SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE
H&UHAN ET ce.
Les deux sœurs et les deux frères. — La sœur aince. — Une belle et une laide. — Le soleil luit pour tout le monde. — La mèche de cheveux. — Les informations. — C'estbotipour toi. — Le rendez-vous. — La nuit , tous les chats sont gri«, — L'air de famille. — La distance qu'il y a entre Meudon et Fontenay aux Roses.
Il y avait à celle époque, à Paris, deux femmes qui faisaient passablement parler d'elles , quoique Tune des deux fût positivement laide. Mais de même que, comme le dit Marol :
Il n'est point de presteur, S'il veult prester, qui ne fasse un debtcur.
il n'est aussi pas de femme , tant laide fût-elle,
o'àBRABTÈS. — 4. 1
qui, si clic le veul, ne trouve avec qui se damner. Les deux femmes dont il est ici question étaient sœurs , et elles avaient épousé , à deux ou trois ans de distance, les deux frères.
M. E***, Taîné , qui avait épousé M"^ de K**\ la jeune, avait eu le bon lot. Aline de K**" n'était pas plus que sa sœur ce qu'il fallait être pour faire le bonheur d'un galant homme, mais du moins elle était ravissante. i*aul E*** l'avait épousée par amour ; elle n'avait pas de fortune ; lui , au contraire , était fort à son aise , et avait en outre une assez belle position militaire, étant aide de camp d'un des généraux qui commandaient sur le Rhin. Les devoirs de son état l'arrachèrent aux douceurs de la lune de miel , et il n'était marié que depuis six mois lorsqu'il fut em[)orté par un boulet de canon.
Il n'avait pas eu le temps de se repentir du mariage qu'il avait fait, parce que dans les premiers temps sa l'emme se conduisit assez bien, ou tout ou moins avec assez de prudence pour qu'il ne crût pas être trompé. Lorsque M"^ E*** se trouva veuve, elle imagina de se faire chape-
ronner par sa sœur aînée doiii elle ne redoutait pas Taustérilé, sachant à quoi s'en tenir à cet égard.
M"^ Marguerite de K*** vint donc s'installer dans In maison de sa sœur, ce dont elle ne fut pas fâchée , attendu qu'elle y trouva un confortable que sa position personnelle ne lui permellaii pas de se donner, ('omnie l'avait prévu la jeune veuve, la surveillance de M"^ Marguerite ne fut pas gênante le moins du monde. Elle eût eu mauvaise grâce à prêcher à sa sœur, maîtresse de ses actions , après tout, une retenue qu'elle était loin d'apporter elle-même dans sa conduite. Quoiqu'elle fut fort laide, ainsi que je l'ai dit, M"® de K*** avait de grandes prétentions à plaire : elle ne manquait pas d'esprit, avait une organisation volcanique, et comme sa laideur ne gâtait que son visage , et se trouvait presque rachetée par une taille fort bien prise , une magnifique chevelure , et tous les types enfin qui caractérisent les natures du genre de colle de M"" de K***, elle ne fut pas sans trouver quelques désœuvrés qui, faute de mieux, se laissèrent prendre à ses agaceries.
Ceux qui en furent quilles pour quelques jours ne furent pas trop à plaindre ; car peut-être furent-ils dédommagés par le bon naturel de Marguerite de ce qu'elle ne pouvait leur offrir en beaulé. Mais il y eut un malheureux qui paya plus cher Texpérience qu'il avait voulu faire en essayant d'une femme laide.
Paul E**', le mari d'Aline de K**% avait un frère qui s'était mis dans les fournitures et qui avait gagné, en assez peu de temps, une fortune assez rondelette. C'éiaii un homme qui entendait très-bien son affaire, et qui, chose rare chez les fournisseurs de ce temps-là, n'agissait qu'avec probité. M. George E*** était du reste un homme d'un caractère fort simple. Ce n'était pas tout à fait un sot, puisqu'il avait eu l'esprit de bien faire ses affaires, quoique fort jeune ; mais ce n'était pas un génie. Le brave homme , lorsque Paul mourut, ne cessa pas de porter à sa veuve l'amilié qu'il avait pour son frère. Toutes les Cois qu'il venait à Paris , il descendait chez elle ; et les magnifiques cadeaux qu'il se faisait un plaisir d'oflVir à sa belle -sœur, payaient amplement
rhospiialilé si peu gênante qu'elle lui donnait. Dans un de ces voyages, je ne sais par quelle fatalité, il se mit en tête de savoir ce que c'était que l'amour d'une femme laide. Le voilà à pourchasser M'^*^ Marguerite, qui ne fit pas la cruelle. George était assez bel homme; la fougueuse Bretonne remercia le ciel qui lui envoyait si belle proie : George était généreux ; la fille pauvre ne fut pas fâchée de cette aubaine ; George était simple et bon, M*'^ Marguerite ne pouvait désirer mieux. Elle ne fit donc languir le cher fournisseur que tout juste ce qu'il fallait pour que le pauvre garçon crût à la réalité du sacrifice d'un honneur étrangement compromis. Bref, le manège de M^'*" de K*** fut si adroit , que le bon George s'en empêtra tout à fait, qu'il se donna les gants , vis-à-vis de lui-même , d'avoir fait faire à cette pauvre fille le premier pas dans le sentier du vice qu'elle avait jusqu'alors si soigneusement évité, et qu'il trouva tout simple que sa pauvre victime , en lui annonçant que sa faiblesse avait dos suites , lui demandât de lui rendre, en l'épousant, riionneur qu'il lui avait ravi.
— iO —
Le fait esi que, des œuvres de M. E'** ou de touîanlre, M"^deK**' était bel et bien enceinte. L'honnête George ne balançi^ point ; sa délicatesse lui imposa une grande réserve dans sa conduite. Il alla trouver sa belle sœur à qui il ne dit pas un mot de sa liaison avec Marguerite et des suites qu'elle avait eues ; mais il lui déclara purement et simplement , que si elle n'y voyait pas d'inconvénient , il était dans l'intention de devenir doublement son beau-frère en épousant M»e de K**\
Aline , qui était au fait, ne parut pas plus instruite qu'il n-j le HiUul; elle remercia son beaufrère de vouloir bien faire le bonheur de sa sœur, et , peu de temps après , la noce se fit.
I..es occupations de George E*'* ne lui permetiaient pas de demeurer longtemps à Paris ; presque toujours il était aux armées , où ses intérôis rendaient sa présence indispensable. Sa fenmie , à la tête d'une bonne maison , se gêna moins que jamais poursuivre ses penchants. Elle avait une certaine maison de campagne à Meudon, où se passaient les scènes les plus curieuses. \)u
reste, elle avait une redoutable concurrente dans Aline , qui , belle comme elle l'était, ne pouvait manquer d'illustrer au moins autant que sa sœur, dans les fastes de la galanterie , et leur nom patronymique , et le nom semblable que le mariage leur avait donné.
Il n'y avait guère que six mois que i\îarguerile avait épousé George E**\ lorsque le colonel H."*, qui avait connu PanI E"* à l'armée, arriva à Paris. f.e traité de Léoben n'était pas encore conclu , et, depuis plus de quatre ans, le colonel R*** n'éiail pas venu à Paris. Il avait appris le mariage de Paul avec Aline, parce qu'il connaissait Paul particulièrement; mais, depuis la mort de celuici, il n'avait pas plus songé à George et à Aline, que, du reste, i! n'avait jamais vus, que s'ils n'eussent point existé. Le mariage du frère cadet de Paul avec la sœur aînée de sa veuve lui étaii donc complélemeiit inconnu ; ce qui n'a rien de surprenant. Les officiers avaient , en campagne, d'autres chats à fouetter, que de .s'occuper des mariages (|ui se faisaient à Paris, surtout lorsque, comme le colonel B*** et tar.t d'autres, on avait
gagné tous ses gracies sur le champ de bataille, et que, parti de irès-bas, on n'avait pas de relations avec la société de la capitale.
Paul E***, avant la bataille où il avait été tué, saisi d'un triste pressentiment, avait remis à un de ses amis, capitaine comme lui et aide de camp du même général, une petite boîte d'or qui renfermait des cheveux de sa femme, en lui recommandant de les conserver jusqu'à son retour à Paris, et d'aller les porter à Alice , à qui il devait les remettre en personne.
Cet officier avait accepté la mission. Un an après , il fut lui-même blessé mortellement , et chargea de la boîte d'or M. R***, qui promit d'accomplir le désir de Paul , bien que celui-ci n'eût jamais été lié avec lui bien intimement. Le temps enlève beaucoup d'importance aux impressions qui ont d'abord été les plus poignantes. Le colonel R***, (jui d'abord avait vu dans la mission dont il s'était chargé , une chose sainte et solennelle, finit par n'y plus voir qu'une promesse, très-sacrée il est vrai, mais qui se dépouillait considérablement du prestige sentimental
dont il l'avait entourée. Il garda soigneusement la boîte , se promit d'accomplir fidèlement sa promesse , mais il cessa d'y attacher une idée plus poétique que ne le permettait le milieu d'insouciance et de positivisme (que l'on me pardonne le mot) dans lequel il vivait.
Bref, quand le colonel R*** arriva à Paris, il ne se doutait pas qu'il y eût au monde d'autre l^me ^*** „ée de K**', que la veuve de Paul E***.
Le colonel ne devait passer que fort peu de temps à Paris; il rencontra , dès le premier jour de son arrivée, un de ses caujarades de l'armée du Rhin.
« Tw as connu , lui dit-il , ce pauvre diable de Paul E"*?
— Sans doute.
— J'ai une commission pour sa veuve. Quelle femme est-ce?
— Diable ! une des plus jolies femmes de Paris î
— Coquette ?
— Nimiéro un !
— Rien que cela ?
— Mais... quelque chose de plus.
— Et tu dis qu'elle est jolie ?
— Comme un amour !
— Bon, dit le colonel, qui n'avait pas une mince idée de son mérite , cela me changera ; je suis fatigué de ces blondes et bonnes AlUmandes, qui lonl du sentiment à perte de vue , tout en prenani le chemin de Talcôve quand ou leur demande la permission de s'asseoir. »
L'ami du colonel, qui ne trouvait dans un pareil projet rien que de très-naturel , lui souhaita bonne chance et s'éloigna.
Or, celle conversation avait eu lieu à l'orchestre de Feydeau. L'ami de M. R**' n'avait pus vu (|ue dans une baignoire, qui se trouvait derrière la place qu'ils occupaient, se trouvait une femme , et que celte femme était M"® George E***, la sœur aînée d'Aline.
Dès qu'elle entendit qu'il était question de sa sœur, elle avait prêté l'oreille, tout en s'enfonçani dans l'ombre pour ne pas être vue , et n'avait pas perdu une parole de ce qu'avaient dit les deux amis. Eu soriant du spectacle, elle
courut chez Aline pour lui raconter ce qui venait de se pssser, et , en bonne sœur qu'elle était, la prévenir que le colonel était un trèsjoli liomme , à qui ses agréments pouvaient faire pardonner sa présomption. M""^ Paul E*** n'était pas chez elle , et ne devait rentrer que fort lard. Marguerite , qui avait sans doute son temps pris, v.e l'attendit point ; mais le lendemain , elle était chez sa sœur de grand matin.
On venait , lorsque M™® George E*** arriva, de remettre à Aline une lettre, par laquelle le colonel R***, arrivant de l'armée du Rhin , demandait la faveur de se présenter chez M™^ E***, pour lui offrir ses hommages et s'acquitter d'une commission dont il était chargé pour elle personnellement. Ces derniers mots étaient soulignés. Aline, qui ne pensait guère à son mari , mort , il est vrai , depuis trois ou quatre ans , cherchait quelle pouvait être la personne de sa connaissance qui lui envoyait un message spécial ; elle ne pouvait parvenir à deviner, toutes ses relations se trouvant par hasard en ce moment en Italie ou à Paris. Elle était à se creuser
— delà lêle , et allaii répondre au colonel qu'elle le recevrait dans la journée, quand elle vit entrer Marguerite.
(t Devines-tu ce que cela j)eutêtre? » dit Aline à sa sœur, en lui tendant la lettre du colonel.
Marguerite jeta un coup d'œil sur le papier, puis , le rendant à Aline avec un sourire :
<x Je ne devinerais peut-être pas, lui dit-elle , mais je le sais. »
Et elle se mit à conter à sa sœur la conversation qu'elle avait entendue la veille à Feydeau ; elle fit le portrait du colonel R*** en appréciatrice experte en pareilles matières , et la conclusion de son discours fut qu'elle félicita sérieusement sa sœur d'avoir quelque chose à démêler avec un homme aussi agréable.
Mais Tâme d'une femme, surtout d'une jolie femme , et d'une jolie femme à la mode , est un composé de bizarreries et de caprices. Aline qui, dans toute autre circonstance , sur la description de M. R*** faite par sa sœur dans les mêmes termes, eût peut-être désiré s'en passer la fantaisie ; Aline, dis-je, ne trouva dans cette prémé-
(litalion de conquête qu'une grossière et choquante fatuité dont son amour-propre se révolta. Elle le dit franchement à sa sœur, et jura que M. K*** en serait pour ses projets et ses frais d'entreprise.
« Tu as tort, dit avec une cynique naïveté M™® George ; c'est un des plus beaux hommes que j'aie vus. »
Aline, qui ne chômait pas de galants, ei des mieux faits , ne fut que médiocrement touchée de l'argument, qui , du reste, avait infiniment plus de portée pour Marguerite. Comme elle n'était pas méchante et qu'elle aimait beaucoup sa sœur , elle ne lui dit pas :
« C'est bon pour loi ! »
Mais elle lui dit en riant :
« Ma loi, s'il te fait envie, je te l'abandonne !
— Tout de bon?
— Tout de bon.
— Alors , dit M™® George , je ne te demande que deux choses : la première , c'est de ne pas répondre à celte lettre ; la seconde , c'est de
d'abkaktès. — 4. 2
monter en voilure et d'aller jusqu'à demain matin à ta maison de Fonlenay-aux-Koses. Cela le dérange-t-il?
— Pas le moins du monde, » dit Aline, qui, sans deviner positivement les intentions de sa sœur à Tégard du colonel , savait qu'elle laissait le j)ré8omptueux entre bonnes mains.
Une heure après , ^ï°'^ Paul E**' était sur la route de Fontenay-aux- Roses, M™® George E*** sur celle de Meudon , où , comme je crois l'avoir dit, elle avait une manière de petite maison ; et le colonel H"- se caressait la moustache en relisant un billet pariumé conçu en ces termes :
Je serai heureuse de recevoir une personne qui a élé le compagnon d'armes de M. Paul E*'* Des arrangements , qu'il me serait difficile de « changer , m'obligent à partir ce matin même « pour ma maison de campagne de Meudon , où < j'aurai toute la journée des ennuyeux, dont « je n'offre pas la compagnie au colonel R***; « mais , vers sept heures du soir , je serai délis vrée des importuns , et si le colonel n'est pas
i effrayé de la solitude qu'il trouvera à Meudon, < je Ty recevrai avec plaisir , et nous pourrons « en liberté causer de la mission dont il a bien
« voulu se charger.
€ M. E"* née de K"
L'M qui précédait le nom d'E*** était passablement griffonné , et pouvait très-bien passer pour un A. Celte aimable épître était cachetée avec une très-jolie pierre gravée, dont reinpreinte représentait une femme avec le doigt posé sur la bouche pour recommander le silence. On ne demande pas de !a discrétion à un homme à qui Ton donne un rendez-vous à la campagne, à sept heures du soir, quand on ne veut avoir avec cet homme qu'une entrevue officielle. Le colonel n'avait donc pas besoin du fonds énorme de fatuité dont il était pourvu, pour interpréter, comme une avance , le billet qu'il venait de recevoir. 11 attendit donc le soir avec une grande impatience, et , à sept heures du soir, il était à Meudon , et entrait dans la cour de la maison de
Marguerite , qui s'était monté la tête pour le colonel , avait attendu la fin du jour avec une égale impatience. L'histoire des gens à congédier était une fable ; mais elle avait ses raisons pour ne pas vouloir recevoir M. R*** au grand jour. Elle savait très-bien qu'elle était laide. Si les choses avaient été engagées d'une autre façon , elle n'eiit pas désespéré d'amener le beau colonel où elle voulait l'amener, môme en entrant dans la lice à visage découvert; mais comme il s'attendait à trouver un prodige de beauté, elle jugea qu'il était plus prudent de ne l'aborder que visière baissée, sauf à chercher à consolider sa victoire quand elle l'aurait obtenue.
Une camériste adroite et discrète , qui avait été postée en vedelle pnr Marguerite, et qui avait Tair de se trouver dans la cour par hasard , s'approcha du colonel au moment où il descendait de cabriolet , et lui dit en lui faisant une belle révérence.
a C'est M. le colonel R*'* à qui j'ai l'honneur de parler ?
— Lui-même , dit le colonel en prenant par
habitude le menton à la femme de chambre , à laquelle son bon génie eût dû lui crier de se tenir, car elle était très-jolie.
— Madame vient de congédier son monde ; dit la soubrette, elle est dans le parc : si monsieur le coloiiel le désire , je vais le conduire près d'elle, ou je vais appeler madame.
— Ne dérangez pas M™*^ E***, dit le colonel ; je vais me rendre près d'elle, si vous voulez bien prendre la peine de me montrer le chemin, »
j^jiie Victorine indiqua la route au colonel , et, au fond d'un bosquet assez sombre, elle s'arrêta tout à coup devant une sorte de grotte dont on avait fait un cliarmaiit boudoir , et elle dit : « Madame , voici monsieur le colonel. » Tout ce mystère avait un air de bonne fortune à ne pas s'y méprendre un seul instant. La grotte était assez obscure ; mais comme il ne faisait pas encore nuit , le colonel put , d'un coup d'œil , se convaincre que cette retraite écartée était aussi bien consacrée à de douces conversations en tête-à-tête , qu'à la méditation solitaire. La maîtresse du lieu était assise , ou plutôt à demi
couchée sur un petii lit de repos , en manière de sofa. Elle se leva, et M. R***, prévenu en faveur de M™"" E***, par les indications de son ami, ne distingua , dans le clair-obscur où se trouvait Marguerite, qu'une taille très-bien prise , et qui lui parut d'une flexibilité voluptueuse , et une forêt de cheveux noirs, dont les longues boucles encadraient un visage dont il ne voyait pas les trails, mais dont son imagination composait l'ensemble de manière à lui donner tout le couraire liécessaire pour son entreprise.
M™^ George lui adressa quelques mois pour s'excuser de le recevoir dans cet endroit sauvage. Sa voix était pleine et vibranle comme l'est d'ordinaire celle des femmes de sa constitution. Le colonel, fin connaisseur, augura bien de ce type distinciif , et répondit à son hôtesse que c'était à lui à demander pard<ui pour l'indiscrétion qu'il commetiaiten la relançantjusque dans sa solitude. « Mais, ajouta-t-il, j'étais si impatient, madame, de vous présenter mes hommages, que je n'ai pas eu la force de résister à l'offre que m'a faite votre femme de chambre de me conduire près de vous. >
M"^ Victorine s'était discrètement retirée , et Marguerite , en châtelaine hospitalière , avait invité le dangereux visiteur à s'asseoir à ses côtés.
i Puis-je savoir , colonel , lui dit-elle , ce qui me procure le plaisir de recevoir votre visite ? »
Les projets de M. R*** ne lui permettaient pas de s'exposer aux chances d'un attendrissement réel ou feint, à propos de la mémoire de Paul E*** ; aussi, son placel était tracé à Tavance, et il répondit à Marguerite.
« Je serais désolé, madame , d'être le témoin d'une douleur que le message dont je suis porteur excitera sans doute. Si vous êles aussi bonne que vous êtes belle , j'obtiendrai de vous la permission de vous donner simplement un paquet cacheté que j'ai mission de vous remettre en mains propres, et ce ne sera pas en ma présence que vous prendrez connaissance de ce qu'il renferme.
— Je ne suis pas belle, dit en souriant Marguerite; mais j'aime assez à m'eniendre dire que je suis bonne; comme je ne me doute pas de ce que peut contenir ce paquet, je vous accorde
facilement voire requête. Donnez-moi voire paquet; je ne l'ouvrirai que demain. »
F^e colonel s'acquitta de sa mission, et pressant, un peu prématurément peut-être, une maiii qu'on ne retira pas :
« Permettez-moi^ dit-il, de vous remercier, de vous témoigner mon respect et ma reconnaissance pour tant de bonté. »
Et il imprima, sur cette main qui tremblait un peu, un baiser un peu plus prolongé que ne le comportait le respect dont il devait être le gage, et qu'il eût fallu bien de la complaisance pour ne prendre que comme le simple baisenient de main que l'usage autorise chez nous, et qui était encore plus de mise alors que de nos jours.
Il sembla au colonel que l'émotion avec laquelle il avait donné cebaiser surlamain qu'on ne lui disputait pas, était partagée jusqu'à un certain point par celle a qui la main appartenait. Le lecteur, qui connaît les projets de Marguerite, sait d'avance qu'il était plus que probable que le colonel ne s'abusait point.
Rien n'est plus propre à abréger les prélimi-
naires, on pareille circonstance, que le silence et Tobscurité. M. R*** ne resta pas longtemps aux compliments généraux. La nuit n'était pas encore tout à fait arrivée, qu'il avait déjà trouvé moyen de ne s'en plus tenir aux baisers sur la main. Il est vrai de dire que M™^ E*** se montrait si peu effarouchée de son entreprenante vivacité, qu'il devait se croire encouragé à ne pas se contenter de ce qui lui était accordé avec une si faible résistance. Bref, il en vint à demander les preuves les moins équivoques de la bonne volonté dont on se disait animée à son égard.
Marguerite, qui ne désirait pas moins que le colonel d'en arriver à ce résultat, crut cependant devoir montrer quelque hésitation.
« Vous êtes pressant, colonel, lui dit-elle; on voit que vous êtes habitué à vaincre.
— Nous autres militaires, dit le colonel , savons-nous jamais si nous serons de ce monde dans quelques jours ? Nous n'avons pas le droit de faire crédit au bonheur.
— Mon Dieu! dit-elle, vous parlez comme si vous deviez partir demain malin!
d'abrartès. —4. 3
— El si cela était? s'écria le colonel.
— Mais cela n'est pas, répondit-elle en souriant.
— Hélas ! dit M. R***, puisqu'il faut vous le dire, la chose n'est que trop réelle : demain, je repars pour l'armée.
— Je me préparerais bien des regrets en cédant, ajouta timidement M"^ E*** qui craignait peut-être d'être prise au mot sur son refus.
— Ah! dit l'habile manœuvrier, une seule chose pourrait me retenir; ce serait le souvenir du bonheur que vous pourriez me donner, et l'espoir de le goûter encore. i>
L'intention de M™^ E*** n'était pas de désespérer le colonel. Elle accepta donc, comme concluante, la banalité qu'il venait de lui débiter, et le colonel R*** à qui la foi ne manquait pas, et qui, grâce à cette foi qui f^îit des miracles, se croyait le possesseur de la plus jolie femme de Paris, demeura dans la bienheureuse grotte jusqu'à trois heures du malin, prodiguant les plus vives, les plus tendres caresses au laideron dépravé qui l'avait fait tomber, au bénéfice de sa débauche, dans un piège habilement tendu.
On était en éié : le jour devait venir de fort bonne heure : Marguerite, satisfaite sans doute de la manière dont sa victime avaitemployéson temps, feignit de craindre pour sa réputation en le gardant plus longtemps, et, à la faveur du crépuscule et d'un voile assez ample qu'elle jeta sur sa tête, comme par hasard, elle regagna sa demeure, s'appuyant sur le bras du colonel, qui ne s'aperçut pas du tour qu'on lui avait joué, et qui, tout en se dépitant intérieurement de n'avoir pu voir les traits de ëa nouvelle conquête, n'avait pas osé lui demanderde lui laisser voir, à la clarté d'une bougie, ce visage que la nuit lui avait dérobé.
Il avait été convenu que le colonel ne partirait pas le lendemain, et M""^ George n'avait pas vu d'iucoisvénicnt à lui permettre de se présenter chez elle dans la journée.
Mais le colonel, qui ne se doutait pas de l'existence de celle dont il avait si facilement conquis les faveurs, était persuadé qu'il avait eu affaire a ]^jme £^»"^ veuve de Paul E**% à laquelle il avait écrit le malin, et dont il croyait avoir reçu une réponse.
Dans la journée donc, il sortit de chez lui, léger comme un triomphateur, et se dirigea vers l'hôtel de M""^ Paul E***. Le concierge lui dit que madame était au logis, et il se fit annoncer.
II trouva dans le boudoir où il fut introduit, deux femmes de taille pareille, de galbes à peu près semblables, dont Tune, âgée de vingt-cinq an«à peine, était délicieusement belle, tandis que l'autre, qui avail plus de trente ans, était épouvantablemenl laide. Il n'hésita pas, et alla droit à Aline. Dans le trajet qu'il fit de la porte à la bergère où élait la maîtresse de la maison, il aperçut sur un guéridon le paquet qu'il avait remis cacheté la veille; le paquet était ouvert, et, à côté, était posée la boîte d'or de Paul E*".
a Je vous remercie, monsieur, lui dit Aline d'une voix qu'il reconnut avec délices , de la peine que vous avez prise : j'ai été sensible à ce souvenir de ce pauvre Paul : je viens de faire à l'instant l'ouverture de ce paquet; vous me pardonnerez, si vous me voyez encore tout émue. »
Après ce qui s'était passé la veille, M. R*** trouva assez singulier que telle fut la première
parole de M""^E'**; mais il alfribua celte sensibilité obligée à la présence de la femme laide, et mil aussi sur le compte de Témotion de bon ou de mauvais aloi, quelque différence qu'il remarquait dans l'inflexion de celte voix qu'il croyait d'abord avoir reconnue pour être celle qui, la veille, lui avait parlé plus tendrement.
Il murmura quelque phrase banale à propos de Témolion conjugale dont on faisait parade devant lui, et finit par demander à Aline si elle était revenue de bonne heure delà campagne.
« Ah! lui dit celle-ci d'un air étonné; mais c'est à faire à vous , colonel î Depuis si peu de temps à Paris , vous êtes au fait des moindres pas des gens qui n'ont même pas le plaisir de vous connaître... intimement! Et qui vous a dit que j'eusse été à la campagne ? »
R*** fut étourdi de cette question ; puis réfléchissant que !a manière assez brusque dont s'était entamée sa liaison avec M"^*^ E*** , ne lui permetlait guère de se proclamer du premier coup, il crut comprendre qu'on voulait lui dire de prendre garde à ses paroles, et il dit avec assez d'aplomb :
c Je l'avais entendu dire.
— Mon Dieu 1 poursuivit Aline , ce n'est pas un mystère ; mais voyez ce que c'est que les indiscrets : si j'y avais été en cachette, je me croirais bien en sûreté, et voilà le colonel R*** , (jui est arrivé avant-hier , et qui le sait déjà.
— Oii ! si c'était un secret , dit la femme laide en baissant les yeux , je suis sure que le colonel est trop {galant homme pour le trahir , et que tu n'aurais rien à redouter. »
Le son de cette voi\ , qui était parfailement semblable à celui d'Aline, si ce n'est qu'il avait plus de rondeur et de vivacité , attira ratlention de M. R*** , et lui rappela, bien plus encore (jue celui de M™® Paul E*** , la soirée qu'il avait passée à Meudon.
jyjme pgyj ^^Q pai-^jf ^^^g s'apercevoir de l'elFet
que la voix de sa sœur produisait sur le coIoulI; elle se tourna vers lui, et lui dit sans affeciaiion : < C'est ma sœur , colonel ; ne trouvez-vous pas que, sans nous ressembler, nous avons bien un air de Camille, et (jue le son le nos voix surtout est le même? >
Le colonel s'inclina en signe d'assentiment. î Êles-vous pour longtemps à Paris , colonel ? ilemanda Aline d'un air d'indifférence.
— Je devais partir aujourd'hui même , dit M. R*** en altaciiant sur elle un regard significatif, auquel elle ne parut pas comprendre la moindre chose; mais à présent, je ne sais plus quand je partirai.
— Voilà une grande victoire pour la personne qui opère un pareil miracle , dit Aline ; je parierais que c'est une alïaire de cœur.
— Oh ! oui , dit le colonel avec un soupir formidable.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria la maîtresse de la maison ; voilà un soupir qui me ferait croire (pie c'est l'espoir pluscjue la reconnaissance qui vous retient.
— Ne j)ariez pas, madame, ditR***, qui commençait à trouver la plaisanterie infiniment trop prolongée ; je n'ai plus d'aulre espoir à avoir que de voir se renouveler les instants pleins de charmes que j'ai déjà passés près de h personne dosii il s'agit.
— C'était donc une ancienne connaissance ? dit assez insolemment M""^ Paul E***.
— Je ne l'ai vue qu'une fois dans l'ombre , et une fois en plein jour , dit le colonel , et , ajoulat-il avec intention , dans la seconde entrevue , je ne lui ai pas dit un mot d'amour.
— Vous avez eu tort de perdre votre temps à lui parler d'autre chose, > continua M"® E*** , curieuse de voir jusqu'où irait la patience du colonel , et décidée à ne le mettre au fait que lorsqu'elle se serait un peu amusée de son embarras.
Soit qu'il fût sur la voie de la mystification dont il avait été l'objet , soit qu'il sentît qu'il n'était pas de force à lutter d'assurance avec celte jeune femme qui , selon lui , parlait d'elle-même comme s'il se fût agi d'une autre personne , M. R*** ne releva pas la balle , et se contenta de lancer à la belle persifleuse un regard qu'il était facile de traduire par cette bravade :
f Je ne le perds pas toujours ainsi. » Aline vit que l'ennemi reculait devant le combat; elle changea de terrain.
« Avez-vous éié nu spectacle depuis votre arrivée? (lit-elle au colonel.
— Une seule fois , dit M. R***.
— Ah! oui, reprit Aline; je le savais; à TOpéra- Coniique. Vous y éîiez avec le colonel D***. >
R'** fut assez étonné de voir Aline informée de cette circonstance , dor>t elle ne lui avait point parlé la veille. Il se souvint de ce qu'il avait dit la veille , et , craignasit quelque mauvais tour , quoique bien loin de supposer la réalité , il se tint sur la réserve.
i Vous avez dû être assez content de Feydeau, continua M™® Paul E*** ; mais je \oudrais bien savoir ce que vous pensez des femmes de Paris.
— Il y en a de charmantes, répondit prudemment le colonel.
— Croyez-vous que leur conquête soit aussi facile que celle des Allemandes ? Car vous arrivez, je crois , de l'armée du Rhin , dit Aline engageant cette fois plus franchement l'escarmouche.
— Ma foi , dit le colonel , je crois qu'en tout pays il y a des femmes faciles et des feunnes impossibles à vaincre.
— C'est , dit Aline , parce qu'en tous pays il y a (les hommes qui plaisent et des hommes qui déplaisent. N'esl-il pas vrai , Marguerite?
— Oui , dit Marguerite ; il y a tel homme qui plaira beaucoup à une femme et qui sera antipathique à une autre.
— C'est pour cela,, ajouta Aline , lâchant à bout portant celle énorme bordée dans la réserve du colonel , qu'un homme a toujours mauvaise grâce à dire : « J'aurai cette femme, i» Il y a des fommos que tel homme n'aura jamais , dussentelles se donner au resle de l'univers s
1! était impossible que M. R*** ne vît pas , surtout à la manière dont cette phrase fut prononcée, qu'elie ne l'avait pas été sans une intention bien positive. Il regarda d'un air étonné celle qui Pavait dite, et se demanda s il avait rêvé que, douze heures auparavaîit , celte femme, qui semblait lui reprocher d'avoir montré trop de présom])tion en se promettant de la posséder, était entre ses bras , lui donnant des preuves de l'amour le |)lus passionné.
}[me II**' y\i qu'il était temps de frapper le
grand coup. Marguerite élail revenue de Meudon de bonne heure, et, à peu près à la même heure, Aline était arrivée de Fontenay-aux-Roses. Les deux sœurs avaient eu une conférence, où Marguerite avait avoué à sa sœur ce qui s'était passé; comme il était probable que le colonel, furieux, ne reverrai l jamais M""^ George quand il saurait la mystification dont il avait été Tobjet , que, d'un aulre côté, il n'était guère possible qu'il resiât longtemps la dupe de l'erreur où il avait pu être le premier jour de son arrivée, Marguerite, dont peut-être aussi le caprice élail passé, consentit à se prêter à l'f^xéculion du dénoûment. Aline, sachant que le colonel devait venir dans la journée, retint sa sœur auprès d'elle, et, comme on l'a vu, le colonel les trouva ensemble.
Quand elle vil qu'il était temps de mettre un terme à une cojiversalion où l'un des interlocuteurs était étrangement abusé sur sa position vis-à-vis des deux autres, M""^ Paul E***se leva, et, faisant un gracieux salut au colonel, lui dit :
t Pardonnez-moi, monsieur, si je voustiuitte ; j'ai quelques ordres<i donner ; je vous laisse avec
— sema sœur : c'est une autre moi-môme. Si vos occupations vous laissent un peu de liberté, je retourne demain à la campagne, je serai charméede vous y recevoir. Vous qui savçz lout,savez-vous bien où elle est ?
— Oh ! madame, fil, d'un ion de reproche , le colonel à qui cette question fit monter le rouge au visage.
— Mon Dieu, dil de Tair le plus naturel M'^^Paul E***, je n'ai pas pour résidence le château de Versailles ou de Chambord; je vous l'assure; il esi bien permis à un homme qui arrive de si loin, de l'ignorer, et je ne vous en voudrais pas d'ignorer que ma maison de campagne esl à Fontenay-aux-Roses.
— Fonlenay-aux-Roses, dit le colonel abasourdi !
— Tout bonnement, dil Aline : vous savez où c'est !
— Pardon... mais je croyais... il ne se peut pas.
— Voilà qui est charmant ! s'écrie en riant lyjine prj„j laujig qye sa sœur, visiblement embar-
lassée, se tournait de Tautre côté; vous allez voir que je ne sais pas où je demeure !
— En vérité, dit R***, de plus en plus déroulé, je croyais que c'était à Meudon...
— Ah ! j'y suis, dit Aline en redoublant ses éclats de rire ; c'est que vous ne saviez pas que nia sœur et moi nous avons épouse les deux frères, et que nous sommes toutes deux E**% nées de K*** ; la seule différence, c'est qu'elle s'appelle Marguerite , et moi, Aline , et que je demeure à Fontenav-aux-Roses, et elle à Meudon. »
Elle disparut après cette cruelle révélation, qui tomba comme la foudre sur la tête du colonel anéanti. Il trouvait, l'infortuné, queladifféi'ence qui existait entre les deux sœurs, et qu'Aline n'avait pas mentionnée, était celle qui lui importait le plus , à savoir que l'une, celle qui se moquait de lui, était belle comme un ange, et que l'autre, celle qu'il avait possédée, était laide comme le péché.
Marguerite se hasarda à se retourner vers le colonel.
DABBANiÈS — 4. 4
« Adrien, lui dit-elle lirnidemenl, m'en voulez-vous ? »
Celte femme, que R"* n'eût peut-être pas trouvée exorbitamment laide dans une autre circonstance, lui fit Teffet de ia tête de Méduse. M n'eut pas le courage de lui répondre , ne songea pas même à la saluer, et se retira plus rapidement qu'il ne l'eût fait s'il avait eu en face une compagnie de pandours ou de uhlans.
Courte et bonne. — Un testament. — Lcj^s singulier. — Une lettre posthume. — Le légataire dans l'embarras. — L'en?ic de rire. — Seconde lettre posthume — Le parti bientôt pris.
— La bigamie est un cas pendable. — Le mal marié. —
— L'arrangement à l'amiable. — Le bal de l'Opéra. — Les rubans cerise et vert. — Un coup hardi . — Les deux dominos.
— La promenade en voiture. — Le billet. — Accord. — - Une rouerie pillée. — M"= G...h, le prince B**'', M. d'E.., et moi.
L'époque du consulat vil naître une liaison qui dura jusque sous la restauration , et qui avait fini par prendre la même consistance qu'un mariage, tant le monde l'avait acceptée et s'y était accoutumé. Quoique celte longue durée
8oit déjà par elle-même un fait assez remarquable, ce n'est pas cependant ce qu'il y a de plus curieux dans Thisioire de celte liaison. La manière dont elle s'établit est des plus excentriques, et mérite d'être racontée.
M™^ de (i ***, qui venait de rentrer de l'émigration, était la maîtresse de M d'A***. Quoique M""® de C*** fût encore jeune, elle ne s'abusait pas sur le temps qui lui restait à vivre : elle était attaquée de la poitrine, et savait parfaitement à quoi s'en tenir sur son état. Elle avait toujours beaucoup aimé le plaisir, et la maladie dont elle était atteinte avait développé ces dispositions au suprême degré. Elle savait qu'en ne se ménageant pas elle avançait le terme de son existence, mais elle semblait en avoir pris son parti et avoir choisi pour sa devise ce mot célèbre d'une princesse :
— Courte et bonne !
M™' de C"* avait perdu presque toute sa famille pendant la révolution ; elle n'avait que des parents éloignés, et comme elle avait conservé une assez jolie fortutje, on pense bien que ces
collatéraux ne la négligeaient pas. Mais elle ne cachait pas la résolution qu'elle avait prise de les déshériter, et quoiqu'ils eussent cru devoir ne pas abandonner la partie, et tenir bon jusqu'à la fin, il est probable qu'ils s'altendaient assez à en être pour leurs peines, quand M™*^ de G*** mourut en 1802.
Elle avait pris toutes ses dispositions , en femme qui ne se fait pas illusion, et on trouva, à sa mort, un lesiament eu bonne forme, par lequel elle laissait toute sa fortune à M™'^ de R***, qui était son amie d'enfance.
Personne ne lut étonné de ce legs. Mais il n'en fui pas de même de la conduite que tint M™® de R"*. Il n'y avait pas trois mois que M"'® de C*** était morte, lorsque, au grand scandale des nonnêies gens, s'établit, entre la légataire universelle et M. d'Â***, l'ancien amant de la défunte, une liaison di^s plus intimes. Les quolibets ne manquèrent pas d'aller leur tram, et les mauvais plaisants prétendirent que M™® de G*** avait laissé à M'^^ de R*** tous ses biens immeubles et meubles, y compris M. d'A***.
Ils ne savaient pas si bien dire. M"* de C**% qui étail un des plus étranges esprits qui fût au monde, avait inséré dans son testament une clause ainsi conçue :
i On trouvera dans mon écrin un paquet ca-
t clieté à l'adresse de M™® de R***, ma légataire
« universelle. Il devra lui être remis inlact ,
i pour qu'elle en prenne eonnaissance en par-
« ticulier, et qu'elle se conforme à ma volonté
« y exprimée, ce que je laisse à sa conscience
i seule à exécuter. »
l.e paquet avait été trouvé et remis à la légataire. Que Ton juge de son élonnement quand elle trouva le codicille suivant enfermé dans celte cédule (1).
(1) Quelque singulière que puisse paraître cette étrange pièce, ainsi que la lettre adressée à M. d'A***, je n'ai pas hésité à les reproduire. Je me serais borné à les citer, sans les donner textuellement, si je n'avais eu entre mes mains les originaux que l'obligeance de leur propriétaire, proche parent de M. d'A***, m'a rais à même de copier.
« Je laisse à voire conscience, ma chère Aga- « the, l'accomplissement d'une partie de ma
< volonté que vous trouverez énoncée ci-après.
♦ Vous savez combien vous m'avez toujours été
< chère. Je ne fais donc que suivre le mouve-
< ment de mon cœur en vous laissant une for-
* lune que se partageraient d'avides collatéraux, « pour lesquels je ne me sens que de l'indiffé- ' rence, sinon une répugnance positive.
€ Mais, vous le savez aussi : l'amitié qui nous
i unissait ne suffisait pas à ce cœur dont vous
« avez si bien connu toutes les pensées, tous
< les secrets. Depuis plus de trois ans, j'aime de K toute mon âme un homme qui a fait le bon- 1 heur de ma vie, et qui, avec vous, est tout I ce que je regrette en ce monde. II m'est imi possible, en songeant à la mort, de vous sépa- « rer dans ma pensée. Comprenez-vous que, pour « une âme tendre, c'est un grand bonheur de « réunir ainsi, par l'imagination, tout ce qu'elle i aimait sur la terre au moment de quitter la i vie? Je désire qu'il en soit ainsi, et, si vous i m'aimez réellement , vous vous conformerez
< à ce ilésir , qui esl ma |)Iiks chère pensée. « L'expression claire et nelle de ce que je
« vous demande , de la condition morale que « je mets à Tacceplalion de mon lestameni, esl « celle-ci : Je vous lègue toute ma iorlune ,
< sous la condition expresse de lier voire vie à 1 celle de iM. d'A***.
< Je n'ai pas le dessein de vous rien imposer : t si vous voulez épouser M. d'A*** , et qu'il soit « dans les mêmes intentions . vous ferez bien , « ce me semble, de prendre ce parti. Mais, s'il « répugne à tous deux , ou à l'un de vous , je i déclare que mon but sera également rempli , « si vous devenez pour lui ce que je suis (on « pourra dire bientôt ce que j'étais ) , c'est-à-
< dire une amanle (i) tendre el passionnée, s'il
< est pour vous ce qu'il a toujours été pour
< moi, le plus sincère, le plus fidèle des amants. « Comme il faut penser à tout, ei qu'il n'est
(1) Mou respect pour le texte que je reproduis, m'oblige à conserver les expressions qui, du reste, iTavaieut rien de ridicule à celle époque, du moins dans le slyle écrit. Je ne sais »i en parlant on les employait . Cela est probable.
« pas convenable qu'une jeune femme, dans
'i votre position , fasse les avances auprès d'un
« homme, je laisse à M. d'A*** une lettre où je
1 lui fais part de mon désir, sans, toutefois, lui
« faire connaître que je me crois en droit de
« vous imposer moralement cet engagement ,
< comme condition du legs que vous fait mon 1 amitié.
t J'ai hésité longtemps avant de prendre le « parti de vous faire connaître mon désir par la
< voie dont je me sors. Vingt fois j'ai éié sur le 4 point de vous réunir tous deux près de moi ,
< et de vous demander de me promettre ce que « je souhaitais ardemment ; mais il m'en eût « trop coûté d'emporter votre refus dans la K tombe, et je meurs avec l'espoir que mes 1 vœux seront réalisés. La mort m'en paraîtra « moins amère. »
M™^ de R'" lut dix fois de suite cette pièce curieuse, sans pouvoir en croire le témoignage de ses yeux. Elle n'éprouvait aucune espèce d'éloignement pour M. d'A", mais elle eût
songé à devenir la maîtresse de l'empereur de Maroc, plluôt que celle de l'amanl de son amie. La seule pensée lui eût paru une très-mauvaise action, et voilà son amie elle-même qui, en lui laissant une belle fortune , lui impose , pour condition , de devenir la maîtresse ou la femme de riiomme qu'elle-même avait aimé. M"*® de R*** était tentée de croire, ou que la lettre posthume n'était pas authentique , ou que le jour où elle avait été écrite , M™^ de C*** n*avait pas toute sa raison , ou bien encore (car devant une pareille bizarrerie , pas une supposition n'étail bizarre) qu'elle avait voulu compenser son bienfait par une malignité , et que M. d'A*** était indirectement chargé de venger M'"'' de C*** du bonheur qu'elle n'avait peut-être donné à son amie que pour faire pièce à ses héritiers.
M™® de R*** voyageait dans les espaces des suppositions , et , au milieu des écarts de son imagination , n'avait pas encore songé à l'exécution du singulier codicille de M™^ deC'** , lorsqu'on lui annonça M. d'A***.
Elle eut d'abord la pensée de lui refuser sa
porle ; mais , réfléchissant que cet état de choses ne pouvait durer , curieuse d'ailleurs de savoir comment M™" de C*** s'y était prise vis-à-vis de M. d'Â*" , elle ordonna qu'on le fît entrer.
M. d'A*** s'avança avec une figure de circonstance, sur laquelle se lisait aussi visiblement un grand embarras , que la douleur causée par la mort de sa maîtresse.
I Je sollicite de vous , madame , dit-il à M'"^ de R"*, la faveur d'un entretien particulier. »
M"* de R*** , qui savait parfaitement sur quoi allait rouler la conférence que sollicitait M. d'A'** , donna ses ordres pour ne pas être dérangée.
Ces préliminaires exécutés avec solennité , M. d'A**' lira de sa poche un papier contenu dans une enveloppe exactement semblable à celle qui contenait le codicille adressé à M™* de R*** , et après s'être mouché , avoir toussé , craché et passé deux ou trois fois la main sur son front , il dit enfin :
« Peut-être, madame, vous doutez-vous de ce qui m'amène.
— Un peu, » dit M'"*^ de R'*', qui, malgré la gravité de la siiualion , ne put réprimer un léger sourire , dont l'excuse était dans la position critique de M. d'Â***.
La réponse de M™** de R'*' , au lieu de donner du courage à ce pauvre iiomme , le déconcerta lout à fait; d'aulant plus que, malgré les efforts qu'elle avait faits pour dissimuler Fe malencontreux sourire, M. d'A*** Tavail saisi au passage , ce qui ne contribua pas à le rassurer. Sa contenance , de plus en plus embarrassée , devenait de plus en plus comique. Le sourire furtif se changea en une envie de rire réprimée à £:rand renfort de mouchoir et de morsures à rintérieur de la bouche.
Cette malheureuse envie de rire empêchait M™^ de R*** d'épargner à son visiteur, en abordant elle-même la question , la peine de trouver une entrée en matière.
Si elle eût voulu parler, elle eût éclaté infailliblement. C'est, du resie, une chose connue de toutes les personnes rieuses : dans une situalion donnée , lorsque l'envie de rire se fait
sentir, plus la situation est solennelle, triste même , plus il est difficile de réprimer ce besoin de rire , qui passe presque à Tétat spasmodique, et qui est bien plutôt un accident nerveux, qu'un accès de gaieté proprement dite.
On ne peut nier , après tout , que la situation fût très-embarrassante pour M. d'Â*** , qui était fort loin d'être un sot. Mais , en pareil cas , l'homme le plus spirituel du monde ne trouve pas un mot à dire, et M. de Talleyrand , qui n'avait pas l'habitude de rester court , n'eût peut-être pas, dans une situation semblable, trouvé le moyen de dire deux.
11 fallait pourtant se lancer. M. d'Â*** , qui sentait qu'une fois la conversation engagée , les choses iraient d'elles-mêmes , prit toute sa résolution , et , au risqtie de dire une balourdise , dit d'un air pileux à M™® de R***.
I Nous avons perdu M™® de C*** ! »
Certes, mI n'y avait dans celte phrase toute simple rîeu de grotesque ni de risible ; mais comme M'"'' de C*'* élait morte depuis deux mois, comme, d'ailleurs, il était clair que M. d'A*'*
d\bba!itès — '4. !i
iravait fait celte conimunicaiion sur le ton officiel que pour dire quelque chose , M™® de R'** , qui étouffait son envie de rire depuis dix minutes , éclata sans pouvoir résister, et eut un de ces accès de fou rire que connaissent seuls ceux à qui le bon Dieu a donné la précieuse faculté de rire ainsi.
Ce dénoûrnenl eut un tout autre résultat que celui auquel on aurait pu s'attendre. M. d'A*** , qui sentait tout ce que son attitude avait de ridicule depuis son arrivée , sourrit lui-même de sa propre gaucherie; puis, laissant rire M™® de M*** tout ù son aise , il attendit en silence , et quand il la vit en état de l'écouter :
< Madame, lui dit-il, veuillez prendre connaissance de récrit qui m'a été remis ce matin par le notaire de M^'^de C'*\ J'attendrai vos ordres chez moi. »
11 lui remit la lettre de M*"» C***, s'inclina respectueusement et se retira sans ajouter un mol.
M"® de R*** se mit en devoir de lire le papier que venait de lui remettre M. d'A***. 11 contenait ce qui suit :
c Mon cher Alphonse ,
< Vous savez combien je vous aimais (je me * sers de l'imparfait , parce que je serai morte
< quand vous lirez ces lignes ) , vous savez aussi 1 quelle tendre amitié j'ai pour ma chère « Agathe. Je n'ai pas cru pouvoir faire un meil- «î leur emploi de ma fortune que de la lui lais-
< ser ; vous m'auriez , j'en suis sûre , approuvée
< si je vous eusse consulté.
< Moi morte , mon cher Alphonse , qu'allez- « vous devenir ?car je suis convaincue que vous 4 m'aimez autant que je vous aime. Une des « choses qui me coûtent le plus au moment de -î mourir, c'est la pensée de vous laisser seul et « abandonné à toutes les déceptions des relations « du monde en général, et de celles du cœur en i particulier; laissez-moi donc disposer de ce
< cœur qui, vous me l'avez dit bien souvent, est « tout à moi. Laissez-moi vous léguer ce bon-
< heur que je ne pourrai plus vous donner par
< moi-même.
i M™^ de R*** est veuve : il me serait infini-
« ment agréable que vous l'épousassiez. Je ne
»t vous cache pas que je lui ai fait, en la nom-
« maiil ma légataire universelle , une sorte de
1 condition morale de ce lien , objet de toutes
« mes espérances ; mais je ne voudrais pasque ce
« désir devînt une tyrannie. Sans être son mari,
t vous pouvez vous attacher à elle par un lien
« tout aussi fort que celui du mariage Conser-
< vez-lui l'amour que vous avez pour moi ; dé- « vouez-vous à son bonheur : si ce vœu de mon t cœnr se réalise , j'ai la conviction que j'aurai «I fait le bonheur de tous deux.
« Elle sait, par une lettre que je lui ai adres-
« sée et où je lui lais part de mon désir , que
« vous en êtes également instruit ; elle attendra
i votre démarche , parce qu'il est dans l'ordre
« que ce soit vous qui fassiez les premiers pas.
« Si vous m'avez jamais aimée, vous n'hésiterez
< pas un seul instant. »
Prévenue par la lettre de M"« de C/** , M™*' de R*" ne trouva dans celle qui était adressée à M. d'A*** que ce qu'elle s'attendait parfai-
teiuent à y rencontrer. Cependant, la visite de M. d'A*** avait quelque peu éclairci l'horizon où elle s'égarait une demi-heure auparavant. L'empressement qu'avait mis l'amant de M™^ de C**', prouvait qu'il était pour le moins disposé à obéir à la singulière fantaisie de la défunte , et M""*" de R"* crut se rappeler que dans le ton avec lequel il avait dit : i J'attendrai vos ordres chez moi, s il y avait, sinon l'espoir, au moins le désir de la voir aussi docile qu'il l'était lui-même à la volonté dernière de M™® de C**.
La circonstance était assez bizarre pour que l'on pût ne pas traiter les choses comme on les traite dans l'habitude de la vie. M""® deR*** descendit au fond de son cœur , l'interrogea , et le résultat de cet examen fut que, deux heures après, on lui annonçait M. d'A*** qui se présentait de nouveau, autorisé par le billet suivant , aussi significatif que laconique :
« Je vous attends.
« Agathe de R*** »
Quand M. d'A*** fut seul avec M""* de R*** ,
— scelle remarqua , non sans un peu d'humeur , que l'embarras de celui-ci était presque aussi grand que le malin.
< Monsieur, lui dit-elle un peu sèchement, épargnons-nous des explications qui paraissent vous embarrasser : vous m'avez dit que vous attendiez mes ordres. Cela veut dire probablement que , de voire part , il n'y a pas de protestation contre les volontés de notre amie.
— Vous l'avez dit, madame, pourvu que...
— Mon Dieu, interrompit M™*^ de R***, pourvu qu'il n'y en ail pas de la mienne ; je sais ce que vous allez me dire.
— Peut-être, madame, dit M. d'A*** avec un aplomb qui étonna M™® de IV*\
— Je vous écoute, dit-elle.
— Je vous demanderai , continua M. d'A***, la permission d'être très-explicite dans ce que je vais avoir l'honneur de vous dire. M"*® de C*** , formule sa volonté de deux manières : le mariage et une liaison intime. Le mariage...
— Eh bien , interrompit encore la vive M"*® de R***, qui était autant qu'un autre attachée à sa
liberté , mais qui voyait dans l'objection que s'apprêtait à faire M. d'A**% une sorte de défiance contre elle-même; eh bien ! monsieur! le mariage? croyez-vous que votre nom serait déshonoré parce que je le porterais?
— A Dieu ne plaise que j'aie une pareille pensée , dit le pauvre M. d'A*** ; mais il y a des choses qui sont quelquefois matériellement impossibles.
— Ah! fil M""^ de R**% qui ne demandait peut-être pas mieux que de voir surgir une impossibilité contre un mariage qu'elle se croyait obligée de demander, pour satisfaire à sa dignité personnelle.
— Oui, madame, poursuivit M. d'A***; comme vous l'avez dit tout à l'heure , il faut que ce que nous avons à nous dire soit dit avec le moins de paroles possible. Je serai heureux de vous voir agréer la demande que je vous fais de mettre à exécution la volonté dernière de M"^de C'*\ pourvu que ce iie soit point au moyen d'un mariage , et cela , parce que je suis marié! >
M""^ deR*'* éiaitune des plus grandes rieuses
(le la lerre; la chule du discours de M. d'A**" lui parut si prodigieuse, qu'elle se remit à rire sur de nouveaux frais, tellement que M. d'A**\ qui avait accompli sa lâche , et qui , du reste , ne voyait rien de bien désespérant pour lui dans cette hilarité , se mil franchement de la partie, et ce fut bientôt un duo d'éclats de rire qui formaient , soit dit en passant, une assez singulière oraison funèbre à la pauvre M™^ de C***.
Quand l'accès fut passé , M™^ de R*** demanda à M. d'A*** une explication un peu plus détaillée, et voici ce qu'elle apprit.
M. d'A'** avait épousé dans l'émigration une jeune Anglaise dont il était devenu passionnément amoureux : au bout de deux mois il lui était devenu complètement impossible de demeurer avec sa femme , qui avait le plus insupportable caractère de la Grande-Bretagne. La jeune M*"® d'A**% née d'une mère irlandaise , était catholique; M. d'A**\ sans être dévot, avait des principes religieux , ou , peut-être , politiques qui lui faisaient regarder le divorce comme une énormiié. Se sentant incapable, par
caractère , d'essayer la guérison de sa jeune épouse, et de la dompter comme Petruccio dompte Catherine (i), il se borna à la rendre à ses parents , avec une pension honorable ; après quoi il voyagea jusqu'à l'époque où les événements lui permirent de rentrer en France. De retour à Paris , il ne jugea pas à propos de se vanter de son mariage , qui, ayant été contracté, non à Londres , mais en Irlande , n'était pas connu de la plupart des émigrés français. Les quelques amis qui en avaient connaissance furent priés par lui de n'en point parler ; le secret fut religieusement gardé , etM. d'A*** n'avait jamais cru devoir en parler à M""® de C***; l'éloignement que celle-ci avait plusieurs fois témoigné pour un nouveau mariage avait rendu la confidence de M. d'Â*'* inutile à titre de légitime défense. Mais il ne pouvait décemment se dispenser de l'avouer à M"'® de R*'*, qui , comme on Ta vu , accueillit cet aveu par un éclat de rire dont
(l) Personnages principaux de la charmante comédie de Shakspeare, intitulée Tihihgof the Sbbew, la Méchante femme mise à la raison.
la contagion s'étendit jusqu'à M. d'A'* lui-même.
Le mariage étant donc impossible , la question se simplifiait singulièrement. Il ne s'agissait plus que d'obéir à la volonté de la testatrice , ou de la violer. 11 paraît que les deux légataires étaient pénétrés du respect que l'on doit aux volontés des morts , car, à partir de cette époque, jusqu'à la mort de M. d'A**% arrivée en 1816, M"'« de R*** fut sa maîtresse , sans que l'on ail jamais eu à lui reprocher aucune autre liaison.
Une chose assez remarquable , c'est que l'Anglaise étant morte de la poitrine en 1808 , M. d'A*** n'épousa pas M""® de R'**.
Cette M""^ de R*** avait une sœur qui ne se piquait pas d'une grandefidélilé dans ses amours. Elle n'était pas jolie , et parfois il lui arrivait de se permettre, en matière de galanterie, de petits expédients qui , en toute autre matière, auraient été de véritables escroqueries ; mais les Cours d'amour sont abolies, et la police correctionnelle ne connaît pas de ces sortes de délits.
Celui qui me revient en mémoire, et dont se rendit coupable M™^ de S*'% offre quelques rap-
ports avec celui dont se servit M™^ E*" la laide, pour se passer la fanlaisie du colonel dont sa sœur avait fait fi ! il a surtout , pour moi et pour les personnes qui sont au fait d'une certaine histoire , le mérite très-piquant d'avoir été renouvelé depuis par une jeune personne qui, probablement, ne savait pas qu'elle pillait M™'' S***, et qui a, du reste, assez de fonds pour avoir trouvé, dans sa propre imagination, cette petite drôlerie.
Voici riiistoire deM-^^S*".
Elle ressemblait de taille, de tournure, d'allures , à une jolie femme de ce (emps-là , qui était assez agréable pour être fort courue , assez compatissante pour ne pas faire toujours courir vainement, et assez occupée pour que, cependant, quelques-uns des coureurs ne pussent arriver.
On l'appelait M""^ de G**\ M*"® S''' avait remarqué , parmi les admirateurs de M™® de G***, un homme fort agréable qui lui eût fort convenu. Elle y songea si bien qu'elle finit par en avoir la tête perdue , et qu'elle jura qu'elle n'en aurait pas le démenti.
Les bals masqués de TOpéra venaient de reprendre ; ils n'étaient pas alors ce qu'ils sont , hélas! devenus; un bal de TOpéra élait une chose fort divertissante , où les femmes les mieux posées n'éiaient point déplacées , où elles s'amusaient beaucoup à intriguer des hommes de leur monde, lesquels devaient prendre grand plaisir à ces intrigues faites avec finesse, esprit, et, si je puis m'exprimer ainsi, avec parfum. Et puis, que de suites d\tn bal masqué!
jyjme s***^ qui avait de l'esprit, n'était pas une des dernières dans ces folles et joyeuses fêtes. Un carnaval , c'était au fort de sa passion pour M. de ]Vr*% le soupirant de M™® de G**', elle résolut de mettre à profit le domino , et elle commença ses opérations.
Il n'est pas difficile de savoir, à Paris, quand on veut prendre la peine de s'en inquiéter et de jeter quelques écus , ce que font habituellement une femme à la mode et un homme assez répandu. M. de M*** allait tous les samedis au bal de l'Opéra. M"»^ S*'* en fut informée: M"»^ de G**'
n'y allait presque jamais. M""^ S*** le sut également; et son plan fut fait.
Un samedi, elle sut que M"*^ de G*** allait au bal de l'Opéra ; elle s'y rendit de son côté , dissimula sa taille , de manière à ne pas être recormue, et chercha M""" de G***, du déguisement de laquelle elle avait eu le signalement par une femme de chambre gagnée.
Quand elle fut assurée que M"® de G*** ne venait |)as pour M. de M**\ elle se mit en quête de celui-ci , qu'elle trouva occupé à scruter tons les dominos du foyer , pour lâcher de deviner quel était celui qui renfermait M™^ de G***. Elle lui prit le bras, déguisa sa voix , et le conduisant vers Textrémilé du foyer :
« Vois-tu , lui dit-elle , ce domino qui porte sur l'épaule gauche un nœud de trois rubans cerise, liés d'une faveur verte ?
— Eh bien? dit M. de M*'\
— Eh bien , dit M"*^ S***, c'est celui que lu cherches.
— Qui le l'a dit?
— Que t'importe, pourvu que ce soit elle ?
OMBRAS IFS. A. G
— Mais qui ? demanda M. de M***.
— Si tu ne sais pas ce que lu cherches ici , dil M™^S**% ce n'est pas ma faute.
— Qui es-tu donc, toi, dit M. de M*" pour te donner la peine de me montrer une femme que j'aime?
— Toujours des questions ! interrompit ]yjnie S***, puisque je le fais, c'est que sans doute j'y ai un intérêt.
— Ah ! je comprends , dit M. de M*'*, vous êtes jalouse, madame?
— Comme un tigre, dit en soupirant la pauvre
— Et qui attend M'"^ de G"* ? dil tout bas M. deM**\
— C'est ce qu'il est fort inulile que vous sachiez , dit M""® S*" ; allez : essayez. Si vous êtes éconduit , entrez dans la loge numéro 27 , et restez-y jusqu'à ce que je vous appelle. Surtout , obéissez; j'ai aulant d'inlérêt que vous à tout ceci. Me le promettez-vous ?
— Oui , dit M. de M"% j'obéirai; je vous remercie. »
Il serra avec reconnaissance la main de jyjmo §*'«^ qjjj tressaillit malgré elle ; puis il se dirigea vers M'^'^ de G***, qui le reçut comme une femme reçoit l'homme qui lui déplaît, quand elle attend Tliomoïe qu'elle aime.
Pendant la demi-heure qu'il passa à obséder celte pauvre M"'^ de G**\ M"^^ S*** était sur les épines. Elle avait joué un coup hardi : M. de M*** était fort aimable; si sa combinaison allait tourner contre elle-même ! Confondue dans la foule, elle suivait le couple à travers les ondulations de cette mer vivante , et ne le perdit pas des yeux. Enfin, à sa grande joie, elle vit M'^'^ de G*** faire un gesle d'impatience ; et elle était alors si près d'eux , qu'elle entendit sa rivale dire à M. de M***:
« Eh bien , monsieur , vous ne vous trompez pas ; j'attends ici quelqu'un , et puisque vous savez qui je suis , demeurer malgré moi serait d'un homme mal appris. Je vous prie de vous éloigner. »
M. de M***, salua et gagna d'un air consterné la loge numéro 27 , où il fut bientôt rejoint par
le domino noir à taille épaisse, avec qui il avait déjà causé.
« Eh bien? lui dit M™« S***.
— Vous m'avez fait faire une sottise , dit M. de M*** ; je n'oserai plus remettre les pieds chez elle.
— Peut-être! dit M""® S". Voulez-vous m'éoouter?
— Je suis à vos ordres , dit piteusement M. de W\
— Je Tespère bien , i» pensa M™^ de S***. Elle fit succéder à cette réflexion un instant
de silence ; puis sous la barbe de son masque , elle raconta Thisloire suivante à M. de M***.
« Un homme que j'aime est amoureux de M™® de G*** ; elle n'est pas sa maîtresse , mais , ce soir, ils doivent se trouver ici, et je suis sûre que, demain matin, il n'aura pins rien à désirer. Les mesures sont prises de telle manière qu'il est facile de les tromper tous deux , vous , en prenant la place de cet homme, moi, en prenant vis-à-vis de lui celle de M™^ de G***. Vous voyez, ajouta-t-elle perfidement, que vous pouvez
vous fier à moi ; mon intérêt vous garantit ma sincérité.
— Vous êtes un ange, dit M. de M***, qui ne songea pas à ce qu'il y avait d'improbable dans la pensé'' de faire passer la femme assez grosse qui lui parlait pour la mince M™^ G***.
— Vous me remercierez plus tard, dit M™^S***, restez là : il ne faut pas qu'on vous revoie ; je reviendrai quand il en sera temps. »
Elle sortit là-dessus, laissant M. de M"* se dés lecier par avance du bonheur qu'il allait goûter en fraude.
Tout marchait à souhait. Une demi-heure n'était pas écoulée, que le bienheureux mortel à qui M™^ de G*** avait véritablement donné rendezvous , descendait l'escalier de l'Opéra , tenant sous son bras le bras du joli domino au nœud de rubans cerise, liés d'une faveur verte, et montait avec elle dans une bonne voiture qui les eut bien vite menés là où l'amour les attendait.
^[me §*** gjjjj gy vestiaire , y trouva sa femme de chambre qui , à l'aide d'un domino exactement semblable à celui de M™® G***, fit d'elle-
même une M™° G*** à s'y méprendre; elle reprit sa jolie taille , laissa passer sous son masque quelques boucles de cheveux blonds qui auraient pu se mêler à ceux de M"'^ de G*** sans que Ton s'aperçut de la fraude, et alla se poster dans une voiture de remise qui l'attendait à la porte.
La femme de chambre prit le domino de sa maîtresse, se fit une taille qui ressemblait à celle que s'était faite M"® S"^, se chargea d'un domino d'homme, et gagna le numéro 27 où M. de M*** commençait à trouver le temps long.
c Mettez ceci ,^» dit la femme de chambre de cette voix de bal masqué qui est la même pour tout le monde.
M. de M*** s'empressa d'obéir.
« Vous êtes Edouard à présent, dit la soubrette; je ne puis vous en dire davantage. M"*® de G*** ^ est à la porte , dans une voiture de remise , où elle vous attend ; descendez ; appelez George 80US le péristyle ; un domestique de place vous mènera à la voiture; le reste vous regarde , les gens de la voiture sont au fait. Ne vous trahissez pas en parlant trop. Adieu, bonne chance. »
Elle disparut sans attendre les remercîmenls de M. de M***, qui descendit et appela George; George vint , le con luisit à la voiture , et ouvrit la portière sans mot dire.
< Est-ce vous, Edouard? dit une voix qu'il reconnut pour celle de M™« de G***. Une des ressemblances les plus frappantes qu'eût M™^ S'** avec M™^ de G*^ était dans le son de sa voix.
— C'est moi, » dit le faux Edouard en s'élançanl dans la voiture.
La portière se referma discrètement , et les chevaux partirent au grand trot.
M. de M**' ne savait pas où il allait ; il éprouva quelque embarras. M°^^ de S*** s'en aperçut , et s'empressa de le mettre sur la voie du sort qui lui était destiné.
< Mon Dieu , dit-elle , je fais une grande imprudence, même en vous accordant une heure dans celle voilure. Edouard , ramenez-moi à rOpéra. >
Ivà où en étaient les choses , elle savait bien qu'elle pouvait risquer cette prière sans craindre qu'on la lui accordât.
c Diable ! se dit M. de M*** , il paraît que M. Edouard n'avait obtenu qu'une heure; il faut profiter des inslanls. »
Et sans plus de discours , il se mit à profiter des instants.
Il avait voulu ôler le masque de la fausse M'ne de G **.
« Si vous m'aimez, lui avait-elle dit , n'insistez pas ! >
Il avait ses raisons pour ne pas se montrer exiijeant; lui-même gardait le sien. H fit une cote mal taillée, on baissa les stores et on ôia les masques. L'incognito fut respecté, et le têie-àlôte n'y perdit rien.
11 y avait près de deux heures que la voilure roulait quand M""® S*** songea au rôle qu'elle jouait.
< 11 doit être bien tard.
— Non , dit M. de M*** , il n'y a qu'une demiheure que nous sommes en voiture. »
jyjme s*** ne jugea pas à propos de le contredire, et la voiture continua à rouler.
Enfin, Paris a beau être grand , une voiture ne
peul pas rouler toujours. Le cocher, d'ailleurs, avail reçu le mot de M"*^ S*** , qui était femme à penser à tout. La voiture s'arrêta donc. A travers les stores on aperçut les lanternes de l'Opéra : le bal allait finir. M™'' S*** remit son masque.
i Descendez, dit-elle à M. de M***. A tantôt. *
M. de M*** sentit le rouge lui monter au visage. Il s'aperçut pour la première fois qu'il avait pris la place d'un autre ; il fut étourdi de ce mot :
« A tantôt ! »
Quand M"« S*** l'avait prononcé, M. de M*** était déjà descendu ; sur un signe qu'elle fit à George , George releva le marchepied , s'élança derrière la voiture, et les chevaux s'éloignèrent rapidement. Ils étaient déjà au bout de la rue de Richelieu, que M. de M***, foudroyé, était encore sur les marches du théâtre. Enfin il rentra chez lui , le cœur partagé entre le plaisir d'avoir eu ce qu'il désirait , et le regret d'une mauvaise action.
Cependant sa promenade en voiture l'avait
quelque peu fatigué , el il dormait encore quand on lui apporta le billet suivant :
« Vous n'avez trompé personne , n'ayez donc « point de remords ; une femme qui vous aimait, « el qui vous aime bien plus encore à présent, « vous a trompé ; elle vous en demande par- « don. »
Ce billet était simple et tendre tout à la fois. M. de M***, d'abord stupéfait, puis furieux, finit par se calmer ; il se rappela que dans sa course nocturne il avait passé de si doux instants , qu'il ne se sentit pas le courage d'être irrité. Puis il chercha à deviner à qui il avait eu affaire. Dès l'abord il pensa à M™® S'**. Elle n'était pas jolie, mais elle n'était pas laide ; il en prit tranquillement son parti. Il s'habilla , alla chez elle , et la trouva seule. En le voyant, elle rougit', malgré sa grande habitude du monde. M. de M*** prit sa main , et la baisa si tendrement , qu'il était impossible de se méprendre à cette caresse , qui est admise comme simple politesse. M™* S**'
serra la main de M. de M*** ; ils ne se dirent rien : ils s'étaient compris. M. de M*** est , de tous les amants de M"^ S**\ celui qu'elle garda le plus longtemps.
Puisque j'ai parlé d'une aventure récente qui est copiée sur celle de M™^ de S'**, il est juste que je dise tout de suite, sans attendre que l'ordre des temps m'amène à en parler, que les victimes
de M"® G h n'étaient pas ses complices. Ils
croyaient bien avoir affaire à M™® de V***; mais ils ne se faisaient point passer pour ce qu'ils n'étaient pas. Ainsi le prince B***, qui est allé en fiacre jusqu'à la place Royale, est monté dans le fiacre et en est descendu comme prince B*** ; ainsi' moi qui vous parle, si un de mes amis, qui étai^ avec moi, ne m'eût prévenu du guet-apens , j'y tombais bel et bien ; ainsi y est tombé M, d'E***, et bien d'autres, peut-être. Après tout , M. de M'*' était moins coupable que le prince B***, que M. d'E***, que moi elles autres, parce qu'après tout nous avions la fatuité de croire que la charmante femme dont l'ingénieuse M'*^ G h
prenait le nom et l'apparence , avait la bonté de
nous agacer de son propre mouvement , tandis que M, de M"* avait la conscience qu'on ne lui accorderait rien pour ses beaux yeux.
Mélancolie inexplicable. — Migration en Orient. — Une lettre de crédit. — Ali Ebn-Tîekar. — Les nuits d'Orient. — Une antipathie. — Le besoin de considération. — Un service. — L'invitation à diner. — Récit. — L'ophthalmie. — Première entrevue dans les ténèbres. — Premiers soupçons. — Un ami. — Réhabilitation prématurée. — Seconde entrevue dans les ténèbres. — La citation allemande. — Conviction. — Plan d'enlèvement. — Troisième entrevue : tête-à-tête dans les ténèbres. — Une fleur cueillie. — La vérité. — Criminel par impuissance. — Départ inattendu. — Regrets et recherches inutiles.
En 1802 , un négociant d'une des principales villes du Midi , et que je prendrai la liberté d'appeler du pseudonyme de Delaunay (i), quitta sa
(1) Comme je n'invente aucune des histoires que l'on trouvera dans cet ouvrage, on comprend qu'il m'a fallu avoir recours u'abbawtés. — 4. 7
pairie et alla se fixer à Constaiilinople , où il avait des relations d'affaires. Lorsque Delaiinay s'expatria , il y avait six mois qu'il était marié. M*"^ Delaunay était une femme cbarmanie : son mari l'avait épousée par inclination. Cependant, depuis son mariage , on avait remarqué qu'il s'était opéré un grand changement dans le caractère de cet homme , qui avait toujours passé pour un homme aimable. Il élait devetni morose et atrabilaire , de gai et joyeux qu'il élait autrefois. Personne ne pouvait se rendre compte de la cause de ce changement : ses affaires prospéraient , et on le savait , parce qu'un homme qui est dans le commerce dissi-
à la complaisance des personnes qui ont bien voulu me fournir des documents. Je n'ai accueilli, du reste, les communicalioiis qu'avec une extrême réserve, et en me moutraut fort sévère sur leur authenticité. Quelque étraii-je que paraisse celle que Ton va lire, je crois pouvoir aflirnicr sur l'honneur que tous les détails en sont vrais ; si j'ai complètement changé les noms, c'est que je n'ai été autorisé à fiire usajje du récit que l'on avait bien voulu me faire, que sous celte condition expresse Je n'ai usé que médiocrement de mon droit demetteur en œuvre, en essayant de dramatiser le sujel^ car je le répète, tout est positivement vrai.
nulle difficilemenl une fimsee position à ceux avec qui il est en ieI»lions habituelles. On ne pouvait ]ias davantage aliribuer à une union qu'il avait si ardemment souhaitée , celle subite transformation , parce que la réputation de la jeune fille qu'il avait épousée était au-dessus de tout soupçon ; et il n'était pas dans la ville une seule personne qui n'eût été prêle h jurer sur sa tête que M™^ Delaunay était arrivée pure dans les bras de son mari, et qu'elle ne lui avait donné , depuis son mariage , aucun sujet de mécontentement. On se perdait donc en conjectures sur le changement de caractère de Delaunay, lorsque, tout à coup, il annonça qu'il allait s'établir en Orient.
Il partit en eiïei ; bieniôt , comme c'est l'usage, on ne parla plus de lui , ni de son originalité de nouvelle date , et il ne fut plus question de lui qu'à propos des denrées orientales qu'il expédiait aux négocianis de son pays , et des leilres de crédit que les banquiers qui le connaissaient donnaient sur lui aux rares voyageurs qui se rendaieulà Conslantinople.
Quelques années s'étaient écoulées , lorsqu'un jeune Allemand , que nous appellerons Frank , arriva à Constantinople. Ce jeune homme, qui avait fait de brillantes et solides études , voyageait pour compléter son éducation; il venait (le visiter la France. Tout à coup, il lui prit fantaisie (le voir TOrient, et , indépendant comme l'est un voyageur, il partit pour la Turquie. 1! se trouvait précisément , quand il songea à entreprendre ce voyage , dans la ville natale de Delaunay. 11 ne lui fut pas difficile de trouver, dans ce pays qui avait de fréquents rapports avec l'Orient, un banquier qui lui donnât une lettre de crédit pour Constantinople. Comme la somme dont Frank se faisait créditer était assez considérable , et que le temps qu'il avait passé dans cette ville avait mis le banquier auquel il s'adressa à même d'apprécier le mérite du jeune voyageur, le banquier joignit à la lettre de crédit une lettre de recommandation des plus pressantes pour le négociant de Constantinople. Ce négociant était M. Delaunay.
Le banquier donna aussi au voyageur une
anlre lettre pour un jeune Turc , avec lequel il était en relations d'amitié. Ali Ebn-Bekar reçut l'étranger, recommandé par son ami de France, avec une cordialité et une hospitalité tout orientales , et le força à se loger dans sa propre maison.
Frank ne fut pas moins bien reçu par M. Delaunay. Le négociant lui fit toutes les politesses et les protestations que Ton peut faire à un riche client , et à un homme dont on lui vantait le mérite et les bonnes qualités ; et le jeune voyageur n'eut qu'à se louer de l'idée heureuse qu'il avait eue de visiter un pays où il recevait un si aimable accueil.
Il y avait un mois que Frank était à Constantinople , et le bon Ali Ebn-Bekar lui avait si bien • et si franchement exprimé le désir de le garder longtemps, qu'il ne songeait pas à s'en aller. Il était, comme tous les Allemands, d'une nature rêveuse et contemplative , et quoique , dérogeant en cela à la coutume de sa patrie, il n'eût pas laissé en Allemagne une promise qui lui avait juré une fidélité éternelle , il aimait , par
ces belles nuits d'Orient, sur le bord de celle mer si poétique , à passer des heures entières à contempler les astres qui se réfléchissaient en tremblotant dans les eaux toujours bleues du Bosphore , étendu sur de bons carreaux auprès de son ami Ali Ebn-Bekar, qui fumait tranquillement sa pipe , moins absorbé peut-être que Frank dans la contemplation, mais non moins silencieux.
Parfois Frank , entre deux bouffées de tabac , s'écriait en italien ( c'était la langue qu'Ali parlait le mieux ) :
< Quesi' è bello ! amico mio (i) !
— Bello , bello (2), r répondait gravement Ali Ebn-Bekar.
Et les deux amis se remettaient à fumer en silence.
J'en demande pardon aux lecteurs expansifs que ce laconisme fait sourire de pitié. Frank et Ali Ebn-Bekar coitiprenaient tous deux la nature et l'amitié. Tous deux s'étaient juré une amitié
(1) Ceci est beau, mon ami.
(2) Bien beau.
inaltérable , et tous deux sentaient tout ce qu'il y avait de poésie dans le speclacle sublime qu'ils avaient sous les yeux ; mais peut-être trouvaientils qu'il y avait plus de profit à le contempler en silence , qu'à se disputer sur la manière de Tadmirer.
Un soir, Ali Ebn-Bekar attendait Frank; Frank ne rentra qu'après minuit.
« Tu m'inquiétais , lui dit Ali. D'où viens-tu donc?
— Ma foi , dit Frank , j'ai rencontré ce Français pour lequel j'ai une recommandation ; nous avons été prendre des sorbets chez lui , et je m'oubliais dans sa compagnie, i
Ali Ebn-Bekar passa sa main sur sa barbe d'une manière qui est particulière aux Orientaux lorsque quelque chose leur est désagréable ; mais il garda le silence.
« J'aime ce Français, » dit Frank qui s'aperçut de la mauvaise humeur de son ami , mais qui savait que sa loyauté ne lui permettait pas de calomnier un honnête homme.
Ali Ebn-Bekar passa deux fois sa main sar sa
barbe , lança une énorme bouffée de tabac, et ne répondit pas.
« Et toi, Ali ? > dit Frank qui venait d'allumer sa pipe , et qui s'arrangeait sur les coussins en attendant une réponse.
Ali ôla sa pipe de sa bouche , baissa un instant la tête pour réfléchir , puis dit gravement :
c Non.
— Et pourquoi cela? dit Frank en riant.
— Parce que je crois avoir le droit de ne pas l'aimer.
— T'a-t-il fait quelque chose ?
— Non, dit Ali.
— Alors, dit Frank, je serais plus satisfait si lu m'avais' dit : « Je ne l'aime pas , parce que je n'ai pas le droit de l'aimer. »
— C'est juste , dit Ali, et c'est aussi ma pensée.
— Diable! dit Thonnêle Frank ; et pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt?
— 11 y a deux raisons , dit le Turc avec toute la gravité des hommes de son pays : c'est que je ne savais pas que lu voudrais en faire
ton ami , et que lu n'étais pas encore le mien.
— Mais, qu'est-ce donc? dit Frank en se levant.
— Je l'ignore , dit l'impassible Ali Ebn-Bekar; mais quand je rentre et que je vois la fumée s'élever au-dessus de mon toit , je suis sûr qu'il y a du feu dans la cheminée. Il en est ainsi pour les hommes : pour que l'on dise de ce Français ce que l'on dit de lui , il faut qu'il y ait quelque chose de vrai. »
Frank attendait que le Turc s'expliquât plus clairement ; mais celui-ci ne voulut pas en dire davantage.
< Demain , dit-il à son ami , je le dirai ce que je saurai. Je ne veux point parler à la légère. >
Le lendemain , Frank se promenait aux environs de la ville , lorsqu'au détour d'une roule il rencontra Delaunay : à l'aspect du négociant , il tressaillit involontairement , et il se trouva mal à l'aise quand celui-ci lui dit d'une voix douce :
« M. Frank , voulez-vous venir passer la soirée avec moi dans mon jardin? Je désire vous parler en particulier. >
Le premier mouvement de Frank fut de refuser :
« J'ai promis, dit-il , excusez-moi... >
Delaunay le regarda fixement ; puis il lui dit avec amertume :
< M. Frank , on vous a dit du mai de moi !
— Oui , dit Frank résolument.
— Et que vousa-t-on dit? dit vivement Delaunay.
— Rien de positif; je vous le jure sur l'honneur.
— Et c'est pour cela que vous refusez de vous reposer chez moi , » dit le négociant en prenant le bras de Frank.
Frank pressentit que le secret que Ali Ebn- Bekar ignorait ou ne connaissait qu'imparfaitement, il allait le connaître toutentierou du moins être sur la voie qui devait le mener à la découverte ; il suivit Delaunay , qui le fit entrer dans un des nombreux jardins qui couvrent les rives du Bosphore , et où presque tous les habitants riches ont des habitations de plaisance.
Daus lemiheu de ce jardin était une assez jolie
maison, et , à la quantité de serviteurs qui accoururent à la voix (le Delaunay , Frank vit tout de suite que celte maison était autrement habitée que ne Test ordinairement une maison de plaisance.
Delaunay le conduisit dans un kiosque fort élégant, fit apporter des pipes , du tabac et des sorbets , et congédia tous ses serviteurs.
Frank se sentait ému sans pouvoir se rendre compte de ce qui causait son émotion. Il éprouvait ce que Ton éprouve d'ordinaire au moment de voir s'entamer quelque chose de solennel. Il sentait que Delaunay ne l'avait conduit en ce lieu que pour lui faire une confidence : mais de quelle nature allait être cette confidence? pourquoi le choisir , lui , Frank , pour la recevoir? Il s'y perdait et attendait avec impatience que Delaunay entrât en matière. Il ne tarda pas à être satisfait ; mais comme , ])ar une assez bizarre circonstance , les personnes du pays de Delaunay ne lui avaient pas dit qu'il fût marié ; comme Ali Ebn-Bekar était resté à cet égard dans une réserNe e-xcessive , Frank qui , ne voyant pas de
femme chez Delaunay , le croyait ou célibataire ou veuf , Frank , dis-je, crut avoir mal entendu quand le négociant lui dit :
€ C'est sans doute à propos de ma femme , que Ton m'a peint à vous sous de si terribles couleurs.
— Votre femme? s'écria Frank , à qui ce mot retentit dans le cœur comme une soudaine révélation.
— Sans doute , reprit Delaunay avec amertume , les sots peuvent se tromper sur ce qu'ils ne voient pas; car j'espère , ajouta-t-il avec une hauteur qui semblait déplacée dans sa bouche , quoique ce ne fût que l'expression d'un sentiment tout naturel , j'espère que l'on ne saurait trouver dans le reste de ma conduite rien dont ne se fît iionneur l'homme le plus irréprochable.
— Oui , dit Frank en rougissant du petit mensonge qui , après tout , n'en était pas un , puisque ce pouvait être aussi bien à la femme de Delaunay qu'à toute autre chose, qu'avait fait allusion Ali Ebn-Bekar ; oui , il s'agissait de votre femme; mais je suis un mauvais juge dans de pareilles
questions , attendu que rien n'a été formulé devant moi.
— Mon Dieu, M.Frank, je vous en dirai autant que le premier barbier de la ville (i). Et tenez, soyons francs ; c'est pour cela que je vous ai prié de venir ici : vous êtes un homme d'honneur , un homme de sens , je suis bien aise de vous ouvrir mon cœur. »
Frank ne trouva pas un mot à répondre ; il Un sembla qu'on l'enveloppait dans un filet aux mailles d'acier. Delaunay poursuivit.
« On vous a dit , ou l'on vous dira, mon cher Frank , que j'ai une très-belle femme : ce n'est malheureusement que trop vrai. Elle est belle, bien belle ! elle l'était du moins ! on vous dira aussi que je la renferme comme un Turc ; c'est encore vrai, malheureusement encore trop vrai ! Mais ce que l'on ne vous a pas dit , ce que l'on
(1) On sait que dans l'Orient les boutiqnes des barbiers sont le rendez-vous de lous les oisifs, et que c'est là que le» fabricants de nouvelles vont les dél>iler, comme autrefois eu France dans les cafés.
d'abbantès, — 4. ' 8
ne vous dira pas , parce qu'on l'ignore , c'est ce que je souffre de la nécessité où je suis de la tenir enfermée, la pauvre créature ! Ah ! M. Frank, si vous saviez ce que je souffre. >
Quoique Frank eût le meilleur cœur du monde, et qu'en disant ces mots M. Delaunay eût éclaté en sanglots qui n'étaient pas feints, pas un mouvement de pitié n'entra dans le cœur do Frank pour cet homme qui fondait en larmes : i! avait compris qu'il y avait un crime , et que le crime était dans cette douleur même. Frank ne prononça pas un mot.
Delaunay essuya ses pleurs, parut réfléchir un instant; puis, après avoir fait deux ou trois fois le tour de sa chamhre :
i M. Frank, dit-il, s'il était en votre pouvoir de faire revenir l'opinion sur le compte d'un homme calomnié, le feriez-vous?
— Oui, dit Frank, dont l'âme droite ne transigeait pas avec le devoir.
— Et pour cela , il vous faudrait des preuves de son innocence ?
— Des preuves irrécusahles , dit Frank d'un
Ion ferme qui pouvait laisser supposer (ju'il craignait qu'on ne cherchât à le tromper.
— Eh bien, dit Delaunay avec une pénible effort; venez demain ici, je vous ferai trouver avec M™® Delaunay , et vous saurez toute la vérité.
— Toute la vérité? dit Frank.
— De sa bouche, dit Delaunay.
— Je viendrai, monsieur, dit Frank d'un ton glacial.
— Et d'ici là, M. Frank, voulez-vous me donner votre parole que vous ne parlerez à personne de la conversation que nous venons d'avoir ?
— Je vous donne ma parole , dit Frank : à demain, monsieur. >
11 se leva ; Delaunay le reconduisit jusqu'à la porte du jardin. Frank le salua.
c Je retourne à Péra , dit Delaunay ; nous ferons roule ensemble. >
Quoique celte proposition déplût à Frank , la politesse l'empêchait de refuser. En chemin , il ne dit pas une parole. Deux ou trois fois la pensée lui vint de prendre à la gorge cet homme sur
lequel il avait un avantage physique Irès-niarqué, et de le forcer à lui avouer loule la vérité ; il nt céda pas à la lenlation ; mais , dès qu'il lui fui possible de quitter honnêtement M. Delaunay, il le salua et s'éloigna.
Son ami Ali Ebn-Bekar ne manqua pas de s'apercevoir de l'agitation où cette entrevue avait jeté notre jeune Allemand. Il lui en demanda affectueusement la cause.
f Jusqu'à demain , lui dit Frank , ne me fais aucune question , et ne me parle pas de ce qui a été hier le sujet de notre conversation. >
Ali se conforma aux désirs de son ami et il ne fut entre eux question de rien. A l'heure indiquée, Frank se rendit au jardin de M. Delaunay. 11 trouva un jeune Grec qui l'attendait à la porlt et qui l'introduisit près de son maître.
D'après les promesses que lui avait faites De launay de le faire trouver avec sa femme, Frank imaginait que le négociant ne l'avait invité à dîner au jardin que parce que M'"® Delaunay devait paraître à dîner. Son illusion ne fut pas de longue durée. Il traversa la salle à manger pour
aller au salon où Taitendait Delaunay, et il tressaillit en ne voyant que deux couverts. Depuis deux jours qu'il se trouvait mêlé, sans l'avoir cherché , à ce dranrie domestique, il avait senti qu'il ne toucherait pas impunément à ce feu caché sous la cendre , et qu'une importante phase de sa vie venait de commencer. Quand il fut introduit près du négociant , Frank portait sur son visage le reflet des pensées qui l'agitaient. Il salua Delaunay en silence.
< Vous voilà , M. Frank, lui dit celui-ci avec une bonhomie mal jouée ; vous m'avez tenu parole, je tiendrai la mienne.
— Mon exactitude prouve que j'y ai compté, dit Frank d'un ton froidement poli ; j'ose espérer que vous êtes toujours dans les mêmes intentions.»
Delaunay lui jeta un regard soupçonneux.
Était-ce donc la curiosité ou tout autre motif
personnel qui avait fait accepter à Frank, avec
tant d'empressement , la mission médiatrice
que Ton réclamait de sa complaisance? Et cet
homme duquel Delaunay a compté se faire un
instrument pour lancer au monde la justiticalion de sa conduite, vient-il au contraire sonder ses secrets comme partie intéressée ou comme juge ?
Frank qui comprit , sans en mesurer toute la portée, ce qui se passait dans Tesprit du négociant, se conduisit avec un sang-froid qui eût fait honneur à un diplomate. Il dépouilla par degrés Pair glacé qui avait effrayé Delaunay, et il opposait à la feinte bonhomie de son hôle celte bonhomie naïve, réelle et honnête qui faisait le fond de son caractère tout germanique. Il ne parut pas éprouver le moindre désappointement en entendant Delaunay lui dire :
« Nous ne parlerons de la chose en question qu'après le dîner. »
Frank au contraire lui répondit avec un sourire :
I Quand vous voudrez ; cela vous regarde.»
II réussit complètement dans ce qu'il s'était proposé, à savoir : inspirer à Delaunay une confiance illimitée. En effet, pendant le dîner, Frank fut si calme en ap[)arence, si gai, si cordial, que si le négociant avait conçu d'abord quelques
soupçons sur les intentions de son convive , ils se trouvaient tout à fait dissipés à la (in du dîner.
Delaunay fit apporter une bouteille d'un trèsvieux vin de Chypre ^ et remplissant son verre et celui de Frank :
< Je vous porte une sanlé , lui dit-il en le regardant entre les deux yeux.
. — Laquelle? dit Frank naïvement.
— Bah ! dit négligemment Delaunay , vous ne devinez pas ?
— Ma foi non , dit Tautre avec son imperturbable sang-froid germanique.
— A la sanlé de M™® Delaunay , fit le négociant , Tœil aiiaché sur Tœil du voyageur.
— De tout mon cœur, î dit Frank à haute voix.
Il lui sembla qu'une voix criait au fond de son âme :
« Et à sa délivrance ! »
Après le dîner on prit le café, des sorbets , on fuma, on parla de choses et d'autres, plus ou moins indifférentes. Frank trouvait que les minutes étaient des heures. Mais il était tellement maître de lui-même qu'à son impassibilité appa-
rente on eût pu croire qu'il avait tout à fait oublié ce qui Tavail amené en ce lieu.
Mais Delaunay ne l'oubliait pas ; quand il se crut sûr d'avoir rencontré dans Frank riiomme qu'il cherchait , il rompit brusquement la conversation , et dit au jeune homme en se levant :
f Vous savez ce que vous m'avez promis. Veuillez m'attendre ici ; je reviens à l'instant. >
Il sortit. Frank sentit revenir le trouble qu'il était parvenu à maîtriser. Ses artères battaient avec violence; sa poitrine se gonflait ; il sentait son cœur bondir et sa tête fermenter. Quel spectacle allait lui être offert. Ce moment d'incertitude fut affreux. Frank ressemblait à un homme à qui l'honneur impose de braver un péril qu'il ne connaît pas, qui court avec courage au-devant de ce péril , mais qui comprend toute l'horreur de sa situation.
Enfin M. Delaunay rentra ; il était seul ; Frank respira; il sentait que quelques minutes allaient encore s'écouler avant qu'il fût en présence de ce dénoûmcnt si redouté et si impatiemment attendu : Delaunay était pâle comme la mort ;
il ferma la porte avec soin , puis s'asseyanl ou plutôt se laissant tomber près de Frank : « M. Frank, lui dit-il, vous allez tout savoir. > Franck était haletant ; il se contint et ne répondit pas , de peur que le son de sa voix ne trahît Témoiion qui l'agitait.
« Il y a quatre ans , lui dit M. Delaunay , j'épousai une femme charmante que j'adorais. Les affaires de la maison exigèrent que, six mois après mon mariage , je quittasse mon pays natal pour venir me fixer en Orient. Je partis donc ; mais jugez de ma douleur, quand je vis , durant la traversée , ma pauvre femme atteinte d'une ophthalmie aigué qui lui faisait souffrir les plus cruelles tortures. La lumière la plus douce blessait ses yeux comme si l'on y eût enfoncé un fer chaud ; je consultai , dès mon arrivée , un savant médecin anglais , établi à Constantinople depuis longues années ; il prononça un arrêt cruel : « Si vous voulez conserver, non pas la vue, mais l'existence à votre femme , me dit-il , il faut qu'elle cesse, dès aujourd'hui, de voir la lumière. > Ma pauvre femme disait qu'elle aimait mieux
mourir que devenir aveugle à vingt-deux ans ; ma douleur n'était pas moins grande ; j'étais condamné à ne plus la voir. On essaya d'abord d'un bandeau impénétrable ; toujours la lumière» plus subtile que la main des hommes, se faisait un |)assage, et les tortures recommençaient ; enfin, nous acquîmes la triste conviction que le docteur anglais n'avait dit que la vérité, et ma femme fut condamnée à des ténèbres perpétuelles.
— Horreur! murmura Frank qui sentait son cœur inondé de pitié pour cette pauvre jeune femme, et qui ne pouvait s'empêcher d'accorder un peu de cette pitié à l'homme qui lui parlait et qui paraissait si malheureux du malheur de celle qu'il aimait ; si malheureux de l'obligation où il était de renoncer à la vue d'une femme adorée.
— Oui , reprit Delaunay , horreur ! car depuis lors ma vie est empoisonnée ! Depuis lors je n'ai pas goûté une heure de repos ni de bonheur. J'ai mis celle pauvre femme en esclavage, parce que je ne veux pas qu'elle meure I On dit qu'il y a des peuples sauvages qui tuent les malades incurables; ces gens-là sont plus civilisés que
nous, et il y a plus de pitié à tuer une pauvre créature qu'à la priver de la lumière du ciel. Hélas ! ce n'esi pas seulement In lumière du ciel ; une lampe d'albàlre, entourée de doubles mousselines, l'infortunée Tie pourrait pas la supporter, et les souffrances qu'elle éprouverait sont telles que sa vie serait en danger par suite des désordres que ces souffrances occasionneraient dans le cerveau. Oh! mon ami, plaignez-la! plaignez-moi! nous sommes bien malheureux ! »
Delaunay tendit la main à Frank qui s'aperçut à la contraction de celte main que l'émotion du négociant n'était point feiiue, et qu'il avait droit à être plaint quand il s'écriait :
« Je suis malheureux ! »
Frank serra la main qu'on lui tendait et pourtant il ne trouva pas un mot à dire. Serait-ce donc que les âmes honnêtes en contact avec les âmes viles se sentent averties par un intérêt secret qu'elles vont se souiller si elles se laissent aller aux penchants tendres qui les entraînent, et qu'une voix intime leur crie : i Le cri de désespoir qui part de celte âme, c'est le cri du remords? »
« Tout cola, continua Delaunay, je l'ai dit à deux ou trois personnes ; on s'est permis de douter de ma parole ; je voulus invoquer le docteur Simpson ; il était reparti pour rAngleierre ou les Indes ; je n'ai pu retrouver sa trace : on m'a menacé ; ma douleur s'est révoltée contre la menace; l'ambassadeur de France m'a fait venir, je lui ai répondu fièrement, et à mon tour j'ai menacé , si l'on me tourmentait encore, d'embrasser le mahométisme , et de mettre ma liberté sous la sauvegarde du turban. Enfin Pou m'a laissé tranquille, cependant vous le dirai-je? Je sais que , trop crédule d'une part, trop incrédule de l'autre, ropinion publique me condamne ; je le sais, et j'en souffre; je souffre de ce que je devrais mépriser. Je me suis posé trop fièrement pour descendre à une concession envers les gens qui m'ont méconnu , mais je sens que je serais heureux dans mon malheur, de faire voir la vérité à un homme d'esprit et de cœur , qui pourrait dire à la calomnie : « Taisez-vuus , vous <i parlez ainsi , parce que vous ne savez pas ; moi t qui sais, moi qui ai vu, j'ai le droit de [>arler. >
c Voulez-vous être cet homme , M. Frank ? Voulez-vous venir avec moi au sein de ces ténèbres, dans lesquelles vit plongée celte pauvre victime? Voulez-vous Tenteudre vous dire tout ce qu'elle a soufTert ? Et quand vous aurez entendu ces choses, quand vous saurez à quoi vous en tenir, êles-vous homme à tenir le langage dont je vous parlais tout à Theure? >
Le grand sens dont élait doué Frank, et peutêtre aussi une invincible prévention contre Delaunay, ne lui permirent de voir dans la seconde partie du discours de cet homme , que ce qu'i[ y avait réellement, c'est-à-dire, le désir de se réhabiliter aux yeux du monde , dont la considération lui était utile. Il se sentit sur le point de se lever et de lui crier :
€ Vous êtes un monstre ! >
Mais la pensée dominanle qui l'avait amené chez Delaunay le retint ; on lui offrait le moyen d'approcher cette femme ; il n'hésita pas. D'ailleurs , il ne songea pas une minute que ce qu'il venait d'entendre pouvait ne pas être vrai.
« Vous savez ce que je vous ai dit hier , dit-il
d'aiibasiès. — 4. 9
à Deiaunay ; je vous le répèle ; je suis à vos ordres. >
Deiaunay se leva et fit signe à Frank de le suivre.
Le trouble de Frank était à son comble. S il avait été moins naïf et plus au courant des passions, il se fût aperçu que ce trouble qu'il éprouvait en approcbant de l'appartement de celle femme , ne provenait que d'une chose, à savoir : qu'il en était passionnément amoureux.
Amoureux d'une femme que l'on ne connaît pas , que l'on n'a jamais vue , que l'on ne verra jamais? d'une femme infirme ?
Pourquoi pas ?
Pourquoi pas amoureux d'une femme que l'on n'a jamais vue? On Test bien d'une femme que l'on a vue, quoique sur mille autres celle vue n'ait produit aucun effet. La vue n'étant pas d'un effet sûr, on peut donc s'en passer comme agent.
Pourquoi pas amoureux d'une femme que l'on ne verra jamais? On l'est bien d'une femme que l'on ne verra plus.
Pourquoi pas amoureux d'une femme infirme? Ne l'esl-on pas d'une femme méchante, colère , trompeuse, jalouse? Si l'amour lient contre les défauts , ces maladies de 1 ame qui blessent tout ce qui approche celle qui en est affligée , pourquoi ne tiendrait-il pas contre une infirmité . douloureuse maladie du corps, qui ne blesse que la pauvre victime qui en est atteinte ?
Bref, Frank était amoureux de M™^ Delaunay : toutefois il ne s'en rendait pas compte.
11 suivait son guide en silence. Quand ils furent vis-à-vis une porte, Delaunay s'arrêta et dit :
< C'est ici ! >
Frank sentit ses jambes se dérober sous lui, et fut obligé de s'appuyer contre la muraille.
On entra dans l'appartement. Une lampe, qui jetait une lueur sépulcrale, servait à peine à se guider dans la première pièce. Delaunay s'arrêta encore et dit d'une voix mal assurée :
< Voilà sa chambre.»
En disant ces mots, il prit Frank par la main, et, soulevant une épaisse portière qu'il laissa re-
lomber aussitôt, il l'introdiiisil dans la chambre àù la pauvre jeune femme.
Delaunay ne quittait pas la main de Frank; il le fit asseoir près de lui sur un sofa qui était à rentrée, puis il dit:
< Ma bonne amie, je suis là avec M. Frank, cet ami dont je vous ai parlé.
— Monsieur, dit une voix d'ange qui parlait de rextrémité opposée de la chambre, je vous suis reconnaissante d'avoir bien voulu descendre dans mon tombeau. >
Celle voix était si douce, elle retentit si sympalhiquement dans le cœur de Frank, qu'il commença à comprendre ce qu'il éprouvait.
a C'est moi, dit-il en cherchant à maîtriser son émotion, qui vous dois beaucoup, madame, pour avoir bien voulu m'admeitre à l'honneur de pénétrer dans votre solitude.
— Elle s'y accoutume, > dit Delaunay.
Frank entendit distinctement un soupir du côté d'où était venue la douce voix. 11 lui sembla que les paroles de son hôte étaient le rugissement de la bêle féroce jouanlavec la proie qui gémit soussesongles.
« On ne s'accoutume pas à ia souffrance, dit la voix.
— Vous souffrez beaucoup, madame? dit Frank avec intérêt.
— Beaucoup, répondit la voix dont le timbre voilé annonçait que ces yeux, condamnés à ne plus voir, n'avaient pu l'être à ne pas pleurer.
— Même dans les ténèbres? continua Frank, qui s'affermissait dans son rôle de juge instructeur.
— Oh! oui, même dans les ténèbres. >
11 aurait fallu être idiot pour ne pas comprendre que, dans cette réponse, même voulait dire surtout.
Frank comprit et frissonna.
< Mieux vaut souffrir dans les ténèbres, dit Delaunay d'une voix sombre, que mourir en revoyant le jour.
— Peut-être, dit douloureusement la douce voix.
— Vous feriez croire à mon ami que Ton vous relient ici malgré vous, dit le négociant.
— Je n'ai pas dit cela, » dit la voix d'un ton plaintif.
La traduction n'était pas plus difficile que précédemment. Frank donna à cette exclamalion son véritable sens et comprit qu'elle signifiait: i II n'est que trop vrai ! i
< Je ne saurais avoir une pareille pensée, dit-il en faisant sur lui-même un grand effort pour trahir hautement ce qu'il avait dans le cœur; vous savez ce que je vous ai dit; je tiendrai ma parole; et pour preuve de ma sincérité, pour preuve de la confiance quej'ai en la vôtre, comme je n'ai plus guère qu'un mois à demeurer à Consiantinople, je vous prie de me permettre de venir, avant mon départ, une ou deux fois offrir à madame mes hommages et l'expression de mon respect. »
Le coup était hardi. Frank entendit dans l'ombre Delaunay grincer des dents et un soupir de remercîment partir du côté où était la douce voix.
Delauney se vit enferré. Mais il s'était trop avancé pour reculer. Il fallut consentir à ce que demandait Frank. L'étranger et la prisonnière échangèrent quelques phrases de politesse, et les deux hommes se retirèrent.
Quand ils furent sortis de ce triste appartement, raausolée qui avait pour liôle une créature vivante, Delaunay était plus pâle encore que lorsqu'il était revenu près de Frank, et qu'il lui avait fait sa confidence.
« Vous avez touché du doigt la vérité, dit-il à Frank d'une voix étouffée, vous serez à même de renouveler cette expérience; je comple sur votre honneur pour l'exécution de la parole que vous m'avez donnée.
— Je n'ai pas besoin que l'on me rappelie mes devoirs, dit Frank avec un peu de hauteur; Dieu, qui lit dans les cœurs, sait si le mien est rempli de l'amour de la justice. >
Ces deux hommes étaient gênés l'un près de l'autre; la conversation fut abrégée et Frank se retira la rage dans le cœur, quoiqu'il lui eût été difficile de préciser ce qu'il éprouvait.
Il rentra et trouva Ali Ebn-Bekarqui l'attendait.
i Tu viens de chez Delaunay? lui dit Ali.
— Oui, dit Frank, et j'ai bien peur que cet homme ne soit un grand scélérat.
— Je l'ai toujours pensé, reprit Ali.
— Ah! mon ami, s'écria Frank douloureusement, cet homme est marié!
— Je le sais, dit froidement le Turc.
— El il enferme sa femme, parce que, dit-i!, la lumière du jour la tuerait.
— Je sais encore cela, reprit Ebn-Bekar, du moins je sais qu'il le dit, mais je ne l'ai jamais cru. il faudrait que sa femme elle-même me le dît pour que je pusse le croire.
— Ah! dit Frank avec un grand soupir, elle me l'a dit.
— A toi! Tu l'as donc vue?
— Vue? non. Mais je suis resté une demiheure avec elle et son mari dans une chambre où régnait l'obscurité de la mort.
— Et elle t'a parlé de sa maladie? dit le Turc.
— Oui, » dit Frank en laissant tomber sa tête dans ses mains.
Ali Ebn-Bekar continua à fumer en silence.
Tout h coup Frank bondit comme un lion blessé pendant son sommeil; la traduction des
paroles de M""® Delaunay a tout à coup retenti dans son cœur; il se souvint de même dans les ténèbres, que le truchement intime avait traduit par surtout dans les ténèbres; il se souvint de cette réponse : Je n'ai pas dit quon me retînt de force! qui lui avait traversé le cœur couime un trait glacé, quand il avait compris au son de la voix qu'elle voulait dire : Oh! vous, qui que voussoyez^ qui m'entendeZy sachez que cest la violence qui m'impose une si misérable vie !
« Ali , dit-il à son ami , cet homme est un monstre; sa femme n'est point aveugle, il faut la délivrer. >
Quoique AH Ebn-Bekar ne comprît pas hien, en sa qualité de Turc, quel grand crime pouvait commettre un mari en enfermant sa femme, il avait une âme si droite que l'idée de fourberie et de violence rendait méprisable, à ses yeux, rhomme qui s'en rendait coupable, eût-ce été pour s'assurer un droit qu'on ne pouvait lui contester. 11 tendit la main à Frank et lui dit avec son calme ordinaire.
« Il faut la délivrer. »
Frank lui serra la main à la lui briser. Ali sourit el reprit :
< Tu l'aimes !
— Moi? dit Frank en rougissant.
— Je ne te fais pas une question, poursuivit Ali Ebn-Bekar ; je le fais part d'une observation sur un fait dont lu n'as peut-être pas connaissance. Tu l'aimes! j'en suis fâché! mais, puisque cela est , qu'y faire? »
Celle doctrine de fatalité ne pouvait manquer de plaire à Frank; il garda le silence, et ce silence semblait dire que, comme Ali, il ne voyait pas qu'il y eût rien à faire, sinon de délivrer M™® Delaunay.
Ali le fit asseoir près de lui; Frank lui raconta tout ce qui s'était passé. Ali ne l'interrompit pas une seule fois; seulement à mesure que Frank lui rapporlaitune circonstance dont il était frappé, il ouvrait un doigt de la main gauche. Quand Frank eut achevé, Ali avait quatre doigts de la main gauche ouverts.
« Quatre choses m'ont frappé dans ton récit, dit-il à Frank. La première, que je connaissais.
c'est la menace, faite par Delaiinay aux aulorilés européennes, de se faire musulman si on Tinquiélait. Tu sais que nos lois nous donnent sur nos femmes un pouvoir absolu; on ne peut donc pas procéder par la voie légale.
« La seconde, c'est que M'°*^ Delaunay saitTallemand, et que son mari n'en comprend pasun mot.
« La troisième , c'est qu'elle ait pris soin de l'en instruire.
t La quatrième enfin, c'eslque lu aies demanda et obtenu la permission de revenir. Dans Thypoihèse qu'elle est victime de la jalousie ou de la vengeance de son mari, ce n'est pas pour rien qu'elle t'a donné tous ces détails ; tu dois lui adresser la parole en allemand et elle te répondra dans la même langue. La cbose marche ton le seule. La question sera directe, et la réponse précise. On ne peut avoir un plus sur moyen de savoir à quoi s'en tenir. Quant à présent, voici la conduite qu'il le faut tenir. Observe-toi vis-àvis de Delaunay ; fais-lui bon visage; vois-le, comme par le passé; ni plus ni moins. Il fani
peut-être opposer un peu de ruse à la ruse; témoigne-lui de resllme; qu'il ne s'aperçoive pas que le résultat de la démarche qu'il a hasardée a été de te rendre amoureux de sa femme et son ennemi, à lui, au lieu de le prouver, comme il le voulait, qu'il est le meilleur des maris. Quand on n'a pas avec soi tout ce qui est nécessaire pour attaquer le lion que l'on veut détruire, il faut attendre qu'il sommeille ou qu'il aille boire à la fontaine pour s'emparer de lui ou le tuer par surprise. Si cet homme a dit vrai, d'ailleurs, il mérite ton amitié; s'il a menti, c'est une bêle féroce qu'il est permis d'attaquer par tous les moyens possibles. »
Les conseils d'Ali étaient bons. Frank résolut d'en profiter. Peut-être n'a-t-il pas été fait mention , lors de l'entrevue dans la chambre, de ia circonstance de la langue iilif^mande. La chose était venue tout naturellement. M™® Delaunay, élevée par une bonne qui était allemande, parlait cette langue comme le français; elle avait reçu une brillante éducation qui l'avait mise à même de perfectionner ce premier enseignement, et
elle lisait les poêles allemands comme elle aurait lu Racine et Corneille. Dans la conversation elle trouva moyen , quand Frank lui dit qu'il était Allemand , de lui dire qu'elle parlait sa langue, et elle ajouta négligemment :
« Il y a bien longtemps que je n'ai parlé allemand ; personne autour de moi ne l'entend, pas plus M. Delaunay que les autres. »
La pensée de parler allemand à cette femme , devant son mari qui ne l'entendait pas, ne vint point au naïf et candide voyageur. Mais, sur l'observation d'Ali , il comprit l'occasion qu'il avait laissé échapper, et se promit bien de réparer son tort. Quelque répugnance qu'il eût à suivre la dernière partie des conseils d'Ali Ebn-Bekar, il prit son parti en homme résolu à arriver à son but. 11 alla revoir M. Delaunay, qui lui fit un accueil de.s plus gracieux; deux ou trois jours après, Frank se trouvant dans un café, avec lui et plusieurs personnes qui faisaient assez mauvais visage au négocianl, Frank, dis-je, saisit cette occasion de se débarrasser de la tâche qui pesait le plus à sa loyauté : la justification de Delaunay. Il amena
D^HaARTÈS. 4. 10
adroitement la conversation sur un terrain d'où , par une transition toute naturelle, il lui fût facile d'entrer sur celui où il voulait se placer. Enfin il en vint à prononcer le nom de M""® Delaunay.
« Pauvre femme, dit-il, si jeune, et, dit-on, si belle, être condamnée à d'éternelles ténèbres ! Il faut , comme moi , l'avoir entendue, lui avoir parlé, pour comprendre qu'après elle, le plug malheureux , le plus à plaindre , c'est celui qui veille à l'exécution de cet épouvantable régime ! Oui, je ne crains pas de le dire, peut-être est-il lui-même plus à plaindre que cette pauvre créature. »
Ces paroles furent dites avec tant de chaleur, tant de sentiment (car Frank pouvait y attacher un sens que lui seul devait connaître) , que les assistants ne purent s'empêcher de jeter un regard de pitié sur Delaunay, qui pressait avec effusion la main du voyageur. On voyait que les vieilles préventions s'effaçaient sous la parole de ce jeune homme si ardent, si beau, si naïf, que tous avaient appris à estimer depuis qu'il était dans le pays , et que sa position et sa loyauté
connues ne permettaient pas de prendre pour un compère. On l'interrogea. 11 dit ce qu'il crut pouvoir dire sans rougir vis-à-vis de lui-même d'une complaisance trop grande. Il ne se fit point le panégyriste de Delaunay ; mais il lui rendit l'estime des honnêtes gens qui hésitaient à la lui accorder. Frank sentit bien qu'il trompait ces honnêtes gens; mais il sentait aussi qu'il le fallait pour la réussite de son projet, et puis, disait-il, ce ne sera pas pour longtemps.
Un mot assez adroit , que Frank avait lancé dans cette circonstance , lui assura le renouvellement de l'entrevue qui ne laissait pas que de l'inquiéter.
« Oui , s'étâit-il écrié , je me suis trouvé avec elle , je m'y trouverai encore ; son mari m'a permis de renouveler cette triste visite. »
Delaunay fit une assez laide grimace , qu'il essaya de dissimuler, mais qui n'échappa point au regard de Frank.
Huit ou dix jours après cette conversation , qui avait consacré la réhabilitation de Delaunay, Frank l'amena si adroitement sur le terrain oii il
voulait le conduire, que le négociant ne put faire autrement que de proposer au voyageur de le conduire près de sa femme. P>ank accepta , comme on le pense bien : il était devenu tout à fait maître de lui-même. Doué d'une âme grande et forte , plein d'honneur et de droiture , il était déterminé à savoir la vérité ; et , dans le cas où les choses seraient conformes à ce que disait Delaunay, à étouffer cet amour qui , il le sentait bien , s'était emparé de son cœur ; mais aussi , dans le cas où Delaunay ne serait qu'up imposteur, Frank avait juré d'arracher cette malheureuse femme à la persécution , et de lui consacrer son existence , si elle voulait répondre à l'amour de celui qui tenterait tout au monde pour la délivrer. Cette résolution avait produit ce que produit toujours une résolution énergique chez les hommes d'une nature d'élite : plus de troubles, plus d'hésitations; le but était devant lui; il marchait droit au but.
Il était donc fort calme en apparence , quand il pénétra , avec Delaunay, dans le tombeau de cette pauvre victime. On causa de choses indif-
— Wô —
férenles ; puis on parla de poésie. Frank établit une comparaison entre la poésie allemande et la poésie française. Quand la discussion fut engagée , Frank , qui allait avoir entln la clef de tout ce mystère, et dont le cœur batlait avec violence, dit avec le plus de tranquillité possible à M™^ Delaunay :
f Ah ! madame , veuillez entendre ceci , et vous me direz ensuite si j'ai tort. »
Puis , le voilà qui se met à débiter avec assurance une période allemande, dont la traduction littérale n'était rien moins que ce qui suit :
< Dites-moi la vérité. Êtes-vous malade ou
< victime? Ces ténèbres sont-elles un remède ou i \m cachot? Si vous souffrez, pardonnez-moi et i répondez-moi en français que j'ai tort ; si vous
< êtes ici prisonnière, espérez ; je vous délivrerai, i dût-il m'en coûter la vie. Pour toute réponse, « dites-moi : Vous avez raison ! »
Frank avait réuni tout ce qu'il avait de forces pour prononcer ce petit discours : le son de sa voix n'avait pas trahi l'émotion qui l'agitait intérieurement. M'"« Dclaunay garda le silence.
« Eh quoi ! madame , dit Frank en tremblant , vous ne me répondez pas?
— Elle ne vous a peut-être pas compris , dit Delaunay avec humeur.
— Vous m'avez bien compris, madame? dit Frank qui commençait à trembler.
— Oui, murmura la pauvre femme.
— Eh bien ! dit le voyageur, ai-je tort ?
— Non , dit d'une voix faible M'"« Delaunay.
— Ah ! s'écria Frank en frappant dans ses deux mains ; j'avais raison ; n'est-il pas vrai , madame? diles-moi que j'avais raison, i
La pauvre créature trouva à peine assez de force pour laisser échapper sa réponse : cependant , ce fut avec un indicible bonheur que Frank entendit le oui qui confirmait toutes ses espérances ! Ses espérances ! oui , c'est le mot ! Il serait tombé dans une cruelle déception , si cette femme lui avait répondu : * Que me voulezvous? je suis malade! » Il lui aurait fallu renoncer à elle ; estimer Delaunay î Maintenant, il n'a plus qu'à le combattre , la lâche est facile.
La délivrance de celle qu'il aime est le prix de la lulte.
Il délibéra un instant s'il ne s'élancerait pas snr Delaunay pour le forcer à donner la liberté à cette infortunée; mais il réfléchit promptement à ce que cette pensée avait d'imprudent. Seul , entouré de ténèbres , dans une maison qu'il ne connaissait pas , et dont chaque pierre , disposée d'après les intentions du maître , obéissait peutêlre , par de secrets ressorts , à sa volonté , Frank comprit qu'il exposait sa vie sarss fruit pour celle qu'il voulait arracher à la torture. Il coupa court à la conversation , sous prétexte qu'une discussion sur une langue que ne connaissait pas M. Delaunay , devait élre sans intérêt pour lui ; il demeura encore un quart d'heure, pendant lequel M™® Delaunay , accablée par ce qu'elle venait d'entendre, troublée par l'espoir de recouvrer sa liberté , fut incapable de prononcer un seul mot; et lorsque Frank se relira, et qu'il prit congé, ce fut à peine si la pauvre femme trouva la force de lui répondre.
Frank était hors de lui quand il rentra che?
Ali Ehn-Bekar. 11 lui rendit compte de ce qui venait de se passer. Le bon Ali frémit et de l'épou vanlable certitude que son ami venait d'acquérir, et des périls où il allait peut-être se précipiter. Cependant, il ne lui fit pas d'observations : son grand sens lui avait appris qu'il est des circonstances dans la vie où Ton peut déplorer la position ou la conduite d'un ami , mais où ce serait folie , quelque raisonnable du reste que fût cette proposition en elle-même, de lui proposer de renoncer à ce qu'il a dessein de faire.
Ali se mil à la disposition de Frank. Ils prirent leurs mesures comme devaient les prendre deux hommes également décidés, également intelligents , dont l'un avait toute l'énergie que donne l'amour , et l'autre toute la prudence et tout le sang-froid que donnent l'amitié et la raison. Ils avaient de fargenl ; en moins de huit jours , Frank fut en éial de pénétrer dans celle maison de campagne qu'liabitait Baplisline (c'était le nom de M""^ Delaunay ) , maison confiée à une surveillance en laquelle Delaunay se confiait si complètement !
Comme la chose ne pouvait se faire violemment, il devint indispensable que Frank eût une entrevue avec M™® Delaunay avant le jour de Tenlèvement II n'avait pas été question de gagner la vieille femme qui la servait ; c'était la nourrice de Delaunay : on l'aurait faite reine de France , qu'elle aurait refusé de trahir son maître; elle se serait laissé tuer plutôt que de servir à la trahison. Tout le reste de la maison appartenait à Frank, hors un renégat qui couchait dans le jardin ; lequel , je ne sais pourquoi , était également à l'abri de la corruption. Ces deux cerbères étaient un peu gênants. Rien n'était plus facile que d'endormir la vieille ; mais du dehors, si l'on se permettait d'avoir la moindre lumière , le renégat le voyait et tout était perdu. On eût bien pu les endormir tous les deux ; mais les soupçons alors étaient éveillés ; et comme l'enlèvement n'était prêt que pour deux ou trois jours après celui où devait avoir lieu l'entrevue, on se trouvait assez embarrassé.
Voici ce que décida la sagesse d'Ali Ebn-Bekar : < Puisque, dit-il à Frank, tu peux t'iulro-
— as —
duire sans que le renégat s'en aperçoive , fais endormir la vieille par un innocent somnifère : tu n'auras pas de lumière ; mais lu ne vas à ce rendez-vous que pour fixer la grande affaire , qui est le départ. Il n'y a pas besoin de lumière pour cela. Tu restes un quart d'heure, et tu reviens; puis , le jour fixé, on fait ce qu'il y a à 'aire; et si je rencontre le renégat sur ma route, je l'envoie savoir là-haut, plus tôt qu'il n'y comptait, laquelle de ses deux religions est la meilleure. »
On voit qu'Ali Ebn-Bekar, qui était honnête homme et bon mahométan, n'aimait pas les renégats. Il avait bien raison.
Frank suivit de point en point les avis de son ami. Le serviteur chargé de préparer les aliments de la vieille nourrice glissa le soir dans son vin un petit paquet que lui remit le jeune Allemand, et qui contenait le plus innocent des somnifères. La vieille s'endormit profondément , et elle eût ronflé à côté d'une pièce de quarante-huit pendant dix heures sans s'éveiller. A l'heure convenue , pendant que le renégat faisait sa ronde ,
un (les hommes qui étaient à la dévotion de Frank l'introduisit par la droite du jardin , profitant de rinstantoù le renégat était à la gauche, et cinq minutes après il était dans la fatale chambre obscure. En y entrant , il sentit que tout le courage factice qu'il s'était imposé pour arriver à sou but , Tabandonnait au moment où il touchait à ce but. Dans l'obscurité il rencontra la main de Baplisiine, il la saisit, la porta à ses lèvres, et la couvrit de ses larmes sans pouvoir faire un mouvement. La pauvre enfant était encore bien plus émue : elle tremblait de tousses membres. Enfin Frank l'attira vers lui, la serra contre son cœur, et aux palpitations du cœur qu'il pressait contre le sien , aux soupirs qui se mêlaient à ses soupirs, il sentit qu'il était aimé ; que de loin son cœur avait élé compris. Le bonheur inonda son âme ; il sentit renaître son courage , il osa donner un baiser qui lui fut rendu dans l'ombre , et ces ténèbres, complices des tortures qu'avait imposées un mari coupable , devinrent les complices de la vengeance pleine et entière qu'en lirait le libérateur.
Pour parler sans métaphores on peut dire , en restant chaste et retenu , que Frank fut aussi heureux que peut l'être un homme en pareil cas. Eve , au momenl'où elle fut formée, n'était pas plus entièrement pure que ne Tétait Baptisline au moment où le délire de ses sens la mit aux bras de Frank.
Elle n'avait eu un mari que pour être torturée.
C'était là , du reste , le mot de cette épouvantable énigme. Voici ce que raconta M'"'' Delaunay au voyageur :
< Lorsque M. Delaunay épousa Baptisline, il en éiait éperdument amoureux. Elle ne l'aimait point ; mais son coenr était aussi vierge que sa personne; elle n'aimait que ses fleurs, ses oiseaux, sa musique et ses livres ; elle était innocente comme l'enfant qui vient de naître; il ne lui parut donc pas extraordinaire que M. Delaunay n'ait pas exigé d'elle ce que sa mère lui avait dit qu'il était en droit d'exiger. Jl est vrai qu'elle n'avait pas bien compris ce que cela voulait dire. Pendant six mois , Delaunay ne lui
parla de rien ; et, quoiqu'elle eût eu avec sa mère, à ce sujet, une explication où celle-ci était entrée dans des détails un peu plus ciairs, les choses en étaient restées là , parce que la mère de Baptisline, qui avait entendu parler des fredaines antérieures do Delaunay , n'attribuait sa manière d'être qu'à un état de maladie passager et que des femmes bien élevées n'aiment pas à entrer en conversation sur cet article avec un homme.
t Ce ne fut que lorsque Delaunay partit pour rOrient, que la mère de Bapiistine, qui avait interrogé sa fille , se détermina à parler à son gendre. Celui-ci envoya promener sa belle-mère, et partit , sans prendre congé , trois ou quatre jours après cette scène , dont le secret avait été gardé sans doute par le voyageur.
* A peine Delaunay fut-il arrivé à Constantinople , que ses procédés envers sa femme changèrent aussitôt. Un docteur anglais , nommé le docteur Simpson, le voyait tous les jours, et tous les jours Delaunay prenait des remèdes que lui ypportait le docteur, quoiqu'il ne fût pas malade. D'un autre côté , Baptisline avait été mise en
o'abknî^tf.s. — 4. Il
chartre privée, sous la surveillance de la vieille nourrice , ei il lui avait été déclaré qu'elle ne verrait personne au monde. La pauvre enfant avait failli en devenir folle. Mais elle eut bientôt Texplication de ce mystère.
I Un soir, Delaunay lui déclara qu'il voulait user avec elle des droits que lui donnait son titre de mari. Elle ne trouva pas la proposition fort de son goût , mais elle s'y soumit sans paraître mécontente. Hélas! plût à Dieu, pour le bonheur de Baptisiine , que ce titre d'époux eût suffi à Delaunay pour qu'il pût être complètement son mari. Mais le malheureux, épuisé sans doute par des excès ou des maladies antérieures, était réduit à l'état ou la passion de la bonne musique réduisait jadis les enfants de la belle Italie. La débauche était dans son cœur, mais c'était tout ; en vain il essaya , en fatiguant la pauvre Baptistine de ses tentatives infructueuses , d'en venir à son honneur. Baplistine sortit du lit nuptial , dressé pour la première fois depuis six mois, aussi vierge qu'elle y était entrée.
« Rien ne peut peindre la rage de Delaunay.
Pendant deux mois, il soumit Tinforlunée à des essais réitérés , aidés de tous les moyens qu'un émérite en luxure pouvait employer. Enfin , trop assuré de son impuissance , il lui apprit qu'elle était condamnée à ne plus voir le jour ; que le monde saurait par lui qu'elle était attaquée d'une ophthalmie aigué qui la tuerait si elle voyait la lumière ; que si la vérité était connue par elle , il la poignarderait et se ferait Turc pour échapper à la réclamation des autorilés françaises.
« La peur de la mort avait effrayé la pauvre Baptistine. Elle se crut d'abord trop heureuse d'être délivrée à ce prix des obsessions de son mari. Mais sa captivité avait fini par lui peser, et , de jour en jour, elle pensait à se délivrer de celte éternelle torture en se donnant la mort. Heureusement, Frank était venu et l'amour avec lui. Tout le passé était oublié. L'avenir seul restait ; elle allait fuir; elle allait voir le ciel , le soleil , les fleurs , elle allait aimer et être aimée ; elle allait être heureuse. >
Quand elle eut fait ce récit à son libérateur , ils prirent jour pour la fuite; ils convinrent de
leurs faits , et pendant une autre ronde du renégat, Frank s'éloigna, non sans avoir encore pressé mille fois celle femme charmante contre son cœur.
Hélas ! s'il est parfois des pressentiments qui nous avertissent des malheurs qui nous menacent, bien souvent aussi l'illiision nous aveugle , et nous chantons près de Tabîme , sans nous douter de ce qui nous est réservé. Frank rentra chez lui le cœur plein de bonheur ! Quelles délicieuses heures il venait de passer ! Baptistine , en lui parlant dans Tombre , lui avait fait la description de sa gracieuse personne : elle avait les yeux bleus et les cheveux châtains ; sous ses mains et sous ses baisers il avait pu deviner les charmants contours de son visage et de sa taille ; il reconstruisait avec complaisance, par la pensée, l'image virginale de celle qui venait de se donner à lui. Il était heureux , le pauvre Frank ! heureux comme le sont tous les cœurs honnêtes quand ils aiment et qu'ils sont aimés !
Le lendemain malin , il descendit radieux chez Ali Ebn-Bekar. Avec sa prudence de Turc, Ali, tout en le félicitant , lui dit :
« Alteadons la fin pour nous réjouir. î
Frank en voulut presque à son ami pour ce nuage dont celui-ci obscurcissait le bel horizon qu'il avait laissé se déployer devant lui. Il soriit, et se dirigea vers Thabitalion de Delaunay.
Malgré la confiance que Frank avait dans l'avenir , il ne put se défendre d'un mouvement de terreur en voyant cette maison fermée. Il frappa en tremblant : bientôt il sentit une sueur froide inonder son visajje et sa tête s'égarer. Personne ne répondait. Enfin un voisin sortit de chez lui , et demanda au jeune homme s'il n'était pas l'étranger qui logeait chez Ali Ebn-Bekar.
i C'est moi-même , balbutia Frank ; pourquoi celle question ?
— C'est que je suis chargé de vous remettre une lettre , dit le voisin. La voilà. >
Frank, qui tremblait comme si cette lettre eût contenu son arrêt de mort, l'ouvrit d'une main mal assurée. A peine eut-il la force d'achever la lecture des quelques mois qu'elle contenait :
I M. Frank est prié de prendre la peine de passer chez M. R*** , demeurant... >
II n'y avait pas de signature ; ce n'était même pas l'écriture de Delaunay.
< Et M. Delaunay? dit Frank avec hésitation.
— Il est parti ce matin au point du jour , dit le voisin ; c'est sa vieille nourrice qui m'a apporté cette lettre. J'allais vous la porter lorsque je vous ai aperçu de chez moi ; je pensais bien que c'était vous qui étiez M. Frank. J'ai fait ma commission ; bonjour. >
Le voisin se retirait ; Frank l'arrêta.
< Un mot encore , lui dit-il ; n'y a-t-il plus personne dans cette maison ?
— Personne, dit le voisin. Tout le monde a été congédié au moment du départ.
— Et où est allé M. Delaunay? hasarda Frank timidement.
— Je l'ignore. Sa lettre ne vous le dit-elle pas? >
Frank ne poussa pas plus loin ses invesiiga-
lions , qui lui paraissaient faites en pure perle. Il se rendit chez M. R***.
« Monsieur , lui dit-il , un mol que m'a fait remettre M. Delaunay m'invite à passer chez vous. Pouvez-vous m'apprendre...
— C'est à M. Frank que j'ai l'honneur de parler? dit le banquier.
— Oui , monsieur.
— En ce cas , monsieur, je suis à vos ordres pour vous compter le montant d'une lettre de crédit de M. B*** , de... , moins les sommes que vous avez touchées de M, Delaunay.
— Je vous remercie, monsieur, dit Frank; mais ne pourriez-vous pas me dire ce qui a déterminé M. Delaunay à partir si précipitamment?
— Je l'ignore complètement , dit le banquier; et je vous avoue que j'ai cru que vous seriez mieux informé , vous qui viviez dans son intimité. »
Frank n'écoulait plus. La foudre l'eût frappé, qu'il n'eût pas été plus anéanti. 11 courut aux consulats des diverses puissances , au bureau des passe-ports ; on sut que Delaunay était parti avec
sa femme dans une barque qui lui appartenait , et qu'il s'était rendu à bord d'un vaisseau suédois qui mettait à la voile. Frank n'hésita pas. Il fit ses adieux au fidèle Ali Ebn-Bekar, et se mil à la poursuite des fugitifs comme s'il etit eu sur la femme de celui qu'il brûlait d'atteindre, les droits réels qu'avait celui-ci. 11 apprit qu'il s'était fait débarquer en Sicile sous un faux nom , et peut-être fût-il parvenu à retrouver ses traces si un navire anglais sur lequel il avait pris passage, n'avait été capturé par un corsaire français. Quand Frank eut fait connaître qui il était, il fut mis en liberté ; mais Delaunay avait de l'avance, et il fut impossible à Frank de savoir ce qu'il était devenu. Il rentra en France, et alla dans la ville natale de Delaunay et de Baptistine. Il vit la mère de cette infortunée , qui afait également fait de vaines recherches pour apprendre où était sa fille. Frank dépensa des sommes folles dans ses investigations ; il crut une fois être sur la voie ; mais l'homme qui lui était désigné voyageait seul, se disait veuf; Frank recula devant l'explication de ce fait : Baptistine est-elle morte à la peine ?
le monstre s'en était-il défait? Si Thomme en question éiail vraiment Delaunay , l'une de ces deux hypothèses était la vérité; à moins , pensa Frank, qu'elle ne m'ait oublié , et qu'un autre , plus heureux que moi , n'ait réussi à la soustraire à son persécuteur! Dans le doute , il prit le parti de cesser ses recherches, et se contenta de souffrir en silence les maux nés d'un amour dont les circonstances étaient si étranges, sans qu'il lui fût possible de soupçonner comment et par qui Delaunay avait été averti de ses projets.
Dn fat. — Une sotte et une femme d'esprit. — Appréciation. — Une imprudente amie. — Projets de vengeance. — Ruse d'un sot. — L'interrogatoire — Une vieille dette. — T-a peur d'être rainée. — Le prix du silence. — Cinq cent mille francs ! — Remords. — La lettre. - — Le procureur B***. - Le regard de travers. — Un infâme et un sot. — Les livres en règle. — Le grand juge. — Le brevet de lieutenant. — Austerlilz. — Les trois oraisons funèbres.
Il y avait un jeune magistral , attaché au parquet en qualité de substitut du procureur impérial , qui n'avait pour la carrière , où l'avait fait entrer sa famille, dans le but de le soustraire à la chance des armes , qu'un goût et une aptitude très-modérés. La vérité est qu'il n'eût pas brillé
davantage dans toute autre profession ; c'était un bellâtre qui s'entendait à s'adoniser dans un boudoir mieux qu'à quoi que ce fût; et plus d'une fois le procureur impérial fut obligé de lui rappeler assez durement qu'il était , pour un magistrat , d'autres devoirs à remplir que ceux qu'il paraissait croire suffisants.
Si, du moins, M. R*** avait eu les qualités qui constituent l'homme à bonnes fortunes , on eût pu lui pardonner, jusqu'à un certain point, sa manière d'être; mais il était bien loin de compte. Sa figure était tout ce qu'il y a de plus ordinaire ; il manquait de tournure et de distinction; son esprit était parfaitement nul. Les deux seuls mérites que l'on ne songeait pas à lui contester, étaient, d'abord, une assez jolie fortune, puis une voix agréable , que Garât, dont il avait pris des leçons , avait rendue souple et flexible, et qui lui servait à chanter des romances ; ce qui était fort à la mode dans ce temps-là. Quand je dis ce temps-là , comme je serais passablement ridicule de présenter l'époque de l'empire et du consulat comme une époque musquée et à l'eau
de rose , je m'empresse de déclarer aux gens qui me supposeraient capable de cette sottise , qu'ils en sont pour leur supposition. Certes , on faisait bel et bien dans ce temps-là , mieux que maintenant , mieux que jamais. Je prends seulement la liberté grande de ne pas avoir pour la plaintive romance un profond respect , et pourtant je trouve qu'elle était passablement démise dans la bouche de M. de Flahault, par exemple, ou du général Clouet , parce que ceux-là savaient faire mieux que cela ; mais on me permettra bien de trouver que pour un Robin dont c'était le seul mérite , c'était un mérite assez mince.
Quoi qu'il en soit , R**' s'était fait une sorte de réputation avec ses romances , ou plutôt les romances de Garât et de M*"^ Gail. Quelques femmes , qui ne voient pas plus loin que leur nez, et qui ne tiennent pas à trouver dans un amant un homme distingué , s'étaient laissé prendre à la glu de ses roulades , et le pauvre homme s'était cru un Lovelace. Plusieurs femmes d'esprit s'étaient moquées de lui; mais la suffisance du personnage était telle , qu'il s'était contenté
d"'abbantés. — 4. 12
dédire : « Tant pis pour elles î » et que sa fatuité avait continué d'aller son train.
II avait été l'amant d'une certaine M'"* C**% bonne personne, mais assez nulle. M™* C*** était liée avec une des plus aimables et des plus spirituelles personnes de Paris, M'"® D***. Le petit R*** avait , dans le temps , rôdé autour de M"®D***, mais il avait perdu son temps. Cependant, il ne se tenait pas pour battu et n'avait pas renoncé à la conquête de cette charmante femme. On savait que M™® D*** ne se piquait pas de passer pour une Lucrèce ; le Robin ne voyait donc rien que de très-naturel dans l'espérance qu'il conservait. 11 ne savait pas, le pauvre garçon, qu'une sotte se laisse prendre, et qu'une femme d'esprit choisit. Seulement , il y en a qui renouvellent leur choix plus ou moins fréquemment.
Un jour que M""^ C et M""^ D*** se trouvaient seules , la conversation lomba sur les hommes qui avaient été du dernier bien, comme dit Molière, avecfles deux'amies. Il y eut deux ou trois noms qui n'attirèrent , de la part de M"® D"% aucune observation. Mais quand M™^ C"* vint à
parler de M. R**\ avec lequel, du reste , elle avait rompu depuis longtemps :
* Oh ! pour celui-là, dit M"« D***, ma chère, je ne puis vous le passer.
— Pourquoi donc? dit naïvement la blonde
— C'est le dernier homme à qui je voudrais avoir affaire, dit M™^ D***.
— Mais il chante les romances à ravir, dit la niaise.
— Il ne m'a jamais ravie , dit M"^ D***, et nous serions tous deux dix ans dans une île déserte , que je ne voudrais mettre à l'épreuve aucun de ses mérites. >
l^jme Q**- trouva Thyperbole un peu bien forte, et elle n'eut peut-être pas tort. Du reste, elle soutint assez courageusement son mauvais goût, et, en défendant le choix qu'elle avait fait , elle donna à M™^ D*** l'occasion de dire tout ce qu'elle pensait de M. R***; ce dont celle-ci s'acquitta comme elle était capable de le faire ; c'est-à-dire, qu'elle fit du magistrat un portrait qui n'avait pas besoin d'être chargé pour
êlre une caricature , et qui ressemblait à faire peur.
Comme toutes les personnes sans esprit , ]yjme Q^** n'aimait pas qu'on lui fît loucher du doigt ses sottises. Le portrait du petit Robin était si frappant , qu'elle en voulut à M"'® D*** de l'avoir fait rougir d'un homme qui avait été son amant. Elle quitta son amie avec un peu d'humeur, et lui garda rancune pour son habileté à peindre les sols. Peut-être cette mauvaise humeur n'était-elle que le cri de la conscience de M'"® C*** , qui tremblait de tomber dans ces mains redoutables. Quant à M""® D***, elle n'avait rien eu de plus pressé que d'oublier M. R*** et ce qu'elle avait dit de lui.
^me Q*** n'était pas méchante ; mais celui qui a dit : « Il n'y a pas de bonnes bêtes ! > a dit , selon moi, une grande vérité. C'est, du reste, l'histoire de l'ours qui casse la tête de son ami pour tuer la mouche. Lorsque M'"° G**' se trouva avec son ancien amant, la première chose qu'elle fit fut de lui raconter la conversation qu'elle avait eue avec M™®D***; dans le seul but d'avertir
R*** (le se tenir sur ses gardes , et de ne pas irriter M'"^ D*** .
< Car, ajouta la naïve M™° C***, il serait désagréable qu'elle allât dire à d'autres ce qu'elle m'a dit à moi.»
La vanité de M. R*** fut révoltée de celte protestation de M™^ D*** contre la prétention qu'il avait conservée sur son cœur. Il ne doutait de rien; M™^ D**' était alors inoccupée. R'** fit le serment téméraire de devenir son amant.
« Elle est à prendre, dit-il en se rengorgeant, je l'aurai, ou je ne suis qu'un sot ! >
Hélas ! de ces deux propositions , une seule était vraie, et ce n'était pas celle qui se conjugue avec le verbe avoir.
Bien convaincu, cependant, par le compte que lui avait rendu M"® C'*\ que son immense mérite ne suffirait pas pour en venir à ses fins , il appela la ruse à son secours. Par malheur, quand un sot veut ruser, il est souvent à craindre qu'il ne se renferme pas dans les limites qu'impose la probité, et que sa finesse ne devienne de la iourberie, si ce n'est quelque chose de pis. Ce
fut ce qui arriva au pauvre magistrat. Après avoir bien rêvé à ce qu'il aurait à faire pour réussir, il s'arrêta, en se frottant les mains, à une invention qu'il trouvait merveilleuse, et qui n'était rien moins qu'une belle et bonne infamie.
Un jour, qu'il savait M™* D*** seule, il se présenta chez elle. Son air était grave, il s'était fait un maintien de cour d'assises.
Après les compliments d'usage , il redoubla de gravité, et, tirant un papier de sa poche :
< Vous savez, madame, dit-il, que j'ai l'honneur d'être substitut du procureur impérial ?
— Sans doute , dit M'"^ D*** en riant ; mais vous m'effrayez avec votre air solennel. Est-ce que j'ai quelque chose à démêler avec le parquet ?
— Pas précisément, reprit R***, mais veuillez m'écouler, de grâce ; ce dont je désire avoir l'honneur de vous entretenir est fort sérieux.
— Je vous écoule, dit M"™® D '* ; je vous préviendrai seulement que je dois être à deux heures à un concert où Garât doit chanter; et vous, qui êtes un de ses meilleurs élèves, vous ne voudriez pas me priver du plaisir de l'entendre, pour...»
^jire j)*** n'acheva pas : rimpertinence était flagrante. R***, qui savait à quoi s'en tenir sur l'opinion de M"'^ D*** à son égard , ne fut pas assez bête pour ne pas la sentir. Cela ne fit que lui donner du courage : la guerre était déclarée.
« Pour m'entendre? n'est-il pas vrai, madame? dit-il à sa belle ennemie. Vous avez raison ; et , s'il ne s'agissait que de moi, je me retirerais à l'instant, de peur de vous faire perdre un temps précieux ; mais c'est l'intérêt que je prends la liberté de vous porter qui m'a amené chez vous ; permettez qu'il m'y retienne jusqu'à ce que j'aie accompli la mission que je me suis imposée. >
C'était assez bien répondre, quoique la réponse senlît son réquisitoire d'une lieue. M™^ D*** fit à M. R*** un geste qui indiquait qu'elle était prêle à l'entendre.
R*** jeta les yeux sur le papier qu'il avait tiré de sa poche, et lui dit gravement :
« Avez-vous connaissance, madame, d'un sieur Lefèvre, qui était en relations d'afïaires avec feu M. D***, fermier général , père de M. D***, votre défunt époux?
— (Non, nioiis'uMir, dil M"-" I)"*, (|iii ko crou- Baillii lAlo |>()iir(l(«viiicroù M. I\*** allait en vonir.
— Ainsi , dil y\"\ vous n'avoz aiicuuo notion (loR roialions (]ni onl oxisl/' onirc co sieur Lcilèvre et le père de voire mari *'
— Pas la moindre, » dit INI""' I)*** ; puis clic ajouta en riant : c Mais , monsieur, savcz-vous bien que ceci a tout l'air d'un interroj^aloire?
— J'ai eu riionncur de vous dire, madame , dil K**' d'un air qu'il crut le |)lu8 {galant du monde , que j'étais venu ici pour vous , et non contre vous.
— A la bonne beure, dil M'"" !)***, vous commencie/. i\ m'eUrayer.
— Il paraîtrait, madame, conlinua M. K**' eu jetant de nouveau les yeux sur le papier qu'il avait à la main , «pie ce sieur Lel'èvre , qui était fort riebe et (pii était , du reste , redevable à M. I)*'* de sa position de l'orlune, se trouva à mémo, dans une circonstances, de rendre un immense service à monsieur votnr beau-pére.
— (l'est posslbb^ , dit M'"" l)"* ; (pie m'importe ?
— Noms y voilù, |K)ursiiivit M. ir**. L(; «iciir l.eCèvro , qui <H:iil un Iioiiiiik^ (rordrc , lioinaiida «'l oblinl iialuiTlIomcnl de, M. I)*** un reçu de la somme (l(î dou7.(î cenl mille lianes (ju'il eul le h(>nli(MM' de lui pnHer dans un momenl où une spéeulalion malluîureusi' , failc; en dehors dcî ses allaires, élail cause qu(; le fermier général avait nn besoin pressant de eell<; somme.
— Douze cenl milb; Crânes ! dii M"*" IT", (pu commcn(;ail ;\ s'iuléresser.
— l)ou/,(; cent mille (rancs î dit II'""' criin ton solennel.
— Après loul, dit M'"" 1)'", M. IV'* élail bon pour les lui rendre, avec les iuléréls.
— Vous me paraisse/, entendre les aHaires , continua M. îl'". Les intérêts avaient en elîet été stipulés à ein(| |)onr cent. Mais |)ermeltezmoi d'aeb(;v<;r. (!el em|»runt avait été contracté en 4787; le sieur Lfîlévre , qui élail plusieurs Ibis millionnaire; , trouva qu'il pouvait sans iiieonvénienl laisser e(îtl<! somun; entn; les mains (Tun liomuH; eolossalemcMil rieli(;, cL <lonl il était l'obligé. La recoiinaissane(; de M. I)*'* porta donc;
que le capital resterait quatorze ans entre les mains du fermier général, ainsi que les intérêts composés, lesquels devaient, au bout de quatorze ans, c'est-à-dire en iSOl, former un capital de deux millions quatre cent mille francs.
— Mais comment avez-vous ces détails? monsieur, dit M"® D*** visiblement inquiète. Jamais Je n'ai entendu parler...
— Je vais avoir l'honneur de vous le dire, madame, poursuivit R**\ Auparavant, souffrez que je complète le récit que j'ai à vous faire. La révolution arriva. M. D***, comme vous le savez, émigfa après être parvenu à réaliser une somme assez forte, quatorze à quinze cent mille francs, je crois. Le malheureux Lefèvre, Dieu sait pourquoi, se proclama royaliste ; sa tête tomba, ses biens furent confisqués et les immeubles vendus nalionalemenl. Le fils de Lefèvre chercha un refuge chez un des fermiers de son père ; il y vécut comme un paysan et mourut en 1799, après avoir épousé la fille de celui qui lui avait donné l'hospitalité.
t Celte femme, M™^ veuve Lefèvre, est encore
— iàô —
aujourd'hui fermière dans le Berrry, el y faii valoir une terre qui m'appartient. Elle n 'a reçu aucune éducation ; elle ne sait même pas lire. Il y a quelques jours, elle est arrivée à Paris, et m'a apporté elle-même le prix de son fermage. Elle m'a remis en même temps un vieux sac plein de paperasses, en me disant :
« — Mon Dieu, monsieur, si c'était un effet de votre bonté de voir s'il n'y a pas là dedans quelque chose qui pourrait me servir! Le père de mon mari a été si riche, que l'on trouvera peutêtre là quelque chose de bon. »
Elle me laissa ces papiers. Je lésai examinés, et j'y ai trouvé l'historique de ce que j'ai eu l'honneur de vous raconter.
« Eh bien, monsieur? iit M"® D*** qui ne riait plus.
— Eh ijien , madame, continua M. R***, M. D*** père, ou ses héritiers, doivent à M. Lefèvre, ou à sa succession, une somme de deux millions quatre cent mille francs, plus, les intérêts depuis 4801 jusqu'à ce jour.
— Et qui devrait payer cela? dit la belle veuve.
— M. D*** n'avait qu'un fils, qui était votre mari, lequel est mort sans enfants et vous a laissé tout son bien. Vous êtes donc la seule héritière de M. D"* le père, la seule débitrice de la succession Lefèvre.
— Ne peut-on plaider, monsieur? dit M™® D***
— On a tort et on plaide, dit froidement M. R***; maison perd, t ajouta-t-il en jouissant de l'état où il voyait sa superbe ennemie.
L'état où cette nouvelle avait mis M""® D*** n'a rien de surprenant. Elle avait à peu près cent mille livres de rentes et on venait tout à coup lui annoncer qu'il fallait y renoncer. Le coup était foudroyant.
« Hélas, dit-elle naïvement, sans essayer de cacher l'effet qu'avait produit sur elle ce qu'elle venait d'apprendre , je suis ruinée ! je suis perdue !
— Peut-être , laissa tomber M. R*'*.
— Que voulez-vous dire? s'écria M"® D*** en se levant impétueusement.
— Je ne veux pas que vous vous en rapportiez à moi sur l'issue probable d'un procès. Voici une
note que j'ai faite. Il n'y a pas de noms ; vous comprenez tout ce qu'il y aurait d'imprudent à laisser transpirer une chose qui n'est connue que de vous et de moi. Consultez qui vous voudrez » un avocat , dix avocais , tout le barreau , toute la magistrature ; Merlin de Douai , Bigot de Préameneu ; leur avis sera unanime ; la dette existe » il y a litre , on est en temps utile , le débiteur est sol vable . C'est clair comme le jour. Tout le monde vous dira la môme chose.
— Que disiez-vous donc? dit M"^ D*** avec anxiété.
— Je disais que vous renonceriez à un procès ingagnable ; passez-moi le mot , et que vous préféreriez sans doute arranger celte affaire...
— Oh ! de tout mon cœur , dit M™** D'** qui tremblait à la pensée d'être réduite à la misère , et qui était prêle à accepter toute espèce de transaction ; que veut cette femme ?
— Cette femme ne demande rien , madame , dit R'". Elle ignore tout.
— Que demandez-vous donc pour elle , monsieur? reprit la veuve, qui, pour la première
n'AUIiMSTFS 4. 13
fois , se rcpenlit de ses sarcasmes et se prépara à les payer probablement un peu cher.
— Pour elle? madame , dit IV** en allachant sur M"**^ D*" un regard cynique, pour elle, je ne demande rien. Ne comprenez-vous pas?
— Non , monsieur , fit !a veuve avec hauteur.
— Pour elle, je ne demande rien ; ce que je demande, c'est pour moi.»
M™° D*** avait parfailement compris. L'éclat dont brillaient les yeux fauves de II*'* lui avaient révélé le prix qu'il mettait à l'anéanlissement du titre fatal; cependant elle feignit de se méprendre; elle ne put résister à jeter à la face de cet homme, pour lequel son antipathie était devenue de Tliorreur , tout le mépris qu'il lui inspirait.
« Je comprends enfin , dit-elle d'une voix altérée par la colère : vous me proposez de ne point parler de celte créance à la veuve Lefèvre, d'anéantir le litre, et de celte action vous m'en demandez le prix.
— Ah ! dit fademeni R***, un prix qui excluse l'action que je vais faire !
— Eh bien ! dit M™^ D"*, irouvez-vous que ce soil assez de cent mille francs?
— Madame! dit R*** en pâlissanl.
' — Allons, dit M°°^ D'**, j"irai à cent mille écus.>
R*** ne trouva pas un mot à répondre : on ne pouvait lui faire une plus sanglante injure ; il était lui-même, sinon aussi riche que M"^" D***, au moins en possession d'une très-belle fortune. Il sentit que M™- D"* n'avait feint de prendre le changeque pourlui fairevoir son mépris d'unemaiiière plus cruelle. Il prit son chapeau , salua et partit la rage dans le cœur.
Quand il fut seul il songea pour la première fois à toute la gravité de l'action qu'il venait de commettre. Il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'il venait de débiter à M'"® D*" ; il avait espéré que cette jeune femme, qui était veuve, allait perdre la tète devant une pareille nouvelle, et qu'il en aurait tout ce qu'il voudrait. Les conséquences de la voie dans laquelle il s'engageait ne lui étaient apparues que confusément. H ne songeait pas que si la chose allait selon son
tlésir et ses prévisions , il serait amené à faire un faux pour détruire le titre dont il s'agissait ; faux qui, à la vérité, ne présentait pas la gravité d'un faux destiné à rapporter un bénéfice en espèces, mais qui , aux yeux de l'honneur et de la délicatesse, était tout aussi coupable puisqu'il devait servir à escroquer à une femme ce que l'on doit rougir d'obtenir par d'autres moyens que par le don volontaire que vous en fait son cœur.
R*'* passa une journée affreuse ; il maudit cent fois sa sottise dont il s'apercevait , mais trop tard ; il maudissaii M""® C*** dont la niaise amitié était venue lui rendre compte des propos tenus par M"^^ D"*, ce qui avait été la cause première de tout le mal ; il maudissait enfin ]\[me !)*•• elle-même , quoique ce fût à elle à se plaindre , et quoique , au milieu de sa fureur , il crût parfois s'apercevoir qu'à force de la désirer , il en était devenu réellement amoureux.
II ne ferma pas l'œil de la nuit. Le matin il ne savait quel parti prendre ; peul-êlre allait-il se résoudre à aller se jeter aux pieds de M"*® D*"*, lui avouer sa faute , et implorer le pardon d'une
supercherie que l'amour seul lui avait inspirée , quand il fut rejeté dans la mauvaise voie donl il était sur le point de sortir par un billet qui lui fut remis et qui était ainsi conçu ;
« Si M. R"* veut bien prendre la peine de
< passer chez moi ce matin , nous reparlerons I d'une affaire dont il avait été question hier
< entre nous.
R'** tomba de son haut en lisant ces lignes : il ne pouvait en croire ses yeux. Enfin la fatuité l'emporta.
f Oui, se disait-il, elle a réfléchi; elle est décidée; je l'aurai. Elle se jette à présent à ma tête. Mais elle est bien assez jolie pour que je la ramasse ; et puis je m'y suis engagé vis-à-vis de moi-même. Il le faut pour mon honneur, t
Il se fit beau comme un conquérant , et se dirigea vers l'hôtel de M™^ D***.
On l'annonça. M"^ D*" lui fit un salut glacial. R"^ resta pétrifié quand il apciçui, de
— doO —
Vaulrc côté de la cheminée , la vieille figure de B"*, le procureur, qui le regarda deux fois de travers ; Tune parce qu'il louchait, l'autre parce qu'il était bien aise de lui faire mauvais accueil.
On a beau être substitut du procureur impérial, quand on a une mauvaise action sur la conscience , que l'on sait que l'on n'est qu'un sot {car, si abusé que l'on soit, il y a des instants où la sottise sait ce qu'elle vaui) et que l'on a affaire à un vieux renard comme B***, on est nécessairement mal à son aise. U*** fut sur le point de fausser compagnie et de s'en aller sans demander le reste de sa pièce ; mais B**% qui l'avait sans doute deviné, se leva brusquement et le prenant par la main sans façon , lui fit sentir l'étreinte d'un poignet qui était encore vigoureux. R*** vit que la fuite était inutile. A tout hasard , il se laissa conduire par l'avoué vers la chaise qui était le plus près de la porte, et attendit qu'on lui dît ce qu'on voulait. Pendant ce temps, M""*^ D*** quitta l'appartemeut.
« Monsieur, lui dit B*** entrant lout à coup en nialicrc, j'ai beaucoup connu monsieur votre
— dol —
père, et je suis fort lié avec celui de voire femme. ( R*" était marié ! pauvre femme ! ) Je suis fâché d'être obligé de vous dire que vous êtes un drôle ou un imbécile.
— M. B**% dit R"* pâle de colère.
— Eh ! parbleu, dit B*" avec le ton brusque qui lui était habituel, il n'y a que nous deux ici; j'ai le double de votre âge; je suis un honnête homme, je puis vous dire vos vérités : qu'est-ce que c'est que cette histoire de Lefèvre, et de douze cent mille francs?
— Monsieur, dit R***, je n'ai pas de comptes à vous rendre !
— A qui rendrez-YOus compte de vos ignobles procédés envers cette jeune femme, qui n'a ni un mari, ni un frère, ni un père pour la dé ■ fendre? Je lui en servirai, de père, en cette occasion ; elle est venue me trouver, elle a bien fait ; elle m'a raconté ce qui s'était passé hier. Ma première pensée a été que vous étiez un imbécile, c'est connu ; la seconde que vous pouviez bien, en outre, être un infâme ; c'est ce que nous allons voir, n
En parlant ainsi, le bon B*** nieitait sur une table quatre grands registres verts, et tirait de sa poche un papier que IV** reconnut tout de suite pour être la note qu'il avait remise la veille à M™®D***, et qui contenait, sans dénomination de personnes, le résumé de la fable inventée par lui. Cette découverte lui fit perdre Tespoir de recourir au dernier parti qui lui restait à prendre, à savoir : de nier effrontément tout ce qu*on lui imputerait. Il se démoralisa ei battit la campagne.
B*** allait droit au but. Il prit la note et la présenta à R***.
« Voilà, lui dit-il, une note qui présente un sieur Lefèvre comme créancier de M. D***, père, d'une somme de 1,200,000 francs, à courir du il octobre 1787, soit, deux millions quatre cent mille francs en 1801, ce qui porterait la créance totale, aujourd'hui 8 novembre 1805, à deux millions huit cent quarante-neuf mille sept cents francs. Je commence par le plus intéressant ; et je vais vous'prouver, si vous le voulez, pas l'exhibition des livres de M. D", dont je
faisais les affaires, livres qui sont en ma possession et que voici, que cette créance n'a jamais existé. >
R*** me répondit pas un mol.
« Maintenant, continua B**' , qui a inventé celle fable ? Ce ne saurait être cette prétendue veuve Lefèvre; si c'est elle , amenez-la-moi que je la confonde. Si ce n'est pas elle, qui sera-ce , sinon vous-même, pour extorquer, par la peur, ce que Ton a refusé à votre nnllilé? Où est le titre, d'ailleurs ? Justifiez-vous donc , poursuivit le vieil avoué qui s'animait ; montrez-moi donc que l'on vous a pris pour un imbécile que vous êtes; j'aime mieux cela que d'avoir la preuve que vous êtes un scélérat. >
R*** balbutia quelques mots sans suite; B*** haussa les épaules.
< Vous êtes un misérable lâche , lui dit-iî ; je pourrais dénoncer hautement voire conduite. Je me bornerai à en instruire le grand juge. Je vous préviens que dansdeux heures d'ici il saura tout. >
R*'* sortit confus et désespéré. Le lendemain, il était mandé chez le grand juge , qui le reçut
dans 8011 cabiiiel, et qui exigea de lui qu'il donnât sa démission.
I.a (in de celte ridicule entreprise fut plus lugubre que le commencement. Napoléon , qui savait tout , eut vent de respicglerie que s'éiait permise M. R***. 11 approuva la conduite du grand juge; mais, comme il n'aimait pas, dit-il, que les jeunes gens ne fissent rien , il fit expédier un brevet de lieutenant au pauvre H*'* , qui reçut en môme temps Tordre de rejoindre son corps dans les vingt-quatre heures. Quand le maître avait parlé, il fallait obéir. Le malheureux R*** alla à Tarmée, et endossa Tuniforme pour la première fois , la veille de la bataille d'Austerlilz. Soit qu'il s'exposât volontairement , par bravoure ou par dégoût de la vie; soit que , comme tant d'autres , il ait été frappé en faisant tout juste ou même moins que son devoir, dès les premiers coups de canon il fut coupé en deux par un boulet.
^jme Q*** ^ c,^ apprenant sa mort , dit tout bonnement :
« Tiens! il est mort comme M*" et V*** ! >
C'élaionl deux autres de ses nmanls qui avaieut eu la même fin.
L'excellente M"*'' D*** dit, avec la simplicité d'un noble cœur :
t Je n'avais guère d'estime pour lui , mais je m'en veux d'être la cause de sa mort : je voudrais la racheter à tout prix. î
Si H"* avait entendu cela, il eût sans aucun doute accepté le marché : il y gagnait deux cents pour cent.
Quant à B**" , lorsqu'il apprit la mort de R*** » il dit avec sa rude franchise :
« Si j'avais un fds qui fît des infamies, j'aimerais mieux qu'on me le tuât que de le voir aller aux galères. »
Réflexions. — Un homme à bonnes forlimes. — Un amour vrai.
— Saliélé. — La fille d'une maîtresse. — Une scène muette.
— Tous les moyens sont bons. — Un cœur brisé. — Deux sœurs. — Une partie de campagne. — L'île des Cygnes. — Les deux cadavres. — Le coup double. — La main et les pieds. — Un souper dMiommcs. — Un secret. — Prix de la discrétion. — Craintes ciiinicriques. — Enigme introuvable.
— Le secret de MH« Clarice.
Pourquoi donc est -il des infamies dont le monde ne fait que rire? des turpitudes dans lesquelles il n'aperçoit que le côté propre à le divertir, et dont le côté grave, instructif, est perdu pour la plupart? S'aveug!e-i-on à dessein, ou
«""aérantes. — 4. 14
bien esl-on si profondément gâlé que ces hon- . leuses actions paraissent toutes simples aux gens à qui on les raconte? Encore si c'était conscience ! si cette impunité qui s'attache à ces lâchetés de certains hommes venait de ce que pas un ne se sent assez pur pour jeter la première pierre ! Mais ce n'est pas cela, ils ne disent pas : < Je n'ai pas le droit de juger celui-ci , parce que j'ai péché comme lui ;> ils disent : i 11 a péché, moi aussi ; nous en avons le droit ; c'est reçu ! »
Oui , il est reçu que si un homme en lue «n autre d'un coup de couteau , que même si un homme empoisonne sa femme ou sa maîtresse avec de l'arsenic, la justice s'empare de lui et lui fait payer son crime ; mais si ce même homme est un roué qui ne lue une pauvre femme (|u'avec de lâches procédés, c'est tout au plus s'il se rencontre quelques bonnes âmes pour plaindre la victime. On se raconte l'histoire , et il n'est pas rare que le récit soit assaisonné de fines plaisanteries comme savent en faire la plupart de ces nullités qui peuplent les salons et le bois de Boulogne. « Cette pauvre madame une telle, dit-on,
elle est morle ; vous savez ? c'est son histoire avec un tel. >
Et puis tout est dit : Un tel a tué madame une telle ; saluez bien bas monsieur un tel , c'est un galant homme. Un tel a volé la maîtresse ou la lemme de son ami , de son frère : saluez donc , c'est une rouerie! Oh! non , ce n'est pas une rouerie, c'est une aclion infâme; depuis que le mariage existe (et, comme dit Rabelais , il n'y a pas trois jours), l'adultère est son compagnon ; mais ne sentez-vous pas qu'il est des barrières que la nature a opposées aux passions des hommes? Ne sentez-vous pas qu'il est infâme celui qui, sous le voile de l'amitié , ce reflet mondain de la charité divine , dérobe à son ami sa femme ou sa maîtresse , et demande à une femme de changer en haine l'amour qu'elle a ou qu'elle doit avoir pour celui qu'il dit aimer ! N'est-ce pas une mon- .slruosité, une lâcheté plus grande encore , car un ami trompé peut se venger comme un autre homme; n'est-ce pas, disais-je , une insigne lâcheté que de chercher à séduire la tille , ou la .sœur, ou la mère (tout cela s'est vu), de la femme
qui s'est donnée à vous ? Vous voilà sur la voie , vous ne vous arrêlerez pas ; voire conscience, si vous avez une conscience, vous crie que vous allez lu£r celle femme : que vous importe ? le code pénal pei'met le meurtre dans le cas de léj^iiime défense ; le code du monde le permet au bénéfice de la luxure des sens , pourvu que ce ne soit pas à Taide du feu , du poison ou du fer. La douleur est l'arme des gens du monde. Le poison, un coup de pistolet, un coup de poignard? fi donc! une bonne douleur qui brise le cœur, à la bonne heure; voilà Parme qui esta leur usage! c'est bien plus comme il faut! et ils s'en servent si bien qu'ils pourraient ajouter : C'est bien plus sûr.
Qui osera crier à l'hyperbole ? qui osera dire que je charge l.e tableau ? Est-ce ma faute, à moi, si, après m'êlre engagé un peu légèrement à écrire ce livre , j'ai sondé avec tant de conscience cet abîme infect et parfumé , que j'y ai trouvé assez d'énormiiés pour révolter l'âme la plus indilTérenle? Je défie chacune des personnes qui liront ce livre dédire, en regardant autour d'elle : ? Sur mon honneur et ma conscience , je ne con-
nais personne à qui ceci soit applicable. » Oui , je le répète , et il faut que les honnêtes gens en conviennent, il se fait dans le monde des choses infâmes pour lesquelles on devrait témoigner une profonde horreur, loin de les tolérer et de les applaudir; que les femmes aient des amants, que les hommes aient des maîtresses! malgré quelques cheveux gris qui m'arrivent, je ne suis pas encore assez vieux pour trouver cela mauvais. Mais ces amants , jeunes ou vieilles femmes , ne les enlevez pas à vos amis, à vos sœurs, à vos mères, à vos filles! Ces maîtresses, hommes à bonnes fortunes, ne les volez pas à vos amis , à vos frères ! ne les tuez pas surtout comme il en est tant qui s'en font un jeu ! Oh ! non , ou si vous les tuez parce que vous ne pouvez vous eo débarrasser autrement, ayez le courage de ne pas les tuer dans Tombre; tuez-les en braves, et payez votre dette à la cour d'assises ; mais ne les faites pas mourir à force de douleurs : elles souffrent trop, les malheureuses, et vous, vous faites la dernière chose que doive se permettre un
homme; vous faites une làchclé!
Ceux qui me connaisseni savent que, malheureusement , je n'ai pas le droit de m'ériger en moraliste ; je le déclare humblement à ceux qui ne me connaissent pas. Aussi telle n'a pas été mon intention. Les réflexions un peu amères que Ton vient de lire m'ont été inspirées par le sujet du récit que je vais faire an commencement de ce chapitre. Un de mes amis était près de moi lorsque j'en écrivais le sommaire; il me pria de lui raconter cette histoire. Je le fis en quelques mots. Mon ami a une âme honnête ; il s'indigna. Nous nous entretînmes deux heures sur ce sujet. Quand il m'eut quitté, j'avais le cœur plein de l'indignation que notre conversation avait excitée; je me mis à écrire; je ne regrette pas un mot de ce que j'ai écrit, car c'esl la vérité; et comme me le disait mon vieil et spirituel ami M. de Cherval : « Après le soleil , il n y a rien déplus beau que la vérité. »
I^c comte de F*'* était un des hommes les plus agréables de la cour impériale. Joli homme, spirituel , rempli de talents , il ne pouvait manquer d'avoir du succès auprès des femmes. Bran-
lôme dirait : i J'en sais une très-grande , trèshonnéte , et très... î qui daigna avoir des bontés pour lui : il est vrai que le maître, qui n'aimait pas que les très-grandes fussent très... (et Dieu sait s'il avait fort affaire), envoya le pauvre M. de F*** à l'armée d'Espagne , où il ne fit pas des prodiges de valeur. Mais ce n'est pas cela dont il est question .
M. de F*** était donc un homme à bonnes forlunes. Il devint l'amant de M™® D***, qui était encore charmante , bien qu'elle ne fût plus de la première jeunesse. Quand les passions s'attaquent à un cœur qui a passé trente ans, on sait avec quelle' force elles s'en emparent. M"^*^ D*** prit au sérieux sa liaison avec M. de F***. Douée d'une sensibilité exquise , elle mit toute sa vie dans cet amour. Elle ne s'aperçut pas, la pauvre femme, que son amant , à qui les protestations n'avaient rien coûté pour la séduire, n'avait jamais songé à l'aimer sérieusement. Elle eut la naïveté de croire que cet homme, qui lui demandait de se donner à lui , la voulait tout entière. Il avait dit : Je vous aime ! et comme elle n'avait
pns compris que cela voulait dire loul bonncitieiil : Je vous désire ; elle , qui aimait de tout son cœur, s'éiail donnée corps et hmc.
Mais cette âme et ce cœur, si pleins d*amour cl de tendresse, c'était ce dont M. de F*** se souciait le moins. Dès que la possession, celte réalisation suprême de tous les désirs, qui atlaclie riiomme (pii aime véritablement, eut rassasié la fausse [lassion de M. de F***, tout fut dit pour lui, et il ne songea plus qu'aux moyens de se débarrasser d'une liaison qui lui pesait. Pour la l'orme, ou par désœuvrement peut-être, il ne rompit j)asbrus(iuemenl avec M""® D*'* qui, dans le temps où son amant ne cherchait qu'un prétexte pjausible de rciraile , tomba malade , peutêtre de cliai,Min ; car, bien qu'elle fût à mille lieues de deviner tout ce qui la menaçait , elle s'était bien aperçue du refroidissement de M. de F"*, l/amourvrai ne se trompe pas : etquelque soin que prenne un homme qui tronque une femme ou une femme qui trompe son amant, il y a , au fond du cœur que l'on trahit , une voix qui trie : On ne l'aime plus!
M"'" D"* avait deux filles : rainée pouvait avoir dix-sept ans, et l'autre seize. Quand M. de F*" eut assez de M'^" D**' , il s'aperçut avec élonuement que M"" D*** l'aince était une ravissante personne. Je l'ai dit tout à l'heure : les uia\in)esdu monde sont si liorrihlcsqu'un homme, (jui a la préteniion non contestée de passer pour homme d'honneur, se laisse aller parfois à des actions que le monde, il est vrai, n'a jias le lâche courage de glorifier, mais qui passent inaperçues ou pour le moins excusées, puisque ceux qui s'en rendent coupables n'en portent point le châtiment. En voici un bien triste exemple.
Ce serait profaner le mot que de dire que M. de F"* devint amoureux de M"" D*". Il faut se borner à dire qu'il la désira. Il ne songea pas un instant à ce qu'il y avait d'incestueux et de criminel dans ce désir. Il ne vil |>as (jue chercher à déshonorer une jeune fille pure, qui était la fille de sa maîtresse, était une action doublement hideuse. Cette jeune lille, qu'il aurait dû proléger contre toute tciilative de séduction , il pensait ù la séduire, il allait tromper deux femmes.
— iC(i —
à la fois , el ces femmes, c'étaient la mère el la fille !
C'est le comble de la démoralisation ! on frémit quand on pense aux raisonnements monstrueux par lesquels un homme, qui médite une pareille chose , s'encourage à la tenter et calcule les chances de succès. Il espère qu'elle aura profilé de l'exemple donné par sa mère, el qu'elle croira pouvoir se permettre une chose que sa mère s'est permise. Si la chaste jeune fille n'a rien vu de ce qui se passait, si la faute de la mère est restée un mystère pour celle ignorance virginale, il saura bien s'arranger de manière à ce que cette incertitude disparaisse; et si, pour arriver à déshonorer la fille, il n'y a d'autre moyen que de l'instruire du déshonneur de sa mère, il déchirera le voile et lui fera voir ce que c'est que le vice.
M. de F*** donc , résolut de posséder cette jeune fille qui était presque sa fille; il n'épargna rien de ce qu'il savait si bien mettre en usage. Jamais conquête ne lui avait coiité tant de soins; jamais, aussi, conquête n'avait mieux mérité les
efforts qu'il faisait pour réussir. M'"' D*** était ravissante. La pauvre petite ne tint pas contre les savantes séductions de l'homme à bonnes fortunes. On lui dit tant, et de si douce manière, qu'on l'aimait, qu'elle laissa aller son jeune cœur à la pente qui l'entraînait. Si elle ignorait que M. de F*** fût l'amanl de sa mère , la pauvre enfant n'est qu'à plaindre ; mais , hélas ! si la lactique du séducteur a jugé à propos de l'instruire; si, même, il n'y a pas eu besoin qu'il prît cette peine, si elle savait à quoi s'en tenir à cet égard , sans doute M. de F*'* n'en est pas moins coupable, mais pourquoi n'a-t-elle pas eu horreur de lui ?
Comme je l'ai dit, M'^® D*" était malade; sa maladie n'était pas très grave , bien qu'elle l'obligeât à garder le lit. Peut-être , je le répète, s'était-elle déjà aperçue que M, de F**' ne l'aimait plus , et celte découverte était-elle la cause de ses souffrances. Mais elle ne savait rien de ce qui se passait.
Ce qui se passait était fort grave. Les séductions de M. de F*** avaient été leurlrain , et la
lêle de M"« D*** l'aînée éU\h toul à fait lournée. Elle aimait M. de F*** comme on aime à dix-sept ans, c'est-à-dire follement, avec abandon, sans arrière-pensée , peut-être sans beaucoup de conscience de ce que Ton fait, uniquement pour obéir au vœu de la nature qui nous dit : Il faut aimer. Il y a un grand charme dans ces amours de jeunes filles ; mais tout leur charme est dans leur fraîcheur , et il ne faut y toucher qu'avec précaution et d'une main pure et légère. C'est une détestable cruauté que de venir les prendre brutalement pour les briser sous une grossière étreinte. M. de F'**, à ce qu'il paraît, voulait se donner la joie de faire la double expérience que Ton éprouve à briser à la fois un cœur qui commence et un cœur qui finit ; la fleur qui s'ouvre et le fruit qui mûrit.
M"^ D**' l'aînée était donc folle de M. de F**"^ ; la maladie de M""® D " parut à celui-ci une excellente occasion pour obtenir de la pauvre enfant toul ce qu'il en désirait. 11 sembla redoubler d'attentions pour la mère , et ne sortit plus de la maison.
Un soir, M"^ D**' , qui commençait à aller mieux , avait demandé que Ton baissât ses rideaux pour reposer un instant. Elle dormit à peu près une heure. Au bout de quelque temps elle s'éveilla. Machinalement elle souleva son rideau, mais elle le fit si doucement que les personnes qui étaient dans la chambre ne l'entendirent pas. Elles étaient toutes si occupées ! M""® D*'* se lève sur son séant , se frotte les yeux pour s'assurer qu'elle n'est pas la proie d'un songe, puis jetant un cri perçant elle se laisse retomber sur son oreiller.
Les acteurs de la scène muette dont elle avait été lémoin furent épouvantés de ce cri qui leur apprenait qu'ils étaient découverts. Il y avait de quoi. Voici ce qu'avait vu M™^ D**'*
Dans un coin de la chambre M"® D*** était assfse dans un grand fauteuil : ses pieds étaient appuyés sur un coussin de velours sur lequel s'élail agenouillé M. de F*** ; il tenait entre ses mains les deux mains de M*'*' D*** qui avait son front appuyé sur l'épaule de ce don Juan en frac. A deux pas de sa mère malade ; cette jeune fille , (jue lesouftle empoisonné avait déjà corrompue,
D'sBUiSTKS. — 4. IS
avait Tair aussi tranquille , aussi calme aux bras de son amant , que si elle eût accompli l'acte le plus édifiant du monde.
Dans un autre coin M^'® D***Ia cadette répondait , à la clarté d'une lampe voilée , comme on en met dans les chambres de malade , à une lettre que venait sans doute de lui remettre M. de F***. En effet , les deux sœurs ne se quittant jamais, M. de F*** avait trouvé charmant de perdre ces deux jeunes fdles à la fois. M''^ D*** la jeune était un cerbère qui le gênait ; il lui avait jeté un amant comme on jette un os à un chien de garde pour l'occuper. Un de ses amis avait bien voulu se charger de cet honorable emploi , et les choses marchaient à souhait.
Au cri de M™® D***les deux jeunes filles se levèrent précipitamment. M, de F*" abandonna son coussin de velours , et , sur un mot de l^iie £)*** Vaînée , s'esquiva sans prendre congé.
Le lendemain il eut l'audace de se présenter chezM'"«D"*.
c Ces demoiselles ne reçoivent personne , lui dit le concierge.
— Mnis, dilM. deF***, comment va i\i™^D*'*?
— Ah ! fil le concierge , monsieur ne sait pas?...
— Non , dit M. de F**' ; qiry a-t-il ?
— Madame est morte tantôt à trois heures , » dit le concierge.
M. de F*'* pâlit et se relira en silence. Celait , après tout , un galant homme , qui n'avait pas inventé ces b.orribles maximes , mais qui se laissait aller à vivre comme on vit dans le milieu où il se trouvait. Je crois volontiers qu'il se reprocha son crime... pendant deux ou trois jours.
Oui, il avait tué sa maîtresse en lui donnant sa fille pour rivale ; celle jeune fille de dix-sept ans avait tué sa mère en lui prenant son amant. Quel spectacle en effet pour celle pauvre femme î d'un même coup d'œil elle avait vu ses deux filles perdues ! perdues par son amant ! Douze heures après celte terrible révélation elle était morte !
Ceci a-t-il besoin de commentaire ?
Tout le monde n'a pas la force de mourir du coup, comme la pauvre M*"^ D***. Mais, soyez
tranquille, il y a cent façons de mourir ; quand la douleur fait défaut, on se lue, voilà tout : le résultat est le môme.
M™^ V*** avait une sœur qui s'appelait M™» de B**'. M. M"\ qui était Tamant de M»"* T'\ voulut aussi se passer la fantaisie de M'"® de B***. Il y parvint; mais, soit que la chose fûtdiflicile, soit qu'il n'eût pas encore assez de M"® V***, il ne rompit pas avec celle-ci, et partagea, non son amour, il n'en avait ni pour Tune ni pour l'autre, mais son temps entre les deux sœurs.
Un jour M'"^ V*** vint chez M. M*** qui, étant garçon, pouvait sans inconvénient la recevoir chez lui. Il était ahsent. Le valet de chambre, qui savait que M""^ V*** avait le droit de parler en maîtresse du logis, ne put s'opposer au désir qu'elle manifesta d'aUendre M. M*'*. 11 l'introduisit dans l'apparlement. M""" V*** était jalouse à l'excès, mais elle n'aurait jamais songé à l'être de sa sœur qu'elle aimait tendrement, quoique celle-ci payât fort mal la tendresse de M"" V** puisque, élant sa confidente, elle était devenue sa rivale. La pauvre M"'^ V***, pour passer le
temps, se mit à faire de la musique. Er» ouvrant le piano elle aperçut, dans un coin, un petit billet qui avait tout l'air d'un billet de femme. Klle s'en empare, et croit qu'elle devient folle en reconnaissant l'écriture de sa sœur. D'abord elle veut douter; mais se fût-elle trompée à l'écriture, elle ne peut, en lisant le billet, se faire illusion. Voici ce qu'il contient :
« Ma sœur et mon mari vont demain passer
a la journée à la J*'*, arrangez^vous pour ne
« pas être de la partie. J'ai déjà pris mes me-
« sures pour ne pas en être; je serai chez vous
« avant midi. Ne me dites donc jamais que je
« ne vous aime pas autant qu'elle. Je la haïrais
i de tout l'amour que j'ai pour vous. »
Le doute n'était pas possible; M"*^ de B*** était en effet venue la veille chez M™^ V*** pour lui annoncer qu elle ne pourrait pas aller avec elle le surlendemain, et cette partie de la J*** était précisément ce qui amenait M""^ V*'* chez M. M'**.
M'"« V*** sentit sa tête se perdre. Celte double îrahisou de son amant et de sa sœur l'accablait. Elle prit tout à coup une terrible résolution.
Elle écrivit au bas de la lettre de M'"^ de B***:
« Ma sœur se trompe, Henri ; elle ne vous « aime pas autant que moi. »
Elle prit une enveloppe , y enferma la fatale lettre , la cacheta , et sortit après l'avoir remise au valet de chambre.
A son retour, M, M*** lut la terrible apostille; le caractère de M™^ V*** lui était connu. 11 frémit à la pensée de ce qui pouvait arriver, et courut immédiatement chez M™® V***.
Quoiqu'il fût près de dix heures du soir, elle n'était point encore rentrée. M. M'** alla chez M"^de B***; elle n'avait pas vu sa sœur. Il lui fit voir la lettre. M™^ de B*** conçut les mêmes craintes que lui, e.t le renvoya à la recherche de la malheureuse femme qu'ils avaient tuée peutcirc.
Le lendemain , des pêcheurs trouvèrent près de l'île des Cygnes le cadavre d'une jeune femme mise avec élégance. C'était celui de M"^^ V'**, qui, en quittant la maison de M. M**\ était allée se jeter à Teau.
Le soir du même jour, les mêmes pêcheurs, à la même place, trouvèrent un autre cadavre de jeune femme ; comme celle du matin, elle était vêtue avec recherche.
L'un des deux hommes qui la retirèrent de l'eau dit à l'autre :
€ Dis donc, frère , ne trouves-tu pas qu'elle ressemble à celle de ce malin ? »
En effet, elle pouvait lui ressembler, car ce second cadavre éiait celui de M"^ de B***, qui, s'imputant, non sans raison, la mort de sa sœur, s'était chargée elle-même du châtiment et était venue mourir de la même mort à la même place.
Comme, au point de vue du monde, le suicide louche de plus près à l'assassinat réel que l'assassinat moral dont il a été question , le monde s'émut un peu plus de cette affaire qu'il ne s'émeut d'ordinaire pour de6 histoires de ce
genre. M. M**' fut obligé de voyager pendant quelques années.
Un jour, quelques compères se hasardèrent à dire:
< Ce pauvre M**% on n'entend plus parler de lui .
— Bah ! releva un autre compère , nous le peverrons! »
Après quoi , on laissa encore passer deux ou trois mois; puis M. M*** revint un beau matiu, prit une figure de circonstance ; enfin , au bout de six mois, il n'y paraissait plus ; ou bien , si Ton se souvenait encore de sa triste aventure , c'était pour en parler comme le fit une fois un habitué de Torloni.
Un étranger , à qui l'on racontait , entre deux verres de vin de Champagne , l'histoire lugubre de M. de F*** et de M""® D**\ fut assez mal appris pour dire naïvement:
« Mais savez-vous bien que c'est épouvantable , ce que vous me racontez là?
— Bah ! dit un des auditeurs, et si vous saviez rhisloire de M*** ! c'est bien autre chose : il a fait coup double! >
Le mol, à pari riiorreiir qu'il inspire, rappelle la réponse du général l/*' à son aide de camp. Le général élail manchot, et, comme sa réponse le prouve, sa verlu dominante n'était pas la propreté. Il avait un aide de camp qui , de peur qu'il n'oubliât la chose, s'était chargé de lui laver sa main de temps en temps.
Un jour l'aide de camp, qui trouvait probablement que ce ne serait pas un luxe exagéré de laver celle bienheureuse main, lui dit :
« Mon général, si nous lavions votre main? >
Le général regarda sa main plusieurs fois, puis la remit dans sa poche en disant :
« C'est bon, c'est bon! elle n'est pas bien sale : si tu voyais mes pieds, c'est bien autre chose! I
Quoique la porte par où je me suis tiré de ces histoires funèbres ne soit pas bien délicate, je rends grâces au souvenir du brave général L*" qui m'a aidé à sortir de ce bourbier sanglanl où jo m'étais laissé entraîner.
Puisque nous en avons fini avec ces vilaines horraurs, et que grâce à la iratisition un peu
hasardée de la main du général L***, nous avons le droit de rire un peu, je vais vous raconter une assez drôle d'histoire qui est arrivée à M. de B**\ le mari de la pauvre M'"® deB***, qui se tua pour expier la part qu'elle avait dans la mort de sa sœur.
Avant son mariage, M. de B*** était ce que Ton appelle un mangeur de cœurs. Il était assez bien tourné, quoique plus tard il soit devenu fort gros ; très-gai et assez spirituel, bien qu'en grossissant il ait épaissi au moral comme au physique; enfin, il était toujours disposé à rire et à se divertir ; ce qu'il trouvait toujours occasion de faire, parce qu'il était lui-même très-divertissant.
Un soir, il y avait eu un souper d'hommes, où se trouvaient quelques actrices à la mode. Après le souper, survint une très-jolie femme que M. de B*** ne remarqua pas, occupé qu'il était à une partie de bouillotte assez chèrement engagée. Il se leva enfiii : il venait de perdre quelques centaines de napoléons.
« B'**, lui dit un de ses amis, connais-tu Clarice?
— Belle demande l répondit brusquement M. de B*** qui, quoique beau joueur, avait de riiumeur pour un coup piquant qui Tavail décavé.
— Boni dit celui qui lui avait adressé la parole, on dirait que lu as élé son amant !
— On ne dirait que la vérité, dit M. deB***.
— Êies-vous bien ensemble? continua le questionneur.
— Non, dit B***. Je ne lui reparlerai de ma vie. J'ai l'ail une découverle qui m'en a détaché ];our toujours. Si lu savais ce que c'est!...)
Tout le monde se regarda. En même temps la jolie femme, qui était entrée pendant que B*** était à la bouillotte, traversa rapidement le salon, et dit tout bas à M. de B**'.
« Monsieur , je voudrais vous dire un mot. >
B*** resta stupéfait. 11 ne connaissait pas celte femme ; mais, comme elle était charmante, il se laissa entraîner dans la chambre voisine.
c Monsieur , lui dit la belle inconnue avec une volubilité qui empêcha B*** de répoudre un seul mol, je ne sais pourquoi vous prétendez m'avoir eue pour maîtresse , et pourquoi surtout
vous cherchez à me nuire auprès des personnes qui sont ici. Si vous me trouvez jolie, demandezmoi ce que vous voudrez , je ne vous le refuserai pas ; mais, au nom du ciel, ne dites pas ce que vous alliez dire...
— Mais, madame, dit B*** qui ne comprenait rien à ce discours...
— Mais, monsieur, interrompit la belle brune sans le laisser achever, que vous ai-je fait? Vouez-vous être mon amant ? je ne demande pas mieux : mais, je vous en conjure, gardez le silence. »
En parlant ainsi, el!e avait ses beaux yeux pleins de larmes. B*** eût été au désespoir de l'affliger. Il lui prit la main, et allait lui expliquer qu'en parlant d'une autre , ce n'était pas d'elle qu'il avait cru parler. Mais elle ne lui en laissa pas le temps .
« Voilà qui est convenu, dit-elle ; je vais coutirmer vos paroles , dire que nous nous sommes entendus , que vous ne m'en voulez plus , et ce soir, monsieur , si cela vous convient, j'accepte votre voiture pour rentrer chez moi. »
Clarice élail trop jolie pour que M. de B*** refusât la bonne aubaine qui se présentait par suite d'un quiproquo qu'il avait été sur le point d'expliquer, ce qu'elle ne lui avait pas permis de faire. !1 lui baisa la main , lui jura la plus grande discrétion , et ils rentrèrent tous deux , Clarice très-beureuse du marcbé qu'elle venait de faire, B*** non moins joyeux de sa conquête.
Mais il ne tarda pas à faire des réflexions qui vinrent empoisonner la joie qu'il éprouvait.
« Que diable , se dit-il , peut être ce secret que celle belle Clarice lient si fort à ne pas voir révéler? La mienne n'eût pas fait tant de façons; je crois qu'elle n'eût pas donné dix sous pour que l'on ne dît pas devant toute la terre qu'elle me trompait avec son porîeur d'eau. JMais celle-ci? qu'y a-t-il sous jeu? Cela m'inquiète. »
Cependant, quand il faisait réflexion que le prix mis au .silence qu'elle réclamait était justement sa possession même , il ne pouvait croire que ce fût quelque difl'ormité physique ou quelque infirmité qu'elle tînt à cacher.
L'heure de se séparer arriva ; Clarice , fidèle
b'abbivstèç, — 4. 16
à sa promesse , prit le bras de M. de B'** , et personne ne douta que B*" n'eût dit la vérité ; mais , pensait-on , Clarice se sera expliquée , et il est satisfait. Plusieurs hommes, d'ailleurs, savaient à quoi s'en tenir sur ce qu'était M'^® Clarice, et ils avaient combattu généreusement les suppositions que les femmes présentes s'élaienl empressées de faire sur le secret de Clarice.
Quand M. de B*'* arriva chez M"® Clarice , il n'était pas fort à son aise. La belle fille renvoya immédiatement sa femme de chambre , et pria obligeamment M. de B*'* de lui en servir.
< Nous y voilà , pensa celui-ci ; quand nous allons être lêle-à-têie , elle va me faire un aveu : c'est dommage , elle est bien jolie ! *
Il aida Clarice à se débarrasser pièce à pièce de ses ajustements. Il vil tout de suite qu'il avait affaire à ce que l'on appelle une bonne fille. Celle Clarice se destinait à l'Opéra , où du reste elle n'est jamais entrée ; je ne sais par quel hasard B*** ne la connaissait pas môme de nom.
A mesure qu'il s'acquittait de l'emploi dont on l'avait chargé , plus il acquérait la preuve que
M'** Clarice n'avait aucune difformité dont elle pût tenir à faire mystère. Il avait achevé ses fonctions ; déjà elle n'avait plus sur elle que le dernier vêlement , lorsqu'elle lui dit :
< Auriez-vous la 'bonté , monsieur, de me donner ce qui est sur ce fauteuil ? »
B*** ne vit sur le fauteuil qu'une jolie chemise de batiste garnie de valenciennes. 11 alla la chercher, et comme il la rapportait , Clarice laissa tomber, par raégarde ou à dessein , le vêtement que devait remplacer celui que tenait M. de B***, el celui-ci resta en contemplation devant la plus belle créature qui se pût imaginer. Son admiration le cloua sur la place, et, comme on le pense bien , M^^^ Clarice ne perdit pas à cet examen consciencieux.
< Diable , se dit B*** pendant qu'elle passait le vêtement qu'il lui avait enfin donné, puisque ce n'est pas quelque défaut de nature , qu'est-ce donc ? >
Il ne songea cependant pas à reculer ; Clarice était si belle , si gaie , si avenante , si pleine de charmes, que M. de B*** ne pensa plus qu'au
bonheur de posséder une si belic créature , sans s'inquiéter du reste.
Pendant quelques jours il ne sut s'il devait se féliciter de sa conquête ou déidorer la faiblesse avec laquelle il avait accepté le pacte qu'on lui offrait. Enfin , au bout de quinze jours , ne pouvant deviner ce que pouvait être le fameux secret qu'il n'avait garde de trahir, puisqu'il ne le connaissait pas, il se détermina à tout avouer î\ Clarice, qui , du reste , avait eu à se louer de sa libéralité.
Clarice , quand il lui en paria , reprit son air sérieux ; il revit dans les yeux de la pauvre fille les larmes qu'il y avait remarquées le soir du souper. Et quand elle l'entendit lui dire qu'il ignorait ce secret :
€ Dieu soit loué! dit-elle» ignorez-le toujours! 1
Six mois de bons procédés firent cependant sortir ce secret du cœur de Clarice. Depuis le premier jour, l'idée fixe de B*'* avait été de le connaître.
« N'est-ce que cela, dit-il? les enfants ne
sont pas responsables des ac lions de leurs parents. >
Le secrel de M'^® Clarice était tout bonnement que son père était aux galères.
IG
Uiic éducation philosophique en Espa(jnc, ù la fin du xviiie siècle. — • Emigration en France. — Un homme digne d'être aimé. — Les passions politiques. — L'ennui d'un cœur vide. — L'amour tardif. — Tout pusse! — Rien d'impossible. — Une parole tenue. — Vengeance. — Récompense. — La provocation. — Le duel à mort. — Le poison.
Il y avait sous Tempire , à Paris , une trèsbelle personne qui était d'une excellente famille espagnole. Je ne la désignerai que sous le nom de Nieves (i). La beauté de Nieves était remar-
(1) Abréviation de santa Maria de las nieves , sainte Marie des neiges. Doloves , concepcion , sont des ellipses de la même
quaWe, quoiqu'elle eût, à l'époque dont je parle, un peu plus de trente ans. Sa destinée avait été assez singulière. Orpheline à Page de dix ans, elle avait quinze ans à peine quand la révolution française éclata. Une Espagnole à quinze ans est plus avancée qu'une fenune de nos climats ne l'est à vingt. En outre, le tuteur de Nieves était un chanoine régulier de Séville, lequel avait reçu deux ou trois fois l'avis charilable de prendre garde à l'admiration qu'il manifestait pour Voltaire , Rousseau et tous les philosophes du xvni^ siècle ; c'était lui qui s'était chargé de réducation de sa pupille, ce dont il était parfaitement capable comme savoir , mais à quoi il n'entendait rien sous le rapport le plus essentiel, c'est-à-dire l'éducation morale. Nieves à quinze ans était un prodige de science et de beauté ; et, comme elle sentait, par instinct sans doute, que le pédantisme enlaidirait la beauté même, il était impossible de s'apercevoir qu'elle
nature. Je crois que Mna» la ducîjc»se de Frioul, qui est M''^ itf Hcrvas, s'appelle Nieves.
connaissait le latin , ie grec, toutes les langues vivantes ; qu'elle avait lu les philosophes de Tanliquité dans Toriginal, eî, qu'elle aurait tenu tête à tous les encyclopédistes du monde. Il était uo peu moins difficile de s'apercevoir qu'elle ne croyait pas plus à Dieu qu'au prêtre Jean, quoique, en vraie Andalousc, elle observât scrupuleusement les mille et une pratiques inventées par la superstition espagnole. Bref, Nieves était, comme on devait l'aîtendrc deTéducation qu'elle avait reçue , un composé d'athéisme et de bigoterie , de science littéraire eî d'ignorance des choses du monde, qui faisait d'elle une créature charmante, très-agréable à fréquenter, mais dont un homme sensé n'aurait pas voulu faire sa femme pour cent mille livres de renies.
On ne s*étonnera donc point que l'explosion de la révolution française ait eu toutes les sympathies de Nieves et de son tuteur. Le chanoine ne tenait que médiocrement au genre de vie qu'il menait en Espagne; il avait la manie d'écrire, et sa verve était contenue par la crainte de l'inquisition , qui avait déjà mis à Vindcx un petit
livre qu'il avait publié. Il embrassa avec joie la proposition que lui fit Nieves de réaliser leur fortune et d'aller s'établir en France, car, à cette époque, bien des étrangers, à qui pesait le despotisme de leur patrie, avaient eu la pensée d'émigrer, pour venir saluer dans son berceau h liberté naissante, avant que les excès de celte liberté ne forçassent les enfants du pays où elle était née à émigrer sur la terre étrangère, pour sauver leur tête menacée.
Nieves et le chanoine vinrent donc s'établira Paris. Nieves se montra une des plus ardentes admiratrices des nouvelles idées; son tuteur, qui avait un mérite réel, s'était lié avec quelquesuns des hommes les plus distingués de l'époque. Il voyait peu de monde, mais les personnes qu'il recevait étaient choisies : Nieves, qu'il aimait comme une fille, lui avait demandé en grâce de ne pas étendre beaucoup ses relations ; elle avait horreur des nombreuses réunions. Leur société se composait donc de douze à quinze hommes de mérite.
Nieves était d'une nature ardente , mais le
côlé tlomiiiaiU de son caractère élaii une exlrème fierté. Élevée dans les principes les plus indépendants, elle eût trouvé tout simple de prendre un amant, et celui qui l'avait formée à sa doctrine n'aurait pu le trouver mauvais ; mais la fierté de cette singulière jeune fille lui tenait lieu de vertu.
« Je veux bien me donner, disait-elle parfois avec celte liberté de langage, fruit de son éducation à TEmile, mais à celui qui m'aura méritée. Je sais ce que je vaux.
-^ Mais, lui dit un jour Barbarous, à qui elle développait ces principes à cet égard , si vous aimiez?
— Si j'aimais, dit la fière Andalouse, Thomme que j'aimerais serait digne de moi.
— Peul-élre, reprit Barbaroux en souriant.
— Je comprends ce que vous voulez dire, dit INieves : selon vous, l'amour est aveugle et peut faire un choix indigne dont on ne puisse se défendre. Quoique je ne sois pas de cet avis, j'admets celte manière de voir. Eh bien ! cola ne change rien à ce que je disais : l'homme que j'ai-
nierais m'aurait méritée par Tamour que j'aurais pour lui. I
Il est bien certain que, dans cette singulière organisation, c'était la grandeur qui remportait. Quand la révolution prit un caractère plus sombre, Nieves gémit sur les souffrances de sa nouvelle pairie ; mais son esprit, largement taillé, comprit que peut-être tant de mal était nécessaire, et elle ne gémit qu'en silence. Comme la femme n'abdique pas sa nature , elle pleura sur toutes les victimes, mais elle pleura surtout sur les hommes dont elle avait été l'amie. Elle pleura sur les Girondins, quoique plus d'une fois, après une longue conversation avec quelques uns d'entre eux, elle se fût écriée, en se trouvant seule avec son tuteur :
« Ah! ce ne sont pas là de vrais républicains ! t
Elle avait compris ce que bien des gens veulent nier aujourd'hui : à savoir que Vergniaud , Barbaroux et les autres, ne parlaient de république que pour abolir la royauté qui les gênait, et arriver eux-mêmes au pouvoir.
Quand elle vit tomber Danton, Camille Desmoulins, puis Robespierre, Sainl-Just, toute la montagne enfin, elle vit que c'en était fait de la république, et elle se prit d'un profond dégoût pour les passions politiques. Elle retourna à ses livres, et vécut isolée avec son tuteur, qui réparait le temps perdu , en faisant paraître tous les mois un petit livre plein de maximes philosophiques, dont il était farci depuis trente ans, mais qui passaient parfaitement inaperçues, parce que depuis six ou sept années on avait fait en France bien d'autre philosophie , on avait reculé les bornes du doute bien autrement loin que là où les encyclopédistes les avaient portées.
Nieves commença bientôt à regretter sa belle Andalousie; tout ce qui touche à la vie extérieure frappe toujours les femmes d'une manière plus certaine que nous autres. Quand Nieves se promenait sous les arbres des Tuileries, si, par malheur, le souvenir de la Vega de Grenade lui revenait en tête , elle ne pouvait plus voir ce pauvre jardin qu'avec horreur, et elle se sauvait en pleurant dans sa chambre, où, disait-elle,
s'iBRiHTÈS, i. 17
elle irélail pas en prison coninie dans cet élroit espace qui affecte les airs de la nature ; elle en avait alors pour quinze jours. Le bon chanoine se désespérait, et, ne songeant pas que le projet qu'il proposait pourrait lui coûter la tête , il lui disait :
« Mon enfant, si lu l'ennuies, nous retournerons à Séville. i
De retourner à Séville, il n'y avait pas à y penser. Nieves le savait; elle souriait à son tuteur, essuyait ses beaux yeux, et, lui prenant la main :
« Ce n'est rien, disait-elle, cela passera; mais si vous saviez comme je m'ennuie ! >
11 n'était que trop vrai , elle s'ennuyait. Mais pourquoi s'ennuyait-elle? Il semble que l'étlucaiion que lui avait donnée son tuteur devait avoir au moins cela de bon de la mettre à l'abri de l'ennui ; car, comme le disait un homme que j'aime beaucoup, et qui ne manque pas d'esprit cl d'inslruciion , à un homme très-ennuyeux et qui lui disait :
« Ne vous ennuyez- vous pas tout seul?
— Non, dii riiomme dont je parle ; on m'ennuie quelquefois, mais je ne m'ennuie jamais (i). »
Pour en revenir à nos moulons, Nieves s'ennuyail, bien qu'elle eût la tête pleine d'excellentes choses; c'est que, quelquefois, ce n'est pas du vide de l'esprit que vient celte mélancolie qui assombrit l'âme ; c'est du vide du cœur, et le cœur de Nieves était vide. On se rendra difficilement compte qu'une Espagnole de vingt-cinq ans, qui avait en outre reçu l'éducation ultralibérale qu'avait reçue Nieves, n'eût pas encore aimé. Je ne me charge pas d'expliquer toutes les bizarreries que je rapporte ; le fait est positif, c'est tout ce qu'il me faut.
(1) Je ne puis résister à la teiilalion de rapporter ici un niot charmant de mon spiritnel ami Ausone de Cliancel, l'auteur du joli poëine de Mark. Un lioinme très-sot, et parfaitement t'nnuyenx, lui dit un jour : Je m'ennuie. — El moi aussi , lui «lit M. de Chanccl. — Ah! dit le sot, vous vous ennuyez aussi? — Pas du tout, lui dit Chancel, j'ai dit : et moi aussi.
Je ne connais rien de plus propre à réconcilier avec les calembours que ce jeu de mots si plein de finesse, à l'aide duquel l'homme d'esprit disait sans grossièreté à une bête : Qu'est-ce que cela me fait que vous vous ennuyez? vous m'ennuyez bien davantage.
Nicvcs rencontra sur sa route un liomme à peu près de son âge dont elle devint éperdûment éprise, et dès lors elle perdit cette mélancolie qui la minait en secret. Elle retrouva toute sa force et toute son énergie pour aimer. Nieves avait inventé la femme libre ; elle aima M. de L*** et se donna à lui, sans remords, sans ostentation , sans avoir Tair de lui faire un sacrifice. M. de L*** Taimait véritablement, et l'on peut dire que rarement on vit deux êtres plus heureux qu'ils ne le furent l'un et l'autre pendant plusieurs années.
Nieves avait mis toute sa vie dans cet amour. L'ardeur que la nature avait mise en elle, et qui avait couvé si longtemps sous la cendre d'une existence factice, se développa tout à coup avec une violence d'autant plus grande, qu'elle avaii été plus comprimée. Bien des hommes cherchaient à lui plaire ; elle faisait à peine aiiention à eux : elle aimait Arthur de L'**, que lui importait le reste de la terre ?
On comprendra facilement que cet amour sans bornes fut jaloux à l'excès. Comme elle eût
mieux aimé mourir que de tromper son amant, elle eût aussi mieux aimé le tuer que de le voir infidèle. Pendant plusieurs années, Arthur, qui avait tout ce qu'il fallait pour apprécier le mérite de cette femme charmante, Tavait aimée d'un amour sincère , et la jalouse Espagnole n'avait pas eu à se plaindre de lui.
Mais (le mol est célèbre) tout passe ! Pauvre nature humaine ! tout passe, en effet ! la douleur et la joie, Tamour, la haine elle-même, tout j)as8e, tout s'éteint ! Quelques organisations d'élite ont beau protester contre cette triste maxime, il faut bien l'avouer, tout passe ! Est-ce un mal ? est-ce un bien? Dieu, qui a fait celte loi, pourrait seul nous dire s'il a voulu en faire un châtiment ou un bienfait.
M. de L***, qui peut-être n'était pas une organisation d'élite, sentit un beau matin que son amour était du nombre des choses transitoires. Peut-être fût-il demeuré constant, s'il n'eût rencontré une charmante personne dont il devint amoureux. Cinq ans plus tôt, il l'eût vue avec indifférence, parce que alors il aimait Nievcs de
toute son ame ; mais les temps ciaient bien changés ! Bref, M. de L*" devint fou de M"« N***; et, tout en prenant les précautions nécessaires pour cacher son dessein à Nieves , il demanda en mariage celle qui lui avait inspiré ce nouvel amour.
Comme il était homme d'esprit, il sut s'arranger de manière à ménager , comme on dit , la chèvre et le chou. Nieves, que Ton pouvait bien appeler la chèvre, n'eut pas le moindre vent du chou que son amant se préparait à lui substituer. Et le pauvre chou, qui n'avait jamais entendu parler de la chèvre (car bien que Nieves, malgré ses allures libres , fût du monde , elle n'avait qu'un cercle très-restreint de connaissances), n'eut pas même besoin de demander à M. de L*** le sacrifice qu'il se préparait à lui faire.
Un peu avant cette époque, un jeune homme plein d'imagination, quelque peu poète, et sur lequel la splendide nature de Nieves avait fait une impression profonde, devint passionnément amoureux d'elle , et la supplia de recevoir son
nom. Nieves, qui avait vu du premier coup d'œil qu'elle n'éiait pas l'objet d'une fantaisie pour M. S*'*, ne le traita pas comme elle avait coutume de traiter ceux qui lui faisaient des déclarations, à qui, le plus souvent, il lui arrivait de rire au nez pour toute réponse. Elle dit tranquillement à M. S*** qu'elle ne pouvait être ni sa femme , ni quoi que ce fût , excepté son amie , par l'excellente raison qu'elle avait un amant. < Je le sais, lui dit M. S***, c'est M. de L***.
— Pourquoi me faites-vous donc votre demande , dit Nieves ; voudriez-vous que je le trompasse? ou voudriez-vous être trompé?
— Mais, dit M. S***, si vous deveniez libre î
— Jamais, dit Nieves avec cette énergique vivacité des femmes de son pays : la mort seule nous séparera ; et s'il meurt, je mourrai.
— Laissez-moi espérer, continua S***.
— Quoi donc? reprit Nieves : que je l'oublie ! Vous me connaissez assez pour ne pas y compter, continua-t-elle en souriant ; et quant à lui, oh ! je suis sûre d'Arthur. »
Ces derniers mots avaient été prononcés d'un
ton sérieux; Nieves, en disant : Je suis sûre d'Arlhur, avait pâli tout à coup, et TEspagnoIe tout entière se révélait dans ce peu de paroles.
M. S**% qui était un galant homme, continua à voir Nieves, mais jamais il ne lui dit un mol de son amour. Seulement, une fois, dans une conversation générale, M. de L*** ayant dit qu'il était des choses que Ton ne pouvait .s'empêcher de refuser à un amant ou à une maîtresse, quel que fût l'amour que Ton eût dans le cœur , M. S*** se leva» et, d'une voix émue, dit en regardant Nieves, quoique sans affectation :
« Pour moi, je le jure sur l'honneur, quelle que soit la demande que me ferait une femme que j'aime, je n'hésiterais pas à obéir. >
Nieves fut frappée du ton avec lequel le pauvre garçon avait dit ces paroles. Elle le remercia d'un regard que lui seul put saisir. S*** tressaillit jusqu'au fond du cœur sous ce regard magnétique, quoiqu'il ne pressentît pas tout ce qu'il renfermait pour l'avenir.
Je ne sais si ce fut cette conversation qui détermina la jalousie de Nieves, ou si la conduite
nécessairement plus froide de M. de L*** lui donna les premiers soupçons; le fait est que, dès le lendemain, elle le fit épier, et que, très-peu de jours après, elle avait acquis la certitude que M. de L*** allait se marier.
Les femmes espagnoles portent , dit-on , un poignard à leur jarretière , ce qui prouverait qu'elles en jouent dans l'occasion. Je ne sais ce que feraient ces dames qui, en tout cas, n'ont pas tué ceux qui ont vu les susdits poignards, puisqu'ils en ont parlé ; mais ce qu'il y a de positif, c'est que , malgré son organisation puissante, Nieves ne pouvait pas voir une arme quelconque, à plus forte raison, une goutte de sang, sans frissonner. Du temps de la révolution, elle parlait des exécutions , comme l'aurait fait un homme politique ; mais elle serait morte si elle eût été obligée d'assister à une seule. C'est cette disposition physique qui explique comment , en apprenant le mariage de son amant, elle n'avait {)as pris un poignard pour en frapper sa rivale et son infidèle.
On peut, du reste, se faire une idée de ce qui
se passait dans celle âme ardenie. Elle soufïrit d'effroyables torlures ; elle semait que le coup l'avait tuée; mais la mort était ce à quoi elle songeait le moins. Après avoir passé quelques heures dans les larmes et le délire , elle releva fièrement la lêie, prit son chapeau, monta en voilure, et se fit conduire chez M. S***.
Il était onze heures du soir. M. S*** avait chez lui quelques amis : Nieves demanda à lui parler en particulier. On juge de la surprise de S***. Il la fit entrer dans une pièce séparée, congédia ses amis, et vint près de la belle visiteuse.
« Monsieur, lui dit Nieves qui éiait horriblement pâle , mais qui en même temps était fort calme en apparence, je crois que vous êtes un homme d'honneur, s
En parlant ainsi elle tendait la main à S***, comme aurait pu le faire un homme. Celui-ci prit cette main qu'on lui tendait, et y déposa un baiser lespeciueux. Il sentit sa main serrée convulsivement par celle de Nieves.
< Oui, continua l'Espagnole, je vous crois homme d'honneur , et je viens vous sommer de
lenir la parole que vous m'avez donriéo. >
Rieu n'était plus complètement beau et effrayant que celte magnifique créature , pâle comme la mort, toute vêtue de noir, avec sa blanche figure encadrée dans sa chevelure noire, arrivant la nuit chez cet homme , qui Taimait à l'adoration , pour le sommer d'accomplir une promesse imaginaire. Il crut que sa raison était égarée, et il en fut d'autant moins étonné qu'il avait, dans la journée, appris le mariage de M. deL***.
Nieves comprit ce qui se passait en lui.
« Ne me regardez pas ainsi avec terreur, lui dit-elle, je ne suis pas folle. Vous avez dit l'autre jour : Je le jure sur l'honneur, quelle que soit la demande que me ferait une femme que j'aime, je n'hésiterais pas à obéir.
— Ce sont mes propres paroles, dit S'**, et c'est l'expression de ce qui est au fond de mon cœur.
— C'est bien. Maintenant descendez au fond de ce cœur que je crois pur et sincère ; interrogez-vous sérieusement, ef, sur l'honneur, répondez-moi. M'aimez-vous ?
— Si je vous aime !
— Je vous demande si vous m'aimez comme je veux que l'on m'aime, dit Nieves, terrible et sublime comme M''® Racbel faisant à Oreste la même question.
— Sur l'honneur, dit gravement S***, je vous aime de toute la force de mon âme; je suis à vous tout entier.
— Alors, dit Nieves en souriant d'un sourire étrange, tout ce que je vous ordonnerais vous le feriez ?
— Je le ferais, dit M. S***.
— Sans hésiter?
— Sans hésiter.
— Ah ! fit Nieves avec un soupir, je serai donc
vengée ! »
En parlant ainsi elle se laissa tomber sur un fauteuil, et demeura quelque temps la tête dans ses mains sans proférer une parole.
Pendant ce temps S*'* eut le temps de réfléchir sur ce qui lui arrivait. Il était clair comme le jour que ce que venait lui demander Nieves élait la punition de M. de L***. Il s'était engagé
sur rhonneur à lui obéir , cl on allait peut-être lui ordonner un assassinat ! Le pauvre homme sentait sa tête s'égarer ; d'un côté était une femme qu'il aimait à Tadoralion et son honneur engagé; de l'autre un crime horrible ; jamais Oreste, le Cid, Hernani ne furent plus embarrassés entre l'amour , l'honneur et le devoir. Heureusement pour lui il ne demeura pas longtemps dans cette horrible incertitude.
Nieves se releva tout à coup.
< M. deL*** me trahit, dit-elle d'un ton bref; il se marie.
— Oui, dit timidement M. S***.
— Vous le saviez, dit l'impétueuse Espagnole, et vous ne m'en avez point avertie !
— Je savais trop la peine que je vous ferais, dit le bon jeune homme. »
Nieves , qui comprit tout ce qu'il y avait de délicatesse dans cette belle âme , serra , mais en silence , la main de M. S*** , puis elle reprit :
« H ne faut pas qu'il épouse cette femme ; il faut que je sois vengée. Voulez-vous vous charger de la vengeance ?
— Je suis à vous , dit M. S'** qui avait pris un parti.
— C'est bien ; je pourrais vous dire : Allez tuer cet homme ; il faudrait y aller, sous peine d'avouer que vous êtes un homme sans honneur, et que vous avez menli en disant que vous m'aimiez ; mais ce serait une lâcheté, un crime, vous vous perdriez pour me servir , et je ne veux pas que vous vous perdiez ; je ne veux pas que vous me vengiez d'une lâcheté et d'un crime , par un crime et une lâcheté. Ce n'est donc point là ce
que je vous demande.
— Oh ! merci , dit S*** en baisant la main de Nieves.
— Je devrais vous en vouloir, reprit-elle * de m'en avoir cru capable; mais laissons cela; il faut punir cet homme : le voulez-vous !
— Ah ! dit S*** , parlez, je suis à vous!
— Et moi , dit Nieves , toujours calme en dehors , quoique en dedans elle fût parvenue au comble de l'exaltation, je suis à vous si vous me vengez. Vous irez trouver cet homme; vous lui reprocherez sa conduite ; vous lui direz ce que
vous voudrez, vous Toutragerez s'il le faut, du dernier des outrages , jusqu'à ce qu'il vous fasse raison de mon offense; et, quand vous serez devant luiTépée à la main, vous penserez au mal qu'il m'a fait; vous penserez à son lâche parjure, et vous le tuerez. N'est-ce pas que vous le tuerez ?
— Oui , s'écria-t-il en se jetant aux genoux de Nieves , oui , je vous vengerai. Vous avez raison de confier à mon bras le soin de votre querelle. Je vous ferai voir queje suis digne de vous !
— Eh bien , dit INieves , jurez- le- moi devant Dieu qui nous entend ! "
La douleur amène les plus incrédules à croire en Dieu.
« Je le jure devant Dieu, dit S*** ave<î exaltation ; je le jure par mon amour que vous avez invoqué.
— Je vous crois , dit Nievcs d'une voix calme; et moi aussi , devant Dieu qui nous entend, dès ce moment, je suis à vous. >
Et elle tendit sa main à S*** qui la couvrit de baisers.
Cependant le pauvre jeune homme avait peine
à comprendre tout son bonheur. II doutait encore de ce don que Nieves venait de lui faire de sa personne. Une pensée cruelle vint lui traverser le cœur. Si le lendemain, dans ce combat, il allait succomber ! S*** était brave ; mais il aimait; ce bien si précieux , qui devait être le prix de son dévouement, peut-être ne lui serait-il jamais donné d'en jouir. Une larme vint mouiller ses yeux, et, poussé par une force invincible, il étreignit avec passion entre ses bras celle pour qui il allait, ou tuer un homme, ou mourir !
A peine se fut-il laissé aller à ce mouvement involontaire, qu'il sentit tout ce qu'il y avait de peu généreux à réclamer , pour ainsi dire , par avance, le prix de ce qu'on lui avait promis. Il ouvrit les bras et se recula tout honteux.
Nieves le comprit , et , cherchant à donner à sa voix une inflexion qu'elle parvint à rendre presque tendre , elle lui dit, avec celte liberté sauvage qui était la marque distinclive de son caractère :
€ Ami, pourquoi me fuis-tu? net'ai-je pas dit que, dès cet instant, j'étais à toi. >
En parlant ainsi, elle retenait par la main le pauvre S*'* qui, fou de bonheur, n'avait plus la conscience de ce qui se passait, et ne vit plus qu'une femme adorée qui, loin de s'offenser de ses transports, les encourageait d'une manière positive.
Le lendemain matin, dès que le jour parut, ^îieves éveilla S***. Celui-ci croyait être la proie, d'un rêve.
« Ne me réveille pas, disail-il ; si tant de bonheur n'est qu'un songe , ne hâte pas le moment du réveil!
— Le réveil, lui dit INieves d'une voix grave, c'est la vengeance ! »
Cette terrible parole ramena S*** à la réalité. Sans espoir , il eût affronté mille morts pour mériter Nieves : de quoi ne se sentait-il pas capable après avoir obtenu ce prix tant désiré?
Il se rendit chez M. de L***.
« Monsieur, lui dit-il, je viens pour avoir avec vous une explication au sujet d'une personne que vous avez grièvement offensée.
— Je ne sais de qui vous voulez parler, dit
L**\ déterminé à ne pas accorder l'explication qu'on lui demandait.
— Je vais vous le dire, reprit S***; vous avez mortellement outragé M''® Nieves de**% et je viens en son nom vous en demander raison.
— Eh ! fit L**' ; et de quel droit, s'il vous plaît, monsieur?
— Du droit, dit M. S'**, qu'a tout honnête homme de dire à un autre homme qu'il est un lâche et un misérable, quand il le pense de lui.
— Monsieur, s'écria M. deL***.
— Allons donc ! monsieur, dit S*** vous me comprenez à la fin.
— Et, reprit M. L*** après quelques moments de silence, si je refusais de vous rendre raison, que feriez-vous ?
— Je dirais que vous êtes aussi lâche avec les hommes qu'avec les femmes, et si cela ne vous suffisait pas, si, pour vous déterminer à vous battre avec moi, ce n'était pas assez que, face à face, je vous eusse insulté comme un homme ne souffre jamais qu'on l'insulte quand il a du cœur, je vous attendrais dans un lieu public, ei je vous
souffletterais devant tout le inonde, en disant les motifs de ma conduite.
— Et vous compromettriez celle dont vous vous faites le chevalier, fît observer M. de L***.
— Je vous défends de parler d'elle de quelque manière que ce soit, s'écria S'** hors de lui.
— Je ne reçois de défense de personne, dit M. de L*** avec hauteur.
— Excepté de ceux avec qui vous refusez de vous battre, dit M. de S*''.
— Je n'ai jamais refusé de me battre, dit M. de L'** Je voulais seulement voir si vous faisiez de ceci une affaire personnelle, ou si vous veniez, en chevalier errant, pour redresser les torts à la première réquisition de la beauté. Je suis à vos ordres, monsieur. »
S*** garda le silence ; il regrettait d'avoir été aussi loin vis-à-vis d'un homme qui ne demandait pas mieux que de se battre.
On prit rendez-vous pour trois heures de l'après-midi, au bois de Vincennes ; Nieves avait exigé que l'affaire eût lieu le jour môme.
S**' retourna près d'elle. En vain il essaya de
lui cacher l'heure et le lieu du combat. Elle voulut tout savoir.
A trois heures , S*** , assisté de deux de ses amis, se trouvait au rendez-vous, où il trouva M. de L*** avec ses témoins. Ceux-ci s'abouchèrent, selon l'usage, avec les témoins de M. S***, et il fut impossible aux amis du champion de Nievcs de décliner le droit que réclamait M. de L*" de choisir les armes comme offensé. S*** d'ailleurs acceptait tout. M. de L**' choisit le pistolet.
On arrêta les conditions ; elles étaient trèsmeurtrières. On plaça les combattants à vingt pas; chacun devait marcher cinq pas, et tirer quand bon lui semblerait.
M. de L*** marcha droit à la limite, et lâcha son coup, qui ne toucha pas M. S***. Chacun des témoins crut que celui -ci allait tirer en l'air, ou du moins tirer de la place où il se trouvait (il n'avait encore fait qu'un pas). Mais, après un moment d'hésitation, on le vit marcher d'un pas ferme vers la limite, et ajuster M. de L***. Le coup partit, et M. de L*'* tomba raide mort. II avait été frappé au cœur.
M. S*** avait en effet été sur le point, sinon de tirer en l'air, du moins de tirer de sa place et sans ajuster. Mais, au moment où il élevait le canon de son pistolet , il aperçut, entre les arbres, une femme qui le regardait. C'était Nieves qui, pâle comme un spectre, l'œil ardent, lui faisait signe d'une main d'avancer jusqu'à la limite, et de l'autre, lui montrait son cœur, pour lui ordonner de viser au cœur celui que poursuivait sa vengeance. Cette sombre apparition rappela M. S*** au rôle terrible qu'il avait à jouer. Il obéit, et la vengeance de Nieves fut complète.
Tout s'était passé dans les règles. M. S*** avait durement usé de ses droits, mais il n'avait pas été au delà. Quand il se fut assuré que son rival était mort , il s'esquiva et alla rejoindre Nieves, qu'il retrouva immobile auprès du même arbre où elle lui était apparue.
« Eh bien? lui dit-elle d'une voix agitée.
— Vous êtes vengée î dit M. S*".
— Mon?
— Il est mort, dit M. S***.
— Arthur, dit Nieves dont le pâle visage devint plus pâle encore, pardonne-moi. i»
En disant ces mots , elle roula à terre ; S*** poussa un cri. 11 ne comprenait rien à ce que venait de dire Nieves , après ce qui s'était passé depuis la veille. 11 la releva. Ses témoins , accourus à sa voix , l'aidèrent à transporter Nieves dans sa voilure , tandis que les amis de M. de L*** rendaient à son corps le même service.
S*** conduisitNieveschezelle. Le médecin, qui fut appelé, parvint à la faire revenir à elle, mais ce ne fut que pour prononcer un terrible arrêt.
€ Cette dame , dit-il à S*** , cette dame est empoisonnée, et j'ai été appelé trop tard. »
On employa tout ce qu'il est possible d'employer : ce fut en vain. Après plusieurs tentatives infructueuses , le docteur déclara que la malade n'avait pas une heure à vivre. Nieves voulut alors rester seule avec S'**.
Elle ne fit pas comme Hermione ; elle ne lui dit pas : < Qui te l'a dit? » mais elle ne put s'empêcher de tressaillir en lui donnant la main , et elle ne lui parla plus comme la veille.
< Monsieur, lui dil-elle , vous m'avez courageusement et cruellement obéi ; je vous en remercie. Vous m'aimiez , je vous ai donné de ce qui me restait à vivre tout ce que j'ai pu vous donner , car depuis ce malin je suis morte ; depuis ce matin , ce poison est dans mes veines. Vous n'avez pas pu croire que je fisse tuer le seul homme que j'aie aimé pour me donner à un autre. Adieu ! ne gardez pas de moi un mauvais souvenir; je meurs en vous remerciant. Je sens que je suis pluslaiblequeje ne croyais ; car je voudrais qu'en mourant , Arthur eût bien su que c'était moi qui le tuais par votre main ; mais je donnerais le pardon de Dieu pour être sûre qu'il m'a pardonnée, lui ! Pardonnez-moi aussi , vous, monsieur, comme je vous pardonne de m'avoir trop bien servie. »
Le vieux tuteur était mort depuis longtemps. Ce fut S*** qui conduisit Nieves à sa dernière demeure.
A présent , que près de quarante ans ont passé sur la tête de M. S**' , il ne peut encore parler qu'en pleurant de cette triste histoire.
Un mot au lecleur. — Diverses variétés du mari jaloux. — Le chien dn jardinier. — Les confidences perfides. — La revendeuse à la toilette. — Les deux soeurs. — Les yeux bleus et les cheveux noirs. — Le monstre. — Sécurité conjugale.
Il serait d'assez mauvais goût , ce me semble, de laisser mes lecteurs sur cette lugubre histoire de Nieves TAndalouse. Comme, malgré la mauvaise humeur de quelques gens (i), je coniinue-
(1) Comme j'achevais ce quatrième volume, j'ai reçu par la petite poste une lettre que l'on peut qualifier d'anonyme, puisque, pour toute signature, elle porte : Le comte de ***. Je regrette beaucoup que le noble auteur de cette turpitude se
D'ADRASrÈS.. — 4. 19
rai la lâche que j'ai commencée , je ne veux pas clore celle seconde livraison par une anecdote où il n'y a pas la plus petit mot pour rire. S'il fallait toujours regarder les choses de ce monde
soit arrêté en si beau chemin. Je l'aurais prit; d'accepter d'abord une leçon «l'orthographe, puis j'y aurais joint nne leçon de politesse. Comme j'espère que M. le comte de aura la curi(tsité de lire la seconde livraison, ayant lu la première, je charge celte note de lui porter ma réponse. La lettre me demande quelle solde ni,'aUoue la liste civile pour une certaine histoire qui se trouve dans le second volume, histoire dans laquelle M. le duc d'Orléans, père du roi actuel, joue un rôle fort honorable. La lettre ajoute que je mens avec une effronterie digne d'admiration. A l'assertion je réponds que le comte anonyme, auteur de la lettre, se trompe complètement, et que l'histoire de Perrine Lesueur est parfaitement vraie. Quanta la question, voici ma réponse :
(( De solde, monsieur le comte, je n'en reçois pas. Informez- « vous-en , on vous le dira. On pourra vous dire aussi, et je « vous le déclare moi-même , que si vous voulez bien ])rendre « la peine de venir nie dire en face ce que vous m'avez écrit, « je vous en allouerai une dont, j'espère, vous serez satisfait. »
Ceci , du reste, soit dit une fois pour toutes; je ne puis perdre ni mon temps ni le papier de mon éditeur à répondre à tous les sots et à tous les lâches à qui il prendrait fantaisie de m'atlaquer sans se nommer.
k bon entendeur , salut ! monsieur le comte, si comte il y a !
sous leur aspect le plus afflii^eanl , il y aurait de quoi devenir plus misanthrope qu'Alceste ou que Timon d'Athènes. Mieux vaut rire que pleurer. La comédie n'a-t-elle pas pris pour devise : Castigal ridendo mores ? L'auteur de ce pauvre livre n'a pas la prétention de réformer la société : toutefois ce n'a pas été sans une vive satisfaction qu'il a entendu des i,'ens d'esprit et de cœur lui dire en lui serrant la main : < Laissez crier les hypocrites, mon enfant; il n'est pas mal que ces gens-là sachent qu'on les connaît pour ce qu'ils valent, i Je continuerai donc : tant pis pour qui se fâchera, tant mieux pour qui profitera : et si la lecture de ces pages sans prétention réjouit ceux qui se résoudront à les lire , tant mieux pour eux et pour moi.
Il y a beaucoup de maris qui ne sont pas jaloux; il y en a également un très-grand nombre qui le sont à l'excès. Parmi ceux-ci , il y a plusieurs variétés très- distinctes.
La première et la plus nombreuse comprend les maris que l'on n'aime pas, qui n'aiment leurs femmes qu'au point de vue de propriété, et qui
sont jaloux de tout le moude parce qu'ils voient dans chaque personne qui les approche un convoileur d'un bien dont ils nese sentent pas dignes; celte variété , que nous appellerons le jaloux proprement dit, est vouée au minotaure par grâce d'état.
La seconde, celle du jaloux malheureux, renferme les maris qui aiment leurs femmes tout de bon, sans jtouvoir espérer d'en être aimés.
La troisième variété, dite variété inexplicable, est celle des maris qui aiment leurs femmes et en sont aimés , et qui sont néanmoins dévorés d'une jalousie vague.
On voit aussi des maris qui aiment leurs femmes, qui sont trompés par elles, le savent, et en sont très-malheureux : quatrième variété connue sous le nom de jalousie respectable.
Enfin la cinquième comprend les maris qui ne tiennent pas du tout à leurs femmes, qui sont ce que vous savez, et qui y apportent toute sorte d'obstacles uniquement parce qu'ils n'aiment pas à être tournés en ridicule. Cette variété porte le nom scientifique de jalousie honorable, et le
nom familier de variété du chien du jardinier (j). M. de S*** appartenait à cette dernière variété. Marié fort jeune à une femme charmante, il Pavait aimée tout juste aussi longtemps que ses maîtresses : deux ou trois mois. Quand il avait été blasé sur la possession de sa femme, il Tavait complètement négligée pour recommencer sa vie de garçon. M"® S**% qui n'était pas de nature à prendre son parti sur un isolement qui ne faisait pas son compte , n'avait pas lardé à demander à d'autres des consolations dont elle était sûre de ne pas manquer. Mais le volage S*** n'appartenait pas pour rien à la cinquième variété. Il trouva très-mauvais que M™^ S*** suivît son exemple, et il l'entoura d'une surveillance assez désagréable. 11 avait trop d'esprit pour faire les choses brutalement; il s'y prenait au contraire avec tînesse, et il y apportait tant de soins que la pauvre M°"^ S"** ne savait à quel saint se vouer.
(I) On sait qu'il y a un proverbe populaire qui flil : Il est comme le chien du jardinier, qui ne touche pas à ce qu'on lui donne à garder, et qui ne veut pas qu'on y touche
Toutefois , il n'est précautions , surveillance , ni entraves, qui puissent conjurer la destinée. Quand le terrible niinolaure a marqué une victime , c'en est fait, rien ne peut la sauver. S*" avait été désigné par le monstre , il fallait qu'il succombai. M™'' S*** fit assaut de ruse et de finesse avec son mari , et elle parvint à donner à la dérobée quelques coups de canif dans le contrat, si bien et si constamment gardé.
Mais son caractère impétueux s'arrangeait mal de cette guerre continuelle qui ne lui permettait pas de se livrer , comme bon lui semblait , au charme d'une liaison suivie. Sans doute pendant quelque temps ses complices manquaient d'habileté, car le vigilant S*** parvenait toujours à déjouer les mesures les mieux combinées. A la fil!, le diable envoya à M°^^ S*** un auxiliaire digne d'elle , et l'infortuné jaloux subit son sort comme le commun des martyrs , avec toutes les conditions requises , c'est-à-dire qu'il était minautorisé et content.
Le comte de B***, qui était chambellan d'une des reines de la cour impériale , passait à juste
titre pour un des hommes les plus séduisants de Paris. Ami d'enfance du frère de M°"» S***, le mari de celle-ci n'avait pu lui fermer sa porte , quelque envie qu'il en eût eu; d'ailleurs, les craintes qu'il avait conçues sur M. de B*** ne lardèrent pas à se dissiper. M. de B*** était le compagnon de tous les plaisirs de M. S***., Le jaloux , qui avait pour principe qu'on ne saurait prendre trop de précautions , ne manquait pas, quand il avait fait une bonne partie avec M. de B***, de régaler sa femme du récit plus ou moins gazé des prouesses de soîi ami. Je ne sais si ce fut précisément le soin qu'il prenait de décrier les mœurs de M. de B*** auprès de sa femme qui inspira à M™® S"** un amour auquel elle n'eût peut-être jamais songé. Quoi qu'il en soit, un beau malin , la vive Ernesline s'aperçut qu'elle était folle de M. de B**\ Elle le lui laissa entendre d'une façon assez claire pour qu'il ne pût s'y tromper , et , au bout de quelque temps , M. de B*** consolait M™^ S**' des froideurs de son époux.
M"« S*** et M. de B'** se trouvèrent faits
Tun pour Taulre , et une affection réelle fut le résultat de leur liaison. Averti par son instinct de jaloux , S*** redoublait de surveillance , et ses premiers soupçons étaient revenus dans toute leur force, l.e pauvre B**\ sous peine de se déceler , ne pouvait éviter les perfides parties de plaisir où Tenlraînait le mari de sa maîtresse ; et, pour dire la vérité, quand il s'y trouvait, il y tenait fort bien sa place , parce qu'il était bon vivant et gai compagnon. Mais il se faisait un mérite aux yeux d'Ernesiine d'une complaisance qui lui coûtait. M™^ S***, prévenue par B*" luimême , ne témoignait pas la moindre émotion quand son mari venait lui faire confidence des légèretés de M. de B***. Elle espérait qu'à force de lui dire : Que m'importe ? son mari finirait par lui faire grâce de ces récils inconvenants. Mais S*** n'avait garde ; il y voyait un double avantage : il ne pouvait manquer de dégoûter ainsi sa femme d'uu bommequi menait une conduite aussi peu régulière, et, en outre, il regardait CCS confidences comme un tbermomètre des sentiments de sa femme à l'égard de B **.
«I Si elle finissait par l'airaer , se disait S***, dès le premier jour j'en serais averti par Teffel que produiraient sur elle mes confidences. »
Nous avons vu que ce calcul , assez ingénieux en lui-même, abusait complètement le pauvreS*'*.
Cependant celte obsession de chaque jour fatiguait les deux amants : M. de B***, qui était un garçon d'esprit , résolut de s'en débarrasser pour toujours, en persuadant d'une manière positive à M. S*** qu'il était impossible que lui, B***, eût la moindre relation avec sa l'emme. Il s'arrêta à une idée qui lui parut bonne , et qui lui fut suggérée par Ernesline, et il se mit en devoir de faire naître l'occasion de la mettre à exécution.
Il chercha et finit par trouver deux filles , dont l'une était blonde avec les yeux noirs , et l'autre brune avec les yeux bleus , et qui étaient parfaitement inconnues à S***; il leur serina leurs rôles; puis , quand elles furent casées convenablement, il commença l'attaque.
Une respectable revendeuse à la toilette, dont S*** se servait (réquenimenl pour ses commissions amoureuses, et à qui B*** avait donné quelques
louis, vint lin malin trouver notre mari jaloux pendant que M. de B*** se trouvait avec lui. Elle remercia cinquante fois la Providence qui la faisait ariverdansun aussi bon momeni, puisqu'elle avait à parler à ces deux messieurs. Il lui était tombé sons la main un véritable trésor, et elle avait tout de suite songé aux deux amis , à qui revenait de droit cette préférence. Celaient deux sœurs nouvellement arrivées de leur province , et qu'elle leur offrait comme un morceau délicat. Sur Téloge pompeux que leur fit la vieille , les deux amis se montrèrent fort empressés de faire la connaissance de ses deux protégées ; B*** surtout n'avait garde d'y manquer. Bref, ils prirent jour avec la digne entremetteuse , et il fut convenu que les deux merveilles attendraient à souper S*** et son ami le surlendemain.
Le surlendemain arrivé , S*** reçut un billet de M. de B***, qui Tinformait que, retenu par son service , il ne serait libre qu'à onze heures du soir , et qu'il le rejoindrait chez les deux sœurs , où ils étaient attendus à neuf heures.
A neuf heures, S'** court au rendez-vous : il
est introduit dans un appartement fort élégant , et reçu par une ravissante personne , aux cheveux du plus beau blond cendré , à la peau de salin , et aux yeux noirs comme du jais , ce qui donnait à sa physionomie quelque chose de piquant qui lui allait à ravir. S*** excuse son ami, retenu par une affaire importante , mais qui , ajoute-l-il, viendra à onze heures précises.
« Mon Dieu ! dit la jolie fille blonde, c'était moi qui devais vous faire des excuses pour ma sœur ; nous avions avec nous une de nos cousines qui part demain et qui n'avait jamais été à TOpéra. Ma sœur n'a pu se dispenser de l'y accompagner ce soir. Je suis restée pour vous recevoir ; j'espère que vous ne lui en voudrez pas. »
S***, qui n'avait pas vu la sœur, et qui , par conséquent, ne savait pas si elle était aussi jolie que la charmante personne qui lui parlait, n'en voulut pas du tout à B"*, qui faisait son service, et à la cousine qui , en retenant la sœur de la blonde jusqu'à minuit, lui ménageait un agréable tête-à-tête. En homme expert, il accepta sans contrôle l'excuse qu'on lui présentait , et pro-
fila des rnomenls qu'il avait à passer avec la blonde.
Tout était pour le mieux. Comme on le pense bien, la brune aux yeux bleus était absente par ordre exprès de M. de B**\ lequel faisait son service, non auprès de la véritable reine , sa maîtresse , mais auprès d'Ernesline S***, sa maîtresse , sa reine à lui.
Onze heures arrivèrent. B"* fut exact. On lui conta rhisloire de l'Opéra. Il fil compliment à S*** de son bonheur. Enfin une voilure s'arrête à la porte, et bientôt une charmante femme brune, avec des yeux bleu-barbeau, entra dans le salon.
< C'est ma soeur,» dit M"^ Agaihe.
S***, malgré les attentions qu'il avait eues pour M"^ Agaihe , ne put s'empêcher de témoigner son admiration pour M^^^ Belzy.
B**' regarda avec assez d'indifférence la nouvelle venue ; mais il parut , en revanche , fort occupé de la sœur cadette , celle qui avait les cheveux blonds et les yeux noirs.
Le souper fut très-gai. Les deux sœurs étaient aimables et spirituelles. B*** cependant avait l'air soucieux.
Quand le sonper fui fini , B*'* prit à part son ami, et lui dit du ion le plus sérieux du monde :
€ Tu asélé reçu par Agathe. Où en es-iu avec elle?
— Ma foi î dit S**' en riant, nous sommes du dernier bien.
— Ah! dit B**', c'est dommage!
— Commenlî c'est dommage! et pourquoi cela?
— Parce que si lu n'étais pas si avancé auprès d'elle, je t'aurais demandé s'il t'était égal de l'arranger de Betzy.
— Comment ! dit S*** qui avait été frappé de la beauté de Betzy , qui était dans le fait incomparablement plus belle que sa prétendue sœur, tu ne le trouves pas content de Ion lot? tu es bien difficile î
— Beizy est belle , dit B**' tranquillement ; mais lu n'as pas vu ses cheveux et s«'s yeux.
— Ses cheveux ! s'écria S***, elle a une forêt de magnifiques cheveux noirs ! et ses yeux ! mais ils sont à faire tourner la tête !
— Des cheveux noirs et des yeux bleus, » dit
B''AnnÂNTÈS. — 4. 20
B*** du Ion désespéré qu'il eût pris pour dire des cheveux verts et des yeux roses. >
S*** éclata de rire.
« Je ne sais pas , dit B**% ce que j'ai dit de si ridicule.
— Tu as Tair tout contrarié de ce que cette femme , qui t'appartient si tu le veux , a une beauté des plus recherchées.
— Chacun son goût , dit B*** , si c'est une chose recherchée, ce n'est pas par moi, que cela ferait fuir à cent lieues.
— Voilà une étrange manie, dit S*** en continuant de rire ; je ne te connaissais pas cette antipathie.
— Bah ! fit B***. Tu ne te rappelles pas mon histoire avec M^^® de D*** ?
— La comtesse de P**"?
— La comtesse de P***. Je devais l'épouser. Elle a un beau nom , une grande fortune. Pourquoi ai-je rompu les négociations que l'on faisait pour ce mariage ?
— Parce que tu ne voulais pas te marier , mauvais sujet !
— Je ne demandais pas mieux que de me marier, comme je le désire encore aujourd'hui. Mais quand on fit sortir d'Écouen M"® de D*** , et que je vis ces grands yeux bleu-faïence sous ces boucles noires, je déclarai que je ne Tépouserais jamais.
— Mais elle est belle comme un ange !
— C'est possible ; mais une femme qui a des yeux bleus et des cheveux noirs n'est pas à mes yeux belle comme un ange ; pour moi , c'est un monstre. »
S*** se renversa sur son fauteuil en riant aux larmes. Quand il eut bien ri, il prit la main de B*** , et lui dit d'un air comiquement sérieux :
« Et que puis-je faire pour toi dans cette pénible circonstance ?
— Ce que je ferais pour toi en pareil cas? dit M. de B"*.
— Nous allons voir à arranger cela, » dit S**', qui ne se sentait aucune répugnance pour le monstre aux yeux bleus ; et il entra dans la pièce où il avait laissé les deux femmes.
B*** entendit de grands éclats de rire ; il se frotta les mains. Son stratagème réussissait. On a déjà deviné sans doute que M'"^ S*** était un monstre aux yeux bleus et aux cheveux noirs.
La porte s'ouvrit , et S*** rentra rayonnant.
« As-tu la même antipathie pour l'assemblage
des cheveux blonds et des yeux noirs? dit-il à
en riant.
— Pas le moins du monde , dit le chambellan.
— Eh bien ! voilà un petit monstre dont tu me diras des nouvelles, » dit S*** en prenant par la main M'^® Agathe qui était resiée derrière la porte.
Le lendemain , S*** , tout à fait édifié sur l'innocence des rapports de son ami avec sa femme, ne laissa pas cependant de raconter l'anecdote à Ernestine.
4 Vous voilà bien avertie, lui dit -il ; ne faites donc pas de frais pour notre ami : il vous dirait que vous êtes un monstre. »
Dès lors, S"' perdit toute méfiance ; il n'était jamais si tranquille que lorsque sa femme était
avec M. deB*'*; et s'il la savait dans un lieu où il ne pouvait la surveiller lui même, il dormait sur les deux oreilles, en se disant :
< Il n'y a pas de danger , B*" est avec elle ! >