I.a gageure des trois commères. — Jury pour le prix à donner
à la plus vicieuse.— M. deM d, président. — BIme M***,
premier orateur. — I.e colonel et le capitaine. — Le fort dn Hâ. — Le général. — Singulière requête. — La reconnaissance. — L'officier de hussards. — Le concierge Giroiix. — Quinze jours de bonheur. — Dénoûnient imprévu. — Scrupules d'un geôlier vertueux. — Les preuves de saint Thomas.
On parla beaucoup , dans ce lemps-Ià , d'un pari qui eut lieu entre quatre femmes très-connues par leur beauté ou le relâchement de leurs mœurs, et qui rappelle beaucoup le conte de LaConlaine : la Gageure des trois Commères. (/était après un souper chez Tune d'elles que
le pari s'engagea. La maîtresse de la maison
voyant M. de M d, si connu depuis par
son esprit et sa liaison avec un grand diplomate, rire aux éclats d'une histoire que venait de lui raconter tout bas M'"^ M**% demanda de quoi il s'agissait.
< Ma foi, dit M d, vous le dira qui voudra ; je ne sais pas comment je m'y prendrais pour vous raconter la chose d'une manière à peu près honnête. »
Une histoire que M. de M d n'osait raconter, devait être quelque chose d'assez exorbitnnl. Quelqu'un en fit la remarque ; mais M™® D*'* L***, qui était une des ennemies intimes de M""^ M***, dit d'un petit ton de supériorité :
« Bah ! c'est pour ne pas l'humilier qu'il dit cela. Son histoire sera tout ce qui se puisse entendre de plus uni. Si je vous en contais une !
— Contez-en doncune, madame, dit M'"*^ M***, qui l'avait entendue. Je ne vous disputerai pas le prix de la vertu. Dieu merci ! je ne suis pas prude! mais , quand on fait l'amour, il y a peut-être quelque mérite à ne pas le faire trop bêtement.
— Ces deux femmes me font pitié, dit à Carat ^[me g***^ j'gj gy quelques-uns de leurs amants ; ce qu'ils m'ont dit d'elles ne me donne pas lieu de penser que leurs histoires soient bien piquantes.
— Mesdames, dit l'artiste, voici quelqu'un qui prétend que vous n'y entendez rien ni l'une ni l'autre.
— QuiçaîditM'^^D^^'L***.
— Moi, madame, dit M""^ B*** en s'avançant; et si on osait , on pourrait vous mettre au pied du mur, et vous défier de raconter quelque chose qui vaille ce qu'on pourrait avoir à dire.
— Osez, dit M d.
— Pourquoi pas? dit M"^^ D*** L*** qui, après avoir provoqué M™^ M"* , se trouvait piquée du défi de M"^ B*". Quant à moi, je suis toute prête.
— Et moi aussi , fit M'"'^ M*".
— Et moi aussi , s dit en écho M™^ B***. ]yjme ji*** ^ ]^ maîtresse du logis , qui n'était
pas autrement timorée , se prêta de très-bonne grâce à la lutte qui s'engageait. On prit place. L'aréopage était compétent. La présidence tut dévolue à M. de M d, qui, malgré la réserve
qu'il avait montrée à renilroit de l'histoire de l^ltne ^i**'^ ^i^ii très-capable de diriger un débat de cette nature.
Avant d'accorder la parole à aucune des parlies, il s'approcha de M'"'' H*", et lui dit à l'oreille :
< Est-ce que vous ne vous mettez pas sur les rangs?
— Je me réserve de battre le vainqueur, dit gravement M'"'' H***; si je me présentais , elles reculeraient, et nous perdrions les trois histoires.
— Vous avez raison, » lui dit M d, avec ce
sang-froid que nous lui avons tous connu , et qui n'était pas ce qu'il y avait de moins comique dans ce singulier personnage.
La séance ouverte, le président régla l'ordre du débat.
'i Comme c'est M™^ M'*' qui a soulevé la question, dit-il, c'est à elle que la parole appartient en premier lieu ; après elle, ce sera le tour de j^jme j[)***L***^ et entinla dernière réplique sera à
Celle sentence impartiale reçut Tassen liment de l'assemblée ; on fit silence , et M"^*' M'" commença en ces termes :
< Lorsque j'étais à Bordeaux, j'avais des relations assez intimes avec le colonel d'un régiment qui y tenait alors garnison. Au bout de quelque temps , je remarquai un jeune capitaine qui venait souvent chez lui , et avec lequel le colonel aurait vainement essayé d'entrer en comparaison. Outre que le capitaine avait dix ans de moins que son colonel, il était beau comme l'Antinous , et tout son extérieur laissait supposer que Ton ne pourrait avoir qu'à se louer des rapports que l'on aurait avec lui. J'en devins réellement éprise , et j'eus la satisfaction de voir que son extérieur n'était pas trompeur. J'ai été réellement fort heureuse avec le capitaine pendant trois semaines ou un mois. Mais le colonel, qui était jaloux comme un tigre , ne tarda pas à s'apercevoir de ce qui se passait entre nous. Il dissimula toutefois , et se contenta de montrer à mou pauvre capitaine une sévérité inaccoutumée : les arrêts lui arrivaient comme la grêle; il les rompait pour
venir me voir. Son colonel, qui le faisait espionner, le mettait aux arrêts forcés avec défense de recevoir personne ; nous bravions la consigne ; si bien qu'un beau matin j'appris que le capitaine était pour un mois au fort du Hà.
< Cette nouvelle me mit au désespoir ; je pris en horreur le colonel ; et lorsqu'il se présenta chez moi , je lui lis répondre que je ne recevais pas. Mais ce n'était pas un homme à se rebuter facilement; il me rencontra chez une de mes amies, me prit en particulier, me reprocha, avec plus de tendresse et d'affliction que de colère, ma conduiie à son égard, et finit par me déclarer que rien ne pourrait le faire renoncera moi. Loin d'être touchée de son amour et de son respect , je sentis redoubler la haine qu'il m'avait inspirée, et je me retirai sans lui répondre.
< Le lendemain , je me rendis chez le général de division qui commandait à Bordeaux. Cet homme, qui m'avait toujours souverainement déplu, m'avait fait une cour assidue , ei j'espérais , avec quelques bonnes paroles , en faire ce que je voudrais.
t Quand je fus dans son cabinet , il me demanda avec son ton de galanterie habituelle ce que j'avais à lui ordonner.
c — Bien des choses , répondis-je , et vous serez le plus aimable des hommes si vous m'accordez ce que je vais vous demander.
i — Vos désirs sont des lois pour moi , me dit le général , je vous écoute.
« — Général , dis-je alors, avez-vous entendu dire que j'eusse des relations avec le coloner**? »
« Il parut assez embarrassé.
< — 11 ne s'agit pas de faire de la politesse , repris-je, mais de me répondre positivement. Savez-vous , pour parler d'jine manière claire , que le colonel est mon amant ? Répondez-moi oui ou non.
< — Mais, balbutia le général, je l'ai entendu dire... sans l'avoir cru, s'empressa-t-il d'ajouter.
« — Vous avez eu tort , car cela est. Maintenant , j'ai un autre aveu à vous faire. Vous connaissez le capitaine'**?
« — Du régiment du colonel*"?
« — Précisément.
€ — Si je le connais ? sans aucun doute ; c'est un excellent officier qui fera son chemin , et un joli garçon.
« — Je le sais mieux que vous; mais ce que vous ignorez probablement, et que je suis obligée de vous apprendre, c'est que je suis sa maîtresse.
i — La maîtresse du colonel , dit le général, je le sais , vous venez de me faire l'honneur de me le dire.
« — Je vous parle à présent du capitaine***, mon cher général ; depuis deux mois il est mon amant. >
« Le général me regarda avec stupéfaction , d'un air qui exprimait autant son étonnement d'une pareille confidence que l'impossibilité où il se trouvait de deviner dans quel but je venais la lui faire. Je le compris, et ne le laissai pas longtemps dans l'incertitude.
« — Vous ne comprenez rien à mes discours, lui dis-je en riant; je vais devenir plus claire. Ce que je vous ai dit était préalablement indispensable. Je me rends assez bien compte du droit
que croit avoir le colonel d'être jaloux , surtout d'un homme comme le capitaine ***; mais ce que je n'admets pas , c'est qu'il se croie celui de le mettre aux arrêts , aux arrêts forcés, et , ce qui est pis que tout, au fort du Hà. Commencez-vous à comprendre?
« — Parfaitement, dit le général en approchant sa chaise de la bergère où j'étais assise.
« — Vous m'avez toujours témoigné beaucoup d'attachement , mon cher général , conlinuai-je, et quelle qu'ait été la manière dont les circonstances m'ont fait accueillir ce témoignage, vous savez , j'aime à le croire , que je professe pour vous une estime toute particulière.»
« Le général s'inclina , et le mouvement qu'il fit pour accomplir cet acte de politesse, rapprocha encore sa chaise de ma bergère. Je n'eus pas l'air de m'en apercevoir, et je repris ma harangue.
4 — Ce serait bien aimable à vous, mon cher général , de m'accorder une grâce que je viens vous demander. Je ne vous prie pas de faire sortir le capitaine du fort du Hâ , mais je viens vous prier de m'y faire entrer. >
— iU —
c Le généra! fit sur sa chaise un bond qui la recula de deux pieds. Je ne me déferrai pas.
€ — Oui , lui dis-je , il faut que vous fassiez cela pour moi ; d'ici à deux jours, j'aurai un joli petit uniforme de faniaisie. Je ne suis pas une femmelette ; vous avez des officiers qui ont l'air d'un homme tout autant que moi : la chose est faisable si vous le voulez; je viendrai à votre hôtel en costume. Vous signerez un ordre d'écrou pour le iieulenant... n'importe quoi.,, vous donnerez ordre au concierge de me loger avec le capitaine. . . vous aurez été le plus aimable homme du monde , et je vous en aurai toute sorte de reconnaissance.
« — Mais c'est imposs^ible ! dit le général en se rapprochant tout à fait et en me prenant une main, que j'eus le courage de lui abandonner.
i — Impossible n'est pas français , général , fis-je en souriant ; et vous l'êtes au suprême degré.
« — Mais que dira-i-on si la chose vient à se savoir?
< — Il me semble que dès que j'en fais bon
marché , vous ne devez pas vous montrer plus difficile.»
t Le général réfléchit un instant ; enfin il me dit, en me regardant d'une façon irès-alarmante :
< — Et vous seriez reconnaissante?
« — Oui , dis-je résolument.
< — El quelles garanties aurais-je de cette reconnaissance ?
c — Tout ce que vous voudrez, si cela se fait ; rien du tout, si cela ne se fait pas.
« — Mais, dit le général, à qui du reste j'avais fait beau jeu, en bonne conscience, ne serais-je pas bien imprudent de vous faire crédit? >
4 II n'y avait pas moyen de retourner sur mes pas ; c'était montrer trop clairement au général que l'estime toute particulière que je professais pour lui n'était autre chose qu'un éloignement très-prononcé, et faire ainsi à mon pauvre capitaine deux ennemis au lieu d'un. Bref, après avoir quelque peu bataillé, je sortis avec la promesse du général, qui avait cru, par prudence , devoir prendre sur la reconnaissance promise
quelques à-compte que je ne pus lui refuser. € Le général était homme de parole. Le surlendemain je me rendis chez lui en costume d'officier de hussards : et je vous jure que je n'étais pas reconnaissable. Le nez dans mon manteau , munie d'une lettre d'audience que je m'étais fait donner l'avant-veille, je parvins jusqu'au général, qui d'abord ne me reconnut pas. Il me fit, sur mon travestissement, une foule de compliments et de plaisanteries de vieille date , comme, par exemple, celle-ci :
< — Je voudrais bien avoir un régiment composé de hussards comme vous. »
ï Ou bien encore :
« — Je voudrais, si j'étais hussard, avoir un semblable camarade de lit. »
< Quand je lui eus donné le temps de faire briller son esprit, je songeai à l'essentiel.
ï — Et mon ordre d'écrou, général? > lui dis-je.
« Il revint sur son éternel thème de la reconnaissance. Il avait tenu sa parole ; j'aurais mal agi en ne tenant pas la mienne ; notre conférence ne dura que trop longtemps, et je le «juiltai enfin
après qu'il m'eut donné de son admiration des preuves que jamais ne reçut officier de hussards. I J'arrivai au fort du Hâ vers la tombée de la nuit. Cette précaution avait été exigée par le général, et s'accordait du reste assez bien avec le désir que j'avais de voir la surprise du capitaine, quand, après quelques instants de silence, je viendrais à me faire connaître. Les gendarmes qui m'accompagnaient, et auxquels je n'avais pas dit un mot en chemin, étaient porteurs du fameux ordre, lequel était ainsi conçu :
« Le concierge-geôlier du fort du Bâ écroueray i jusqu'à nouvel ordre, le citoyen Charles Mal- < lard, > c'est ainsi que le général avait déguisé mon nom ; il ne fallait pas, comme vous voyez, un grand génie, < sous-lieutenant au... régiment de « hussards présentement en congé à Bordeaux, « pour fait de tapage nocturne.
€ N. B. Ce prisonnier nest pas dangereux.
S* -» ' *** igne :
« Général de division commandant le département de la Gironde. »
< Et en forme d'apostille :
« Le geôlier est autorisé à laisser communi- « qucr librement le sous-lieutenant Mallard , « pendant tout son séjour au fort du Ha, avec
< le capitaine *** du *** régiment d'infanterie de i ligne, présentement détenu audit fort, i
« J'appelai ratlenlion du geôlier sur l'apostille, et le priai de me laisser voir sur-le-champ le capitaine à qui j'avais l'intention de demander s'il ne lui serait pas désagréable que je devinsse son camarade de chambre. Un louis que je donnai à ce brave homme, et une bourse que je lui laissai voir et qui était assez bien garnie, le déterminèrent à faire sa démarche à l'instant même. Mon plan était fait : j'avais pris un petit billet tout fait qui ne contenait que ces lignes :
( Charles Mallard se rappelle au souvenir du I capitaine *** qu'il a eu l'honneur de voir à
< Bordeaux, chez M""" M***. »
4 Je ne doutais pas qu'il ne comprît qu'il s'a-
gissail de moi ; en effet, au bout de cinq minmes le concierge descendit et me pria poliment de le suivre, disant que le capitaine serait enchanté de me voir.
< Comme il était clair qu'il allait entrer avec moi dans la chambre, je mis mon bonnet de police sur mes yeux , m'enveloppai dans mon manteau, el marchai derrière mon introducteur.
< — C'est ici, me dit-il, en ouvrant la porte ; voilà ce jeune officier, mon capitaine, dit-il à Raoul ; je suis bien aise pour vous qu'il soit venu ici ; cela vous fera de la compagnie, i
I Je vis Raoul sourire au compliment du geôlier, qui n'eût été rien moins qu'agréable pour moi si j'eusse été un véritable prisonnier. Celle gentillesse dite, il se relira el referma sur nous la porte d'entrée de l'appartement du capitaine.
I Celui-ci vint à moi. Comme il était entre moi et la lampe , il ne me reconnut pas.
i — Pardon, monsieur, me dit-il en s'inclinani, quoique je fusse en apparence son inférieur ; je vous ai fait dire, sur le nom dont vous vous êtes recommandé, que je serais heureux de
vous voir ; il en serait encore ainsi quand vous ne vous recommanderiez que de vous-même. Mais permettez-moi de vous demander si ma mémoire me fait défaut lorsqu'il me semble que votre nom et votre personne me sont également inconnus.
< " — Capitaine,.. . dis-je en déguisant ma voix et non sans émotion.
« — Oh! monsieur, dit Raoul en me tendant la main, il n'y a pas de hiérarchie en prison ; ici nous sommes camarades. Voulez-vous que nous soyons amis et que...? j
« Tout à coup il s'arrêta, me regarda fixement. Le pas qu'il avait fait pour venir me prendre la main avait donné passage à la lumière de la lampe qui donnait alors en plein sur mon visage.
< — Bonté du ciel! s'écria Raoul, est-ce un songe?... »
Puis courant à moi, il me prit dans ses bras :
i — Oh! non, non, dit-il, ce n'est point une
illusion ; c'est bien toi, toi qui viens dans une
affreuse prison pour partager mon sort ! Ah !
comment ne t'ai-je pas reconnue tout de suite? »
t Je n'ai pas envie de vous dire toute notre conversation ; seulement, je me rappelle que je fus assez embarrassée quand il me demanda comment j'avais fait pour réussir dans ce téméraire projet. H savait que le général m'avait fait la cour. Je ne pouvais lui dire ce qui s'était passé de point en point ; je parvins pourtant à faire une histoire assez coulante, dont le résultat fut que Raoul fut plein d'admiration pour le général, et qu'il jurait que son plus grand désir serait de lui prouver sa reconnaissance. Il paraît qu'il y en a de plusieurs sortes.
i Le concierge revint me dresser un lit, qu'il fallut bien laisser faire pour la forme. Enfin quinze jours s'écoulèrent ainsi , qui ne me parurent pas quinze heures.
« Le plus piquant de l'histoire me reste à dire ; je demande cependant la permission d'abréger autant que possible celte partie de mon récit. A bons entendeurs , salut.
< Nous étions, Raoul et moi, d'une prudence extrême. Depuis le lever du soleil jusqu'à l'heure
d'abbaktès, — 3, 14
où Ton fermait les portes, j'étais aussi officier de hussards que Raoul élait capitaine d'infanterie ; je ne reprenais mon sexe que le soir. Un jour, pourtant, un de ces jours longs et ennuyeux, on ne sait pourquoi , où les heures semblent se dédoubler el^où Ton croit que toutes les pendules retardent, un silence complet régnait autour de nous. Je ne sais quelle maudite idée nous traversa la cervelle ; le fait est que nous avions complètement pris le jour pour la nuit , lorsque tout à coup nous fûmes arrachés à notre distraction par le bruit presque simultané de la clef dans la serrure et d'un horrible cri poussé derrière nous.
« C'était Giroux , le concierge-geôlier , qui s'écria , en se tournant vers une personne qu'il allait introduire :
( N'entrez pas! n'entrez pas! n'entrez pas ! >
f Ces trois exclamations furent proférées sur trois tons très-nuancès qui suivaient la gamme de son indignation croissante. Malgré l'injonction du digne concierge , la personne à qui elle
s'adressait , et qui n'était autre que le général qui venait nous faire une petite visite d'amitié , le brave homme ! malgré cette injonction, dis-je, notre ami le général s'était assez approché de la porte pour voir de quoi il tournait ; ce qui , du reste , ne dut !e surprendre que médiocrement. Il écarta le geôlier, s'assura si la première porte était refermée, puis appela le capitaine dans la première pièce , repoussant la seconde porte sur moi, qui me trouvais empêtrée, comme vous pouvez le penser , dans ces damnés habits de hussard.
< — Vous êtes un imprudent, capitaine, dit-il à Raoul avec plus de bonté que n'en eût peutêtre mis un autre à sa place , après avoir assisté, ou peu s'en faut, à ce que n'aime jamais à voir un homme qui a du goût pour une femme , et surtout se voyant compromis par notre sottise , qui mettait Giroux dans le secret. El loi , poursuivit-il en s'adressant à Giroux , qu'as-tu avec ton air effrayé ? Eh bien ! oui , ces pauvres enfants , on les a pris sur le fait : le beau malheur, après tout ! il n'y a que toi et moi qui le sachions ;
ni loi ni moi nous ne dirons rien : on te payera bien et il n'en sera plus question, i
< Le malheureux Giroux, qui était un trèshonnête homme , ouvrait, en écoulant ce discours, de grands yeux où se peignait une sainte colère, que le respect dû au général avait peine à contenir. L'effort qu'il faisait sur lui-même réagissait sur toute son organisation : ses dents claquaient, son front suait à grosses gouttes, ses genoux tremblaient, et il laissait de temps en temps échapper des exclamations telles que: « Ah ! — Oh ! — Oh , oh ! > sur tous les tons et avec toutes les inflexions qui peuvent exprimer l'horreur d'une grande abomination.
* Quand le général eut achevé de parler, Giroux se mit à pleurer et finit par s'écrier en sanglolant : '
€ Mon général, mon général ! c'est vous, vous, vous! qui dites que ce n'est rien... Deux officiers ! ... 9
« Le général, Raoul, et moi-même qui avais fini par me retrouver dans toutes ces tresses et ces cordons, nous partîmes à la fois d'un tel éclat
de rire, queGiroux, décontenancé, commença à se demander s'il avait tout son bon sens ou s'il ne rêvait pas. Vous comprenez de reste ce qui avait si fort scandalisé Giroux. Quand notre accès de gaieté fut passé, nous expliquâmes au vertueux Giroux que , s'il y avait offense envers la discipline ainsi qu'envers le sixième et le neuvième commandement, il n'y avait pas offense envers les lois de la nature ; il se montra incrédule, peut-être pour qu'on lui prouvât la vérité de ce que Ton avançait, comme Jésus -Christ avait prouvé à saint Thomas qu'il avait été crucifié. Bref, Giroux ne promit de se taire que lorsqu'on lui eut donné des preuves irrécusables que j'avais beaucoup plus de droits aux politesses de Raoul qu'à l'uniforme que je portais.
« La moralité de l'histoire est celle-ci. Le général, après cet incident, annonça à Raoul qu'il l'avait demandé comme aide de camp, et que le ministre de la guerre avait autorisé la mutation. Il ajouta qu'il allait partir pour l'armée du Rhin, et qu'il devait se tenir prêt à l'accompagner ; qu'il allait sortir de prison le môme jour, ainsi
que son compagnon de chambre, après qui le colonel, profitant d'un congé d'un mois, s'étail mis à courir jusqu'à Paris.
€ Nous sortîmes donc du fort du Hâ ; Raoul, le soir, me demanda ce qu'il devait faire , me jurant qu'il resterait si je l'ordoiinais. Quinze jours dans la même chambre, si promptement qu'ils passent, mûrissent terriblement une liaison, cl l'accident ridicule qui nous était arrivé n'était pas de nature à raviver une flamme presque éteinte. Je ne pressai pas Raoul de demeurer; il partit , me regrettant plus, je crois, que je ne le regrettais : il a été tué sur les bords du Rhin. »
Quand M"^ M*** eut fini de parler, un murmure assez significatif régna dans l'assemblée, et l'on regarda les deux autres comme battues. Elles, au contraire, se regardaient en souriant dédaigneusement. Leur sourire semblait promettre quelque chose de tellement au-dessus du récit de M™^ M'**, comme gros sel, que deux ou trois femmes, de l'aplomb desquelles on avait trop présumé, se levèrent en silence et faussèrent compagnie.
M (!, qui présidait, avant d'accorder la parole à M""^ D*** L**\ s'adressa ainsi à l'aréopage :
< 11 me paraît être de mon devoir de prévenir l'honorable assemblée que le récit que vient de faire M'"*' M**' est de tout point semblable à celui qu'elle m'avait fait en particulier, si ce n'est qu'elle a un peu plus i^azé la narration qu'elle a faite à haute voix , que celle qu'elle m'a fait l'honneur de me faire à voix basse, et dans laquelle j'avais remarqué que le choix des expressions propres , et le rapport de certains détails circonstanciés, donnait au piquant plus de caractère, t
A cet hommage rendu aux ressources que ]y[me j\i**' avait à sa disposition , et aurait pu employer, elle rougit modestement. Ses rivales trouvèrent que le président montrait de la partialité pour le hussard du fort du Hà ; cependant, cet incident n'eut pas de suite, comme on dit dans le Moniteur , et la parole fut accordée à
l^me D*** L— ^
vu
Une partie de campagne. — Les cloisons. — Les 'aparté â haute voix. — Les gars. — Où le bon goût va-t-il se nicher? — L'orage, refuge de la vertu. — Contagion. — La porte ouverte. — Résultat inévitable. — • Expédient d'un amoureux. — Le ressort cassé. — Une femme dépravée. — Ruse de guerre. — Habile retraite. — Le double essai.
« J'étais à Nantes, dit ]VP« D*** L"* , où j'étais allée pour quelque temps dans la famille d'une femme de mes amies. Nous fîmes une fois la partie d'aller dîner à une ferme qu'elle possédait à cinq ou six lieues de Nantes. Dans la soirée , le temps se couvrit , et , comme nous allions retourner à la ville , éclata un orage épouvantable qu'il eût été imprudent d'affronter.
< Les fermiers nous offrirent Thospitalilé , et force nous fut bien de Taccepler , quoique le peu cVespnce ne leur permît pas de nous donner toutes nos aises. Ces braves gens se délogèrent pour nous caser : il n'y avait que deux lits dans toule la maison ; celui du fermier et de la fermière , et celui de leurs deux fils , grands garçons de dix-neuf et dix-huit ans, qui avaient jusqu'alors échappé à la réquisition, parce que Carrier avait de grandes obligations à leur père , et que, conlraiiemenl à son habitude, il avait eu l'honnêlelé de s'en souvenir.
« Mon amie avait aussi avec elle deux femmes de sa connaissance , avec lesquelles elle était beaucoup moins liée qu'elle ne l'était avec moi. Il fallait donc que nous occupassions deux à deux les lits que la complaisance de nos hôtes mettait à notre disposition. Comme celui de la fermière était le meilleur , les honneurs en furent faits à nos deux compagnes , et nous nous couchâmes , Henriette et moi , dans celui que nous abandonnèrent les deux jeunes gens.
« Quoique la maison fut fort petite , elle était
partagée en deux corps de logis , ou plutôt en deux pavillons. Dans Tun était la chambre du fermier, à Tunique étage élevé au-dessus du rez-de-chaussée, et sous cette chambre était la salle qui servait en même temps de cuisine, et dans laquelle le fermier et sa femme devaient passer la nuit. Le second pavillon se composait, au rez-de-chaussée , d'une grange , et à Tétage supérieur , de la chambre des fils de la maison et d'un grand grenier , oîi ces bons jeunes gens établirent leur domicile sans plus de façons qu'on n'en fait à leur âge pour passer une mauvaise nuit.
< Nous nous couchâmes gaiement dans ce grand lit de campagne, où Ton avait mis les draps les plus fins de la lingerie , lesquels étaient encore , comme on peut se l'imaginer , horriblement durs pour des petites-maîtresses. L'orage , en outre, qui , au lieu de cesser, était devenu une véritable tempête , faisait un tel vacarme en sifflant à travers les portes et les fenêtres assez mal jointes du pavillon , que nous ne pouvions parvenir à nous endormir.
€ La cloison qui séparait notre chambre du
grenier dont les jeunes gens avaient fait leur chambre à coucher, était si mince, qu'ils devaient entendre le moindre mouvement que nous faisions dans notre lit, et que nous ne pouvions perdre une parole de ce qu'ils disaient, lorsqu'il leur arrivait de causer, ce qu'ils avaient soin , cependant, de ne faire qu'à voix basse. Mais les gens de la campagne, qui n'ont pas l'habitude de ces chuchotements, croient quelquefois parler bien bas, et leurs aparté ressemblent à ceux du théâtre, qui sont destinés à être entendus de toute la salle.
« Tout ce que nos voisins se disaient à l'oreille nous arrivait donc aussi distinctement que s'ils eussent été dans la même chambre que nous. Comme je ne supposais pas que la conversation de ces jeunes rustres diît être fort intéressante, je n'y prêtais pas une grande attention et j'enfonçais, au contraire, ma tête dans le traversin, pour tâcher d'échapper au bruit de la tempête, et goûter quelque repos.
« Tout à coup, Henriette me poussa légèrement, et me dit très-bas :
1 — Alphorisine, dormez- vous?
i — Hélas non, lui répondis-je ; je crois que nous sommes condamnées à faire une nuit blanche.
t — ÎSe bougez pas, reprit Henriette, et écoulez.
« — Que voulez- vous que j'écoute? > dis-je assez peu contente de ce nouvel obsiacle apporté à mon sommeil.
i Henriette me mit la main sur la bouche, et me dit encollant sa bouche à mon oreille :
< — Nos voisins parlent de nous, ma chère» et, si je ne me suis pas trompée, ils n'en disent pas trop de mal. >
« J'en demande pardon aux merveilleux qui m'écoulent ; mais à ces mots prononcés par Henriette, les deux fds de notre hôte m'apparurent soudainement à la pensée, beaucoup moins comme des paysans qu'ils étaient, que comme deux jeunes hommes à la physionomie heureuse, taillés en Hercule, et qui, à en juger par la découverte de mon amie, avaient le goût aussi bon que les gens de la ville.
D'iBUiSIKS. 3. 15
« J'obéis à rinvilalion d'Henriette ; nous restâmes immobiles , retenant noire respiration pour mieux entendre ; l'orage sembla faire trêve un instant , comme pour favoriser notre indiscrète curiosité ; et voici la conversation qui arriva jusqu'à nos oreilles, non sans faire naître en nous d'étranges réflexions.
< — Ma foi, oui, dit le frère aîné ; quand j'attrape la grande Madeleine dans quelque coin, ça me rend bien aise tout de même ; mais je crois bien que ce doit être tout autre chose d'avoir affaire à une citoyenne comme M*"^ IV**.
a — T'aimes mieux les blondes, toi, Jean, à ce qu'il paraît, dit le cadet en étouffant un éclat de rire ; c'est toujours de M"^ R**' que tu me parles. Moi, si on me laissait choisir, j'aimerais mieux celle-là qui est couchée avec elle.
c — Celle qu'elle appelait Alphonsine ! dit le frère aîné.
f — Oui, ï dit le cadet.
< C'était» comme vous le voyez, mon amie qui avait touché le cœur de M. Jean, et moi qui
avais fait le plus d'impression sur M. Pierre, son frère cadet.
« — M"® Alpbonsine n'est pas trop déchirée non plus, dit Jean : mais, comme tu dis, j'aime mieux les blondes : tu sais bien que la grande Madeleine est blonde.
« — Eh bien ! moi je suis fort pour les brunes, dit Pierre : Toinette et Nanon étaient noires comme des corbeaux ; mais celle M™® Alphonsîne , avec sa peau blanche et ses petites mains , je suis sûr qu'elle leur en revendrait encore. Elle vous a des yeux, et des cheveux ! >
< Je mordais mon oreiller , de manière à le meltre en pièces, pour ne pas rire en entendant ce panégyrique, où j'étais proclamée supérieure en qualités à M"^^ Toinette et Nanon, malgré ma peau blanche et mes peiiles mains.
i — Ce que c'est pourtant, dit Jean après une pause ; comme ça vous change un homme , une journée passée auprès de jolies femmes de la ville ! Je crois que si Madeleine était là , à côté de moi , je n'y prendrais pas plus garde qu'à une botte de foin ; tandis que si , par mira-
de, j'avais M""^ R*** entre les mains, je lui ferais deux fois plus d'amitiés qu'à Madeleine en deux ou trois rendez-vous !
< -r- C'est comme moi , dit Pierre avec un accent énergique qui témoignait de la vérité de son assertion , il me semble que si j'élais avec M""® Alplionsine aussi librement que je le voudrais, je mourrais avant de songer à me séparer d'elle.
« — C'est tout de môme agréable d'être le mari d'une petite femme comme ça ! dit Jean avec un soupir.
< — Bah ! dit maître Pierre , qui , bien que le cadet , paraissait avoir plus d'expérience que son frère , ce n'est quelquefois pas leurs maris qui sont les mieux traités, et si je n'étais pas un pauvre paysan , je te promets bien que je ne voudrais pas en êlre quitte pour mes souhaits , et que je m'arrangerais bien de manière à ne point en avoir le démenti. »
< Dans l'ombre , ma position ne me contraignait pas à garder trop rigoureusement mon quant -à-moi ; je ne jugeai donc pas à propos de
me courroucer beaucoup contre celte opinion si naïvement exprimée par mon adoraieur , je me contentai de pousser ma compagne et de lui dire bien bas :
< — Entendez-vous?
< — Il n'est pas si bête qu'il en a l'air , me dit-elle , et il en saitpeut-être plus long que nous.
< — Je ne sais pas ce que j'ai , dit Pierre , je ne saurais dormir.
< — Ni moi non plus , dit son aîné ; ce n'est cependant pas le mauvais lit , ni l'orage ; j'ai dormi à poings fermés sur plus dur que cela , et avec un temps encore pire que celui-Ci.
« — C'est peut-être le voisinage , dit le frère cadet ! dame , quand on n'est pas accoutumé à ça, c'est bien fait pour vous faire un peu d'effet.
< — Je ne suis pas capable de dormir de quinze jours dans le lit où ces diables de femmes auront couché , dit Jean.
« — Dire que nous sommes là si près d'elles, dit Pierre, si près que si nous parlions fort, elles nous entendraient, et que de si friands morceaux nous passent devant le nez !
— ils —
f — Dis donc, frère, dil Jean, j'ai lu dans un bou(|uin que le portier du citoyen Carrier m'a prêté, et qui s'appelle les Contes de La FontainSf riiisloire d'un fermier à qui sa dame a demandé ce que lu sais bien : est-ce que tu aurais osé, toi?
« — Elle le lui avait demandé? dit Pierre d'une voix altérée.
€ — En propres termes.
< — Pardienne î si elle avait osé le lui demander, je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas osé le faire. Je ne suis pas bégueule.
« — C'est vrai, dit M. Jean.
< — Que le diable emporte la pluie! dit Pierre en grondant, s'il ne faisait pas ce temps du diable, j'irais me promener dans le verger.
« — C'est vrai, dit Jean, nous sommes là auprès du feu ; nous y avons louché de trop près, rien qu'avec les yeux ; je sens que ça me brûle.
« — Ma foi, dit Pierre, j'aime encore mieux m'enrhumer que d'être sur les tisons. Je me lève, viens-tu avec moi ? »
« Je sentis la main d'Henriette qui se posait
sur mon bras comme par un mouvement convulsif ; cette main était brûlante.
t — Êtes-vous malade? lui dis-je avec iniérêl en me rapprochant d'elle.
< — Ils vont dans le jardin, » me dit-elle sans répondre à ma question.
i Je devinai immédiatement que ma blonde amie qui, malgré son air tout anglais, était de sang créole, avait éprouvé magnétiquement une réaction de l'effet produit par elle et par moi sur ces deux hommes ; elle n'essaya même pas de me le dissimuler; au contraire, prenant ma main et la posant sur son cœur, elle me fil sentir combien il battait violemment. Le désordre était dans tous ses sens, et je sentis que ses joues en étaient en feu lorsqu'elle me dit en penchant sa tète vers moi :
« — Ma pauvre Alphonsine, je suis folle ! »
« Elle s'était assise sur son séant ; à la lueur des éclaiis je voyais ses cheveux en désordre ; sa gorge, qu'elle avait parfâitemeni belle, bondissait sous une respiration précipitée ; ses yeux, qui ne m'apparaissaientque h)rsque la lueur blafarde
des éclairs venait les illuminer, brillaient d'un éclat qui avait quelque chose de sauvage. Je n'osais pas lui dire un seul mot; je sentais que, quoique je ne fusse pas tout à fait montée au même diapason, je ne pouvais me soustraire entièrement à l'influence de cette belle et jeune nature des tropiques , laissant éclater avec naïveté l'ardeur de ses désirs et les appétits de ses sens. J'étais troublée, et j'avais assez d'expérience pour n'avoir pas de doute sur la nature du trouble que j'éprouvais.
< Tout à coup Henriette se jela à bas de son lit; comme une jeune tigresse, d*un bond elle fut auprès de la porte à l'autre bout de la chambre. Machinalement je la suivis, et je lui pris la main, sans doute pour la faire recoucher.
« — Laissez-moi, me dit-elle d'une voix brève et impérieuse ; ne voyez-vous pas le temps qu'il fait, et ces malheureux qui vont descendre dans la cour, peut-être gagner la mort parce qu'ils nous aiment.
« — Comptez-vous donc les empêcher ? lui dis-je enfin.
c — Sans doute.
< — Mais, pour cela, s'ils exigeaient le prix de leur obéissance , leur accorderiez-vous... ?
< — Tout au monde, dit-elle avec exaltation ; n'esl-ce donc rien à vos yeux que cet amour sauva ge ? »
« Je ne pus me refuser à reconnaître que le sentiment de désir que nous avions inspiré aux deux frères pouvait bien avoir son beau côté. Je sentis que je ne pouvais demeurer froide entre ces trois êtres qui paraissaient en proie au délire monté jusqu'au paroxysme. Nous entendîmes la porte du grenier s'ouvrir, et le bruit des pas des deux jeunes gens qu'ils essayaient vainement de rendre léger pour ne pas nous éveiller. Tout à coup Henriette, qui avait la main sur la serrure, tourna brusquement la clef, et ouvrit la porte au moment où Pierre et Jean se trouvèrent sur le palier.
i Malgré l'obscurité ils nous aperçurent à Tinstant même, et à notre aspect les pauvres jeunes gens demeurèrent anéantis comme si nous les avions pris commettant un crime.
i Une fois lancée dans sa léméraire escapade, Henriette, qui n'était plus maîtresse d'elle-même, ne voyait plus rien qui pût l'arrêter.
« — Jean, dit-elle d'une voix assurée, comme l'est celle d'un malade à qui une fièvre violente prête des forces qu'il ne trouverait pas en lui dans un instant de calme, où allez-vous? »
« Jean ne répondit pas.
< — Nous ne saurions dormir, dit Pierre qui avait plus d aplomb que son frère, et nous allons faire un tour de verger.
« — La pluie tombe à torrents, dit Henriette en me serrant le bras convulsivement.
« — Bah! dit Jean, nous y sommes faits, tandis que...
'( — Oui , continua Pierre , voyant que son frère n'osait achever, tandis que nous ne sommes pas habitués à affronter un danger dont nous ne pourrions nous tirera notre honneur.
« — Qu'en savez-vous? » dit Henriette au comble du délire, en posant sa main sur la rude main de l'aîné des deux jeunes gens.
«i L'attouchement de cette main fut l'étincelle
qui mit le feu aux poudres. Quelque rustre que f>oit un homme, il est impossible qu'il ne comprenne pas le langage de la nature , et la main brûlante et contractée de M™^ R*** disait assez clairement qu'elle partageait les désirs de celui qui venait d'exprimer si explicitement ceux qu'elle lui avait inspirés. La perfide petite main fut portée aux lèvres du beau jeune homme, qui crut sentir un léger mouvement qui l'attirait vers la chambre. Il se fit un grand silence, et je vis deux ombres passer entre moi et la porte. Je commençais à ne pas être plus calme que mon amie. Je sentais mon sang refluer vers mon cœur , battre rapidement dans mes artères, et au milieu de cette confusion de tout mon être , j'entendais à deux pas de moi des sons inarticulés qui ache vaient de troubler ma raison, lorsque tout à coup je sentis un bras nerveux entourer ma taille, et en moins de temps que je n'en mets à vous le dire, j'avais franchi l'espace qui se trouvait entre la porte de notre chambre et la rude couche que les deux frères venaient d'abandonner.
< Quand le premier moment d'exaltation fut
passé , il me sembla bien que j'en voulais un peu à Henrielle de ce qu'elle m'avait fait faire. Mais Pierre se montra si respectueux et si tendre tout à la fois , que , lorsqu'en quittant ce beau jeune bomme , je rejoignis M™® II*** , je ne lui en voulais plus du tout.
« Le lendemain , la pluie avait cessé , mais comme il n'y a que le premier pas qui coûte, nous étions désolées de repartir sitôt : il n'y avait cependant pas moyen de demeurer à la ferme ; il fut donc co!! venu que nous partirions après le dîner. Pendant le repas, Pierre me regarda d'une manière significative, à laquelle, cependant, je ne compris d'abord pas grand'chose ; mais je ne tardai pas à savoir ce qu'il avait voulu dire : j'étais à me creuser la cervelle pour deviner quelle avait pu être l'intention de mon ami Pierre, lorsque le cocher vint nous raconter d'un air dolent que le grand ressort de la calèche était cassé en deux endroits. Il était impossible de faire venir une voiture de Nantes, et nous paraissions assez peu disposées à nous embarquer dans une charrette de la ferme. Les bons fermiers
insistèrent d'ailleurs tellement pour que nous restassions encore une nuit, nous protestant, ainsi que les deux garçons , qu'ils étaient heureux de se déranger pour nous garder, que nous nous laissâmes persuader , après nous être fait prier tout juste aulanl qu'il le fallait pour que Ton ne se doutât pas du plaisir que nous avions, Henrieile et moi , à ne pas retourner à Nantes sans avoir renouvelé les passe-temps de la nuit précédente.
« Je vis à Tair triomphant qui se peignit dans tous les traits de maître Pierre , qu'il était Tauleur du crime commis sur notre calèche. Un coup d'œil que je lui lançai pour lui faire voir que je l'avais compris et (jue je le remerciais de son ingénieuse idée, lui causa une telie joie et lui fit faire tant d'extravagantes démonstrations , que je craignis qu'il n'éventât la mèche; une de nos compagnes lui demanda, d'un ton où je crus découvrir une intention marquée , si l'accident qui nous arrivait était une chose si heureuse , pour qu'il parût si satisfait en rentcndanl annoncer. J'eus peur qu'il ne s'empêtrât dans ses
D''Ann\isvÈs. — 3. lt>
réponses ; mais il s'en lira assez bien en lui disant que c'était chose si rare de voir des personnes aussi distinguées à la ferme, qu'il croyait pouvoir plutôt se réjouir de Tlionneur que nous faisions à ses parents, que déplorer la perte d'un misérable ressort à laquelle M™® R*** ne pensait déjà certainement plus.
< — D'ailleurs , ajouta-l-il gaiement , et pour reprendre le langage qui lui était habituel , le carrossier de madame est mon compère ; c'est une aubaine pour lui, et je m'en réjouis d'avance. >
< On se promena après le dîner; je saisis ïa première occasion de parler à Pierre à quelque distance des autres. Il me conlirma dans ma conjecture ; j'eus d'abord envie de le gronder, mais il me montra tant de crainte de m'avoir déplu , que 5e fus obligée, pour le consoler, de lui laisser voir tout le plaisir que j'éprouvais. Cet excellent jeune homme avait toute la simplicité d'un enfant unie à la virile beauté d'un homme fait. Il m'apprit qu'après avoir fait le coup , songeant à la conséquence naturelle , il avait été retirer un
matelas du lit de son père , qu'occupaient nos deux amies , afin , disait-il , de pouvoir me recevoir plus convenablement dans son pauvre grenier. Nous dîmes beaucoup de folies , et je le quittai pour rejoindre la troupe.
c J'allais quitter l'allée que j'avais suivie avec Pierre , lorsqu'au déiour , je vis débusquer de derrière la charmille qui la bordait, M"^'' de Saini-D*** , celle qui avait interpellé le jeune homme pendant le dîner.
« Je restai assez étonnée de la voir seule , et je conçus aussitôt une inquiétude assez naturelle; elle pouvait avoir entendu toute la conversation que j'avais eue avec le fils du fermier , et elle avait été on ne peut plus claire. M"^ de Saint-D*** s'aperçut de mon embarras , et elle s'empressa , non de me rassurer, mais de me prouver que mes craintes n'étaient que trop fondées. Cette femme , que je ne connaissais du reste que fort peu, avait toujours été mon antipathie. J'avais souvent fait la guerre à Henriette sur sa liaison avec elle , ainsi qu'avec M'"® P*" , qui l'accompagnait dans notre partie. M™^ R*** m'avait tou-
jours répondu qu'elle ne l'aimait pas plus que moi , mais qu'elle la craignait.
i M'"^ tle Saint D'** était en effet la plus méchante femme du monde : libertine sans passions , elle avait une de ces réputations qu'il n'est jamais permis à une femme d'avoir. Je ne fais pas grand cas de la pruderie , ni même de la sagesse ; mais je me jetterais par-dessus le Pont-Neuf, si je savais que Ton dît de moi ce que l'on disait d'elle.
« Je ne fus donc que médiocrement réjouie de l'aspect imprévu de M™® de Saiut-D*** , et surtout de la harangue qu'elle jugea à propos de me tenir sans autre préambule :
4 — Madame , me dit-elle , il me paraît que vous vous consolez facilement de l'accident à l'aide duquel vous nous retenez une nuit encore dans ce taudis!...
« — Je vous reliens , madame ! dis-je en prenant un air digne pour cacher l'embarras où j'étais ; je ne comprends pas l'expression.
'< — Allons donc , madame , dit M"° de Sainl-D*** , je suis au fait : vous avez passé la nuit avec M. Pierre, Henrielie avec M. Jean, et
M. Pierre a eu Theureuse idée de briser le ressort de la calèche pour vous forcer à demeurer une aulre nuit à la ferme. Vous voyez bien que je sais à quoi m'en tenir ; et pour vous éviter la peine de me dire que j'ai mal deviné , je vous dirai que je suis là depuis un quart d'heure , et que j'ai tout entendu.
< — Eh bien , madame , m'écriai-je furieuse d'une pareille insolence à brùle-pourpoint, à qui Henriette ei moi devons-nous compte ici de notre conduite?
< — A maître André et à sa femme , peutêtre , dit M"^ de Saint- D*** , avec un affreux sourire qui la rendit presque laide.
•! — Allons donc, dis-je en affectant une gaieté que jetais loin d'éprouver, si nous étions des hommes, et que ces jeunes gens fussent des jeunes filles , à la bonne heure ; mais je ne crois pas que nous les ayons déshonorés.
« — Et vous comptez , dit M"'^ de Saint-D*** en me regardant avec des yeux flamboyants , vous comptez passer cette nuit comme vous avez passé l'autre ?
< — Vous êies plaisante avec vos questions , dis-je en faisant un pas pour m'éloigner. Que vous importe ?
« — Vous êtes donc bien bête, répliqua M™*^ de Saint-D*** en m'arrêlant par le bras , puisque vous ne comprenez pas quel intérêt j'ai à vous faire cette question , et même à vous empêcher d'accomplir votre projet? La chose est pourtant claire comme le jour : j'ai envie de ce jeune homme, et si vous ne me le cédez pas, je vous perds.
* — Vous me poignarderiez que je vous refuserais ! ï m'écriai-je emportée par l'exaltation.
« M"^ de Saint-D*** me regarda un instant en silence , fit un geste qui annonçait qu'elle venait de prendre une résolution, et me quitta sans proférer une parole.
« J'allai rendre compte de tout à Henriette , qui , connaissant le caractère de M'"® de Saint-D*** et de sa digne amie. M™® P*** , me dit que nous devions nous attendre à tout de leur part.
€ Elles se promenaient seules de leur côté , et paraissaient comprendre que leur société nous
gênait ; aussi , dès que le jour tomba , elles prétextèrent un peu de fatigue , et se retirèrent.
9 Nous ne voulûmes pas les imiter , pour ne pas affliger le fermier et sa femme, qui, pour nous divertir, avaient organisé une grande partie de loto. Nous restâmes les dernières , Henriette et moi , et quand la fermière nous donna une lumière pour aller nous coucher , on peut juger de noire stupéfaction en Tentendant nous dire :
c — Venez par ici , mesdames ; vos amies ont dit qu'il était bien juste que chacune eût son tour ; et que puisque notre lit valait mieux que celui de nos enfants, elles voulaient que vous y couchiez cette nuii. »
i M'"'' R*** me regarda d'un air moitié furieux, moitié plaisant ; cependant je la voyais pâlir de colère.
€ — Âltendez-moi un instant, dit-elle en saisissant la lumière , je ne peux pas souffrir une pareille chose; j'espère qu'il sera encore temps , ajouta-t-elle en me pressant la main.
« Elle disparut ; j'attendais son retour avec
une véritable anxiété ; elle reparut au bout de deux minutes, pâle comme la mort.
« — Montons, » me dit-elle.
c Et elle m'indiquait Tescalier qui conduisait à la cbambre du fermier.
« Quand nous lûmes seules , elle tomba sur une chaise , et eut une crise nerveuse que je parvins à calmer très-difficilement. Enfin elle put me donner quelques explications.
« — Je ne sais, me dit-elle, comment ces imbéciles ont pris le change ; mais je suis sure qu'ils se croient avec nous; les noms <rHeuriette et d'Alphonsine , que j'ai entendu prononcer, ne me laissent point de doute à cet égard. Mais ce que vous n'auriez pas imaginé , c'est qu'ils sont tous les quatre dans la même chambre, j»
« Je ne pris pas la chose comme Henriette ; je regrettais fort ce qui s'était passé la nuit précédente , et je me sentis révoltée de ce qui se passait dans le moment. Mais je n'étais pas au bout de ce qui devait exciter mon indignation.
* Au point du jour, nout; fûmes réveillées par M'°* de Sainl-D***, qui, avec un cynisme
dont une fille aurait eu honte , nous dit : < — Je viens vous remercier toutes deux, mes belles, du cadeau que vous nous avez fait à Adèle et à moi. Je puis du reste vous féliciter toutes deux en connaissance de cause , car Adèle a voulu, comme moi, savoir à quoi s'en tenir sur votre bon goût à toutes deux : les deux frères devraient être jumeaux. L'un vaut l'autre, t
« Celle belle harangue achevée, elle disparut. Avant que nous l'eussions revue, nous entendîmes le bruit des roues de la voilure que Ton nous amenait, et que le cocher, qui était parti pour Nantes, le soir môme, nous avait expédiée immédiatement.
1 Henrielle, pour se venger de M™® de Sainl- D"* et de sou amie, imagina de repartir sans elles ; nous nous habillâmes à la hâte ; nous nous mîmes à la fenêtre , et nous fîmes signe au cocher de rester en dehors de la ferme, d'où il nous fut facile de sortir sans être vues ; depuis ce jour, Henriette ne revit plus M™® de Saint- D*" ni son amie , et ne retourna plus à sa ferme, qu'elle vendit, du reste, six mois après. »
Le gros sel et les plats fins. — Indiscrétion des dates. — Le couvent. — La bonne maîtresse. — L'amie de pension. — Les lectures. — Ingénuité. — Les gravures. — M. de Voltaire.— La Pucelle — Un cours de rhétorique. — Le serment. — ■ Le mariage. — Appel à la bonne foi. — Le frère d'une amie. — Les combats de la vertu, — Défaite. — L'enseignement mutuel. — Discrétion.
L'aréopage, qui n'était pas encore appelé à décider la question qui s'agitait en sa présence, parut cependant assez embarrassé à la fin de rhistoire de M"« D*** L*'*; peut-être ne valaitelle pas celle de M™^ M'**, mais on pouvait difficilement montrer plus de cynisme. M"'^ D*"
1/** recul avec une modesiie digne d'un grand orateur les féliciiaiions de ses amis, ei répondit par un magnifique sourire de dédain aux sarcasmes qu'elle n'entendait pas, mais qu'elle lisait dans les regards des personnes moins bienveillantes. Quand ce petit brouhaha, assez en usage dans toutes les assemblées délibérantes à la suite d'un discours marquant, eut été apaisé, la blonde j^jme p*** s'accouda nonchalamment sur le bord du canapé où elle était assise, et, promenant son joli regard azuré, qui était doux sans mollesse et vif sans effronterie, exclusivement sur les hommes qui se trouvaient dans l'auditoire:
i Messieurs, dit-elle avec ce petit air impertinent qui sied si bien aux gens qui savent le porter, vous ne serez peut-être pas fâchés, après les plats au gros sel que l'on vient de vous servir, de goûter de quelque mets un peu plus fin, dont, j'ose l'espérer, la saveur ne sera pas moins piquante. Je déclare que s'il me lallait suivre ces dames sur le terrain où elles. nous ont amenés, j'aimirais mieux me reconnaître battue. J'ignore les douceurs de la vie de garnison et de la vie
champêtre; mais, si vous le voulez, je vous dirai une petite histoire assez drôlette qui, pour sentir bon, n'en est pas plus mauvaise, t
Les deux narratrices et leurs tenants quand même firent une petite grimace dédaigneuse, mais ne répondirent pas un mot. M™^ B*** avait de l'esprit, on l'aimait généralement mieux que ses rivales ; un léger murmure approbateur, qui accueillit son préambule, fit comprendre à cellesci et à leurs partisans qu'ils seraient mal venus à la plaisanter. Le président l'engagea donc, avec une impartialité qui montrait qu'il était digne des hautes fonctions auxquelles il avait été appelé, à conter ce que bon lui semblerait et comme elle l'entendrait, etM™^ B*** commença son récit en ces termes :
s 11 n'y a guère ici que M™^ V*** qui sache bien mon âge; elle m'a vue naître, i
Cette phrase dite d'une voix flûlée fit rire l'assemblée et rougir, sous l'épaisse couche de rouge qui lui couvrait le visage, M™^ V***, qui avait l'habitude de dire : < Nous autres jeunes iemraes. *
o'AnHANfÈS. — 3. 17
< Je vous dirai donc que , bien que je ne paraisse que vingt-quatre ou vingt-cinq ans, j'en ai trente- trois, étant née en 47G5, reprit M™'' B*** sans paraître s'apercevoir de l'effet qu'avait produit sa révélation sur l'auditoire et sur M™*" V*** qui, à renonciation de la date exacte, devint de la plus belle couleur de homard. J'ai été élevée au couvent de la rue du Bouloy. Il y avait une grande squs-maîlresse qui était plus bête que corrompue, gourmande et coquette à l'excès, et dont, avec quelques friandises et quelques chiffons, nous faisions tout ce que nous voulions. Ses complaisances se bornaient en général à nous donner une certaine liberté dont le résultat était, tout au plus, de petits péchés véniels; cependant elle doit avoir à se reprocher d'avoir compromis le salut de plus d'une d'entre nous par une certaine complaisance dont les effets étaient plus sérieux. Elle avait une cargaison de romans qu'elle prétait en cachette à celles qui savaient conquérir ses bonnes grâces par leur générosité. Si ce n'avaient été que des romans purement et simplement, le mal n'aurait pas été grand; mais dans
le nombre, il y avait ce que Ton appelle généralement de mauvais livres. Clarice Harlowe et la Nouvelle Héloïse eussent déjà été d'assez mauvaises lectures pour des jeunes filles de quinze ans; mais la collection de M''® Lebrun était au grand complet. Elle avait les romans de Crébillon, les contes de Lafoniaine, Boccace, tout Tarsenal enfin dont se sert le diable quand il veut s'emparer de nous au moyen de la lecture.
f Toutes ces demoiselles, même parmi celles qui étaient bien dans les papiers de W^^ Lebrun, n'avaient pas le bonheur de jouir de la faculté de se former le cœur et l'esprit à ces lectures instructives. Il n'y avait que les favorites, et celles, surtout, sur la discrétion desquelles elle pouvait compter.
« J'avais, comm;- on en a toujours au couvent, une amie intime qui était la fille d'un cousin éloigné de ma mère. La conformité de nos caractères, bien plus que celte parenté contestable, nous avait liées, Berthe et moi , dès notre entrée au couvent. Par une assez singulière coïncidence elle était née la môme année, le même jour, à la
même lienre que moi. Nous avions cru voir, dans ce rapprochement dû au hasard, une volonté providentielle qui nous ordonnait de ne pas nous quitter dans la vie après y être entrées ensemble, et avoir été réunies de nouveau par une commune éducation. J'aimais Berlhe comme une sœur. Quelqu'un a dit que pour qu'une amitié réelle puisse subsister, il faut qu'entre ceux qui réprouvent il y ait dos dissemblances notables. Il est possible que celle observation soit juste ; s'il en est ainsi , Berlhe et moi faisions exception à la règle. Son caractère et le mien étaient tellement semblables que pas une j)ensée ne venait à l'une sans qu'elle fût approuvée par l'autre ; nous étions vêtues toutes deux de l'uniforme des pensionnaires ; toutes deux nous étions blondes , blanches ; toutes deux nous avions des yeux bleus cl un certain embonpoint qui nous allait très-bien ; enfin , quoique nos traits n'offrissent pas les mêmes lignes , nous nous ressemblions comme auraient pu se ressembler deux sœurs.
« Comme nos parenis étaient fort riches et
que nous étions extrêmement gâtées, nous avions à notre disposition tout ce qu'il fallait pour devenir les favorites de la grande Lebrun. Nous avions toujours un buffet amplement fourni des meilleures friandises qui sortissent de Toffice de mon père ou de celle de M"® P*** de la (]***, la mère de Berthe. Il n'y avait pas de pensionnaire qui eût une garde-robe aussi bien montée que les nôtres, et Ton nous passait trop volontiers nos fantaisies pour que Ton songeât à nous en demander plus long quand nous déclarions que nous avions fait présent à une de nos sous-maîtresses d'un ruban , d'une dentelle , ou de tout autre colifichet qui ne nous agréait plus.
€ M^*^ Lebrun n'avait donc pas, comme on le pense bien, d'élèves plus chéries que moi et ma compagne. Cette fille, qui était d'une simplicité rare, n'avait pas, en mettant entre nos mains ses livres pernicieux , le dessein prémédité de nous dépraver et de nous perdre ; mais ayant été ellemême (ce que Ton ignorait, à ce qu'il paraît, dans le couvent) d'une grande facilité de mœurs dès sa première jeunesse, il lui semblait que la
destinée de toutes les femmes était d'en passer par là , et que , la chose devant arriver tôt ou lard, il ne fallait pas croire que le mal dût en être attribué à ses livres qui nous faisaient tant de plaisir, et qui lui valaient de si bonnes aubaines. Elle nous administrait les poisons que contenait sa bibliothèque secrète avec la même impassibilité qu'un médecin que l'on payerait bien cher pour administrer des remèdes à un cadavre, et qui lui donnerait de l'arsenic ou de l'opium à forte dose, certain que ses drogues ne feraient pas de mal à un homme bon à enterrer.
« Il arrive quelquefois que c'est l'excès contraire qui préserve du poison que recèlent ces dangereuses lectures. On comprend, en effet, que des jeunes filles , des enfants , élevées dans les meilleurs principes, avec une surveillance austère, se trouvent tout à fait dépaysées en tombant sur certains mauvais livres qu'il leur faudrait souvent un dictionnaire pour comprendre. C'était précisément le cas où nous nous trouvions, M"« P *** de la C *** et moi ; nous avions admirablement mordu au style passionné des
romans ordinaires dont M^**^ Lebrun avait d'abord amusé notre jeune curiosité ; pourtant il était quelques passages qui nous avaient paru tout à fait inintelligibles, malgré les explications les plus claires ; tel était, par exemple, le passage de Clarice, où il est fait mention d'une horrible maison où Lovelace conduisit sa maîtresse. Nous avions demandé tout naïvement à notre chère Lebrun ce que cela signifiait, et, tout aussi naïvement, elle nous avait répondu qu'il Tavait conduite dans une maison de filles. La glose nous parut aussi obscure que le texte ; comme nous n'étions pas encore fort avancées dans nos lectures, nous n'osâmes pas pousser nos investigations plus loin, et nous ne retirâmes pas de ce passage tout le fruit que le diable était en droit d'espérer. Notre embarras ne fut pas moindre pour l'expédient dont s'avisa Julie, dans la nouvelle Héloïse ; nous eûmes recours à notre oracle qui nous donna une réponse tout aussi catégorique, et à laquelle nous ne comprîmes pas plus qu'à la première.
« Mais, comme on le pense bien, celle can-
dour primitive ne pouvait résister longtemps aux lectures réitérées que la cupidité de M'^® i.ebrun nous procurait. Les livres les plus infâmes nous furent fournis par elle, et notre ignorance diminua de jour en jour. Pourtant, je dois le déclarer, nous avions bien plus de théorie dans la tête que d'aptitude à la pratique, et nous connaissions une foule d'histoires à faire rougir un cordelier que nous aurions été fort en peine de dire comment on fait l'amour.
« Une particularité que je me rappelle prouve, du reste, combien la pauvre Lebrun comprenait peu la portée de l'horrible conduite qu'elle tenait avec nous. El!e nous avait prêté un livre des plus énergiques. Le titre portait :