! pas de mystères. Ce que je viens de le dire est réel ; ce n'est pas une supposition. Réponds-moi donc, i
Ou ne fait pas impunément une question pareille à une jeune fille de seize ans. M'>® L"* rougit jusqu'au blanc des yeux ; elle sentit un trouble inconnu s'emparer d'elle , et elle ne put proférer une parole.
A soixante et dix ans, on n'envisage le mariage que comme une affaire. Le vieux Milleret ne s'aperçut donc pas du trouble de la jeune fille, mais il respecta son silence , qu'il trouva même très-convenable , s'imaginant qu'elle méditait sa réponse à une aussi grave question.
Cependant il vil bientôt que Julie ne songeait
guère à lui répondre. Il fut obligé de la tirer une seconde fois de sa rêverie, et de lui demander à quoi il devait s'en tenir.
< Je connais comme vous toute la bonté de ma mère pour moi , lui dit enfin la jeune fille; mais je ne saurais répondre formellement sur un pareil sujet, avant que votre demande lui ait été soumise.
— C'est juste, dit Milleret; seulement dis-moi si tu n'as pas de répugnance pour le mariage :
— J'aurais mieux aimé vivre de notre vie simple et tranquille ; mais ce que vous m'avez dit m'a fait comprendre qu'une fille peut avoir envers sa mère d'autres devoirs à remplir que ceux qui auraient été dans mes goûts, > dit la jeune fille avec une raison au-dessus de son âge.
Milleret ôta ses lunettes, et, tout en marchant, en essuya longuement les deux verres ; ce qui indiquait que les dernières paroles de Julie lui assuraient le succès de son ambassade.
Quand il fut à la porte de la maison de M™^ L***, il annonça à Julie qu'il allait adresser immédiatement sa requête à sa mère , et la pria de le laisser seul avec elle.
Il exposa simplement à M""^ L*** l'objet de la démarche dont il s'était chargé. Comme il s'y était attendu , la bonne dame déclara qu'il n'en serait que ce que voudrait Julie. Milleret ne lui cacha pas la conversalion qu'il venait d'avoir avec M"® L*** , auprès de laquelle il était comme un père. Il lui fit envisager les immenses avantages du mariage qui se présentait, lui fit promettre de ne pas apporter d'obslacle à la réalisation d'un pareil projet, et la quitta en lui disant qu'il viendrait le soir faire sa partie, et qu'il espérait avoir une réponse.
Il ne manqua pas de se rendre chez son amie , un peu plus tôt que de coutume , parce qu'il voulait avoir sa réponse avant que les deux ou trois vieux amis qui complétaient le boslon fussent arrivés. M"^ L*** lui déclara que puisque sa lille ne montrait pas de répugnance pour le parti qu'il lui proposait, il lui suffisait que lui , Milleret, se fût chargé de faire la demande, el qu'il pouvait présenter son prolégé.
Milleret, avec sa naïveté accoutumée , raconta tout cela à D'** lorsqu'il le vit le lendemain
d'abkanibs. — 3. 12
malin. Jour fut pris pour la présentation. D*** n'élail ni bien ni mal ; il avait de l'esprit; il fut très-réservé aveè Julie , très-empressé auprès de M™e [/** ^ si bien qu'il plut beaucoup à la mère et ne déplut pas à la fille , qui lui tint même compte des attentions qu'il prodiguait à sa mère.
D'** témoigna une vive impatience de voir hâter le moment de son mariage. Une fois agréé, il n'y avait guère de raison pour ne pas en finir aussitôt que faire se pourrait. Les bans furent donc publiés aussitôt , le trousseau et la corbeille commandés , et le jour désigné pour la cérémonie.
Ce fut alors que D*** alla trouver Barras et lui demanda d'assister à sa noce , ainsi qu'on l'a vu plus haut.
Le jour du mariage arriva ; le contrat fut fait avec générosité par le fournisseur. En sortant de la mairie on se rendit chez D**% où était servi un splendide déjeuner, auquel le directeur Barras devait faire aux époux l'honneur d'assister. On l'annonça. D*** prit sa femme par la main , et, avec un sang-froid imperturbable, la condui-
~ 459 — sit au-devant du président du directoire.. Julie , avec sa parure de noces , était la plus ravissante créature que Ton puisse imaginer. Barras resta stupéfait.
« Citoyen directeur , dit le fournisseur sans paraître s'apercevoir de l'embarras de son protecteur, permettez que je vous présente M™* D***, pour qui je vous demande les mêmes bontés que vous avez toujours daigné avoir pour moimême. >
Barras lui lança un regard foudroyant. Il avait désiré Julie autrement que comme distraction. Il se croyait joué par D"* , et , tout en saluant avec sa politesse ordinaire la nouvelle mariée, il ne put s'empêcher de laisser paraître sa mauvaise humeur sur sa physionomie ; il fit à Julie un compliment assez embarrassé , et , au bout de quelques minutes, il fit signe à D*** qu'il voulait lui parler. Celui-ci le conduisit avec de grandes marques de respect dans un autre salon , et attendit humblement ce que le directeur avait à lui dire.
i Que vous manquiez de parole aux gens avec qui vous faites du trafic, lui dit brusquement
BaiTD>s , c'est voire affaire. Mais que vous vous permelliez de vous jouer de moi, vous verrez ce qu'il vous en pourra coûter,
— Puis-je vous demander quel funeste nuage, Seigneur, a pu troubler votre auguste visage ?
fit D*** d'un ton moitié ironique, moitié respectueux.
— Nous ne jouons pas la comédie, monsieur, s'écria Barras ; vous vous êtes moqué de moi ; vous êtes un drôle.
— - Je ne vous comprends pas , dit sérieusement D***.
— Comment, vous déterrez, je ne sais où, une jeune fille belle comme le jour ; vous m'en faites devenir... amoureux : oui, amoureux; je crois, le diable m'emporte, que je le suis : vous me la promettez, et vous l'épousez ; et ce n'est pas là se moquer de moi ?
— C'est selon, dit froidement D***. Vous avez voulu celte jeune fille , j'ai essayé de la corrompre, j'ai écboué; je l'aurais bien fait enlever, vous ne le vouliez pas : puisqu'elle ne voulait pas
se donner, et que vous ne vouliez pas la prendre, il fallait bien qu'on vous la donnât. 11 n'y avait pour cela qu'un seul moyen : c'étaitde l'épouser; je l'ai épousée, et je vous la donne : si vous n'êtes pas content, ma foi, je ne sais pas ce qu'il faut faire, r
Cet effroyable discours fui débité comme si celui qui le tenait eût parlé de la livraison d'une fourniture de fourrages ou de farine.
Barras, lui-même, ne put se défendre d'un secret mouvement d'horreur en présence d'un pareil cynisme. Mais Julie était si belle, et le directeur si peu timoré, que ce bon mouvement ne fut que passager; il se leva, et, pressant D*** entre ses bras :
î Ah ! mon ami, s'écria-t-il, que je te demande pardon ! ah ! tu es un grand homme ! c'est entre nous à la vie et à la mort. »
D***ne demandait pas autre chose. II s'inclina respectueusement, et vit sa fortune doublée, triplée, en moins de six mois.
4 Rentrons, dit-il au directeur, tantôt je vous donnerai les détails. >
Le déjeuner futsplcndide et très-gai, quoique
la présence de M™® ï/** ne permît pas à quelques-uns des convives de développer l'amabiliié dont ils avaient l'habitude de faire preuve en pareilles occasions. Le directeur, placé à la droite de la mariée, fut plein de grâce et d'esprit; le bon Millerel pleurait de tendresse; il n'avait jamais, disait-il, rien fait dans sa vie qui lui fît autant de plaisir que ce mariage , qui était son ouvrage ! Le pauvre homme ! il n'y avait pas de quoi se vanter!
Des ouvriers, maladroits sur recommandation expresse, n'avaient pas le soir achevé de décorer la chambre à coucher. D*** déclara qu'il emmènerait sa femme à sa maison de campagne de Neuilly. Il n'y avait point d'objection à faire. M™® L'** embrassa sa fille et pleura beaucoup en la quittant, ainsi que Julie : c'était dans l'ordre.' Bref, on se sépara le cœur content.
D*** monta donc en voiture et se rendit à Neuilly avec sa jeune femme. Pendant la journée il avait fait part de son plan à Barras. Tout était disposé pour l'infâme trahison si longuement méditée par l'ami du directeur.
On ne s'atiend pas à ce que j'entre dans des
détails sur la fin de cette histoire; qu'il suffise de savoir que, grâce à l'obscurité, le directeur prit dans la chambre nuptiale la place du mari de Julie; que cet odieux manège se renouvela pendant plusieurs jours; que, soit hasard, soit dessein prémédité, le directeur s'étant endormi une fois avant le jour ne se réveilla qu'après le soleil levé, ce qui apprit à la malheureuse Julie l'odieux trafic dont elle avait été l'objet. Son désespoir fut grand : mais de peur de faire trop de peine à sa mère elle ne lui en parla pas.
Lorsque l'infâme D*** pensait que l'exemple et l'attrait du plaisir finiraient par mettre sa femme à la hauteur de son temps , s'éiait-il trompé ? Vous l'espérez, lecteur; hélas ! je l'aurais bien voulu ; c'est une si douce chose que Taspect d'une candide et pure jeune femme, au milieu de la corruption générale !
Mais, quelque frivole que soit la manière dont je récris, ce que j'écris est de l'histoire : il faut bien dire la vérité. Sous le consulat, M"*® D*** était une des femmes que l'on citait le plus souvent pour sa légèreté et ses galanteries.