LES DEUX COUVENTS
Avec 24 gravures.
« C'était une effroyable histoire de carmes et de carmélites qui habitaient deux couvents continus. Nous la dévorâmes, mais nous fûmes fort désappointées de ne pas trouver une seule des
vingt-quatre gravures promises par le premier feuillet. Nous nous en plaignîmes à Lebrun qui nous répondit gravement :
<i — Mesdemoiselles, ces gravures sont de la dernière indécence. Beaucoup de mes livres en avaient de semblables ; je les ai coupées et jetées au feu. De pareils objets ne sont faits que pour les mauvais lieux. »
• Celte délicatesse nous avait paru très-acceptable ; nous regrettâmes fort les gravures condamnées à l'auio-da-fé par cas de conscience de celle qui nous prêtait le texte, et il ne fut plus question d'être instruites, comme disent les savants, je crois, de visu.
i On peut se faire, cependant, une idée de la perturbation que ce texte, lout privé qu'il fût des plancbes explicatives, avait portée dans noire tête et dans nos sens. Malgré cela, je le répèle, nous élions dévergondées, sur certains points , comme des mousquetaires, et innocentes, comme nous aurions dû Tètre en tout, sur certains autres. Nous n'aurions point reculé devant la proposition de passer 'nuit jours dans un couvent
de cordeliers ou de carmes ; mais s'il nous avait fallu définir positivement ce que nous aurions eu à leur accorder, la chose nous eût été impossible.
« Vous allez en avoir la preuve par un autre fait qu'il faut absolument que je vous raconte, parce qu'il est la base sur laquelle repose mon historiette.
1 C'était en 1778, le jour anniversaire de notre naissance. Berthe et moi nous venions d'avoir quinze ans. Nous allâmes passer la journée chez la vieille M™^ P*** de la C*'*, la grand'mère de Berihe. On parla beaucoup de Voltaire , qui venait de mourir. La vieille dame, qui était d'une dévotion exagérée, s'emporta contre le philosophe, qu'elle appelait l'antechrist; et son frère, le grand-oncle de mon amie, vieux chevalier de Saint-Louis, tonna surtout contre un poëme infâme, où il avait essayé de ternir une des gloires de la France, dans une suite de saletés et d'ordures. Mon étonnement et celui de mon amie lurent grands; nous ne connaissions de Voltaire que la Henriade et Mérope, et les qua-
tre vers d'Alzire, qui, déjà, étaient dans toutes les grammaires.
Des dieux que nous servons connais la différence, etc. (1).
Nous ne pouvions comprendre un mot à ce qui se disait. On nous reconduisit le soir au couvent , et nous ne quittâmes pas Thôtel de la bonne grand'mère avec autant de chagrin que de coutume , parce que nous avions hâte de demander à Lebrun ce qu'avait fait Voltaire , et surtout quel était ce poëme qui avait si fort exaspéré le vieux chevalier de Saint-Louis.
Nous n'y manquâmes pas. La naïve sousmaîtresse nous donna toute satisfaction ; elle nous apprit que Voltaire avait écrit contre la religion des livres passablement ennuyeux (elle ne les avait pas) ; qu'il avait en outre composé des contes et des romans qui , par contre , étaient
(1) Ces quatre vers détestables sont littéralement traduits de quatre vers anglais , très-beaux et très-nombreux du poëte Rowe. — Si Voltaire avait rencontré dans Corneille un vers comme le premier, il n'eût pas manqué de s'écrier : La différence des dieux! quel langage ! quel style !
fort réjouissanis, et que le poôme rjui avait si forl excilé la colère de Toncle de Birlhc, avait pour héroïne la célèbre Jeanne d'Arc , et s'appelait la Pucelle d'Orléans.
< M^'® Lebrun , qui avait sans doule reluqué quelques-unes des charmantes fantaisies que nous avions rapportées à l'occasion de notre anniversaire , ajouta que si elle ne nous avait pas jusqu'alors prêté les romans et les poèmes de M. de Voltaire, ce n'était pas faute de les avoir; mais uniquement par crainte de l'effet qu'une pareille lecture pourrait produire sur nous; que, d'ailleurs, le nom seul de Voltaire, proféré dans le couvent , suffirait pour la faire renvoyer, el peut-cire pis, si l'on venait à savoir que c'était par elle que nous nous étions procuré ces ouvrages ; qu'elle avait souvent été au moment de faillir à la loi qu'elle s'était imposée à cet égard, tant elle aimait à nous être agréable ; mais que, par bonheur, elle avait eu la force de résister à la tentation, el qu'elle s'apj)laudissait de l'ignorance où nous étions à l'égard de cet écrivain pernicieux.
« Quelqu'un qui eûl entendu ce discours et qui ireûl pas connu le catalogue des livres que nous avait fournis M''® Lebrun , aurait pu croire que les ouvrages que nous avions tenus de celte complaisante personne, n'étaient autres ([ue V Introduction à la vie dévote j la Vie des saints, ou toute autre nourriture spirituelle appropriée à notre sexe et à notre âge. Nous aurions pu , si nous avions eu plus d'expérience , voir l'artifice grossier dont se servait la sous-maîtresse pour nous mojiter l'imagination et nous faire pajer plus cher sa dose de poison. Mais à quinze ans, avec les antécédents qui existaient, nous ne j)OUvions avoir d'autre sentiment que celui de la curiosité. Nos meilleures provisions, nos plus jolies nippes passèrent de notre cabinet entre les mains de M"® l^ebrun , et le soir même nous fûmes mises en possession d'un exemplaire delà Pucelle y orné de notes et de variantes , et de deux gravures par chani , lesquelles, malheureureusemeni , étaient absentes par suite de la grande mesure de précaution prise par la propriétaire des livres.
u'abrantÈs. — 3. 18
« Ce que je vais vous dire va peut-être vous paraître incroyable, mais c'est Texacte vérité; quand nous eûmes lu les vingt et un chants du poëme de Voltaire, les notes et les variantes qui ne laissent rien à désirer, nous nous regardâmes Berlhe et moi, et je lui demandai si elle avait compris ce que Jeanne d'Arc tenait si fort à conserver et dont le poêle faisait dépendre le salut de la France. Elle me répondit que non, et nous voilà tout aussi avancées que pour Clarice et la noi^elle Héloïse.
« Nous nous adressâmes à Lebrun , elle nous rit au nez et nous dit crûment le mot : c'était le substantif formé du nom dont est qualifiée l'héroïne du poëme.
« Nous étions convenues , Berthe et moi , si l'explication de Lebrun ne nous donnait pas de nouvelles lumières, de la pousser un peu et de lâcher de revenir de cette exploration un peu moins bêles qu'en la tentant. Je regardai Berlhe qui m'enhardit d'un coup d'oeil , et je dis à la sous-maîtresse en rougissant jusqu'au Wanc des yeux :
« — Mais , ma chère Lebrun , vous ne nous apprenez rien de nouveau ; ce mot là est mille fois dans l'ouvrage. Ce que nous voudrions savoir c'est ce qu'il veut dire. >
« Lebrun fut abasourdie ; il est évident qu'elle reculait devant l'explication ; notre simplicité , qui avait résisté aux monstrueuses lectures qu'elle nous avait l'ait faire , était pour elle un reproche, et elle hésita à consommer l'œuvre commencée et du résultat de laquelle la Providence semblait avoir voulu nous préserver. Mais il n'était plus temps , notre curiosité ne lui laissa pas le temps de s'affermir dans cette bonne résolution ; ce que la corruption avait gâté en nous à notre insu , se faisait jour avec tant de violence , que ce qui était resté pur était éclipsé et jeté dans l'ombre. M"*^ Lebrun , vaincue par nos prières et par de nouveaux cadeaux, nous fit un cours très-détaillé qui nous fit rougir plus d'une fois ; et quand nous la quittâmes , nous savions parfaitement, en théorie, ce que c'était que la qualification donnée à Jeanne d'Arc , ce que c'était que d'être ce qu'elle était, et ce qu'il
l'allaii faire pour cesser de Pêlre. Tuul d'un coup les effro} aides leclures que nous avions faites, ei que souvent nous abandonnions comme vides de sens pour nous , apparurent à notre imagination qui fut d'abord révoltée de tant d'images obscènes, maii, qui avait été tellement saturée de toutes ces horreurs, qu'elle finit par les accepter; le mal était fait. Les révélations de Lebrun nous rendant désormais intelligibles les scènes les plus licencieuses, nous nous accoutumâmes, peu à peu, à trouver ces choses-là toutes naturelles, et il ne nous manquait plus que l'exécution pratique d'une théorie que nous possédions à fond.
« Voici , maintenant , quel fut le résultat des connaissances que nous avions acquises, et ce qui produisit l'anecdote que j'ai promis de vous raconter. Quand nous nous fûmes parfaitement rendu compte des divers états par lesquels la femme passait successivement , et que nous eûmes constaté à nos propres yeux (jue nous étions parfaitement ce que Jeanne d'Arc devait être pour que la France fût sauvée, il nous eût été pénible de mourir avec ce précieux trésor , et si la mort eût
été prochaine, nous eussions , comme la fille de Jephlé, demandé le temps de pleurer sur notre virginité. La nature avait mis en nous un penchant très -prononcé pour le plaisir. Quand j'étais seule avec Berthe , nos conversations étaient un reflet de nos lectures , et comme nous nous plaisions à multiplier les rapports que le hasard avait établis entre nous, il nous vint en tête riieureuse idée, pour que l'harmonie qui existait entre nos deux personnes ne fût pas détruite , de nous engager , par un serment solennel, à passer, le même jour, de Tétat de fille à l'état de femme.
c Nous avions seize ans quand on nous retira du couvent; au bout d'un mois Berthe fut demandée en mariage par le comte de Ch*** ; les préparatifs se firent avec éclat, et il fut convenu que le mariage serait célébré au château de***, que possédait M. P*** de la C*** , à quelques lieues de Paris,
« Comme on le pense bien , je fus désignée comme demoiselle d'honneur de mon amie , qui était presque ma cousine. Tout se passa à mer-
veille ; le comte était un homme de bonne mine , qui paraissait fort amoureux de Berlhe , laquelle ne semblait pas le voir d'un mauvais œil.
« Dans la journée , après le dîner , Berthe me prit à part et me dit quand nous fûmes seules :
« — Louise, je viens de me marier ; ce soir je serai tout à fait la femme de M. de Gh***; et notre serment ?
c — J'y ai bien pensé, lui dis-je, mais je crois que nous serons obligées d'y manquer.
< — Gela me portera malheur, » me dit Berlhe du ton le plus naïvement sérieux.
€ Je ne pus m'em pêcher de rire.
(f — Mais , repris-jc , je ne vois pas trop comment il en serait autrement; à moins, continuai-je avec une légèreté qui était le fruit de la corruption que les lectures du couvent avaient jetée dans mon âme , et dont je ne me rendais pas compte le moins du monde , à moins que ton mari ne me rende le même service que celui qu'il le rendra à toi-même. »
^ Berlhe ne parut pas goûter extrêmement celle proposition. Je l'embrassai en l'assurant
que j'avais plaisanté, et je lui dis gaiement:
« — Consolons -nous , ma pauvre Berthe , j'aurai mon tour , n'y pensons donc plus.
î — C'est que , reprit Berthe , j'y ai beaucoup pensé , au contraire , je ne suis pas une égoïste. Est-ce que lu ne vois personne...?
« — Ah! m'écriai-je en l'interrompant, il y a bien le chevalier de R***, mais il n'est pas ici.
« — C'est fâcheux , dit Berthe aussi sérieusement que si nous avions discuté une question toute simple. Mais j'avais pensé... que... mon frère.
« — Henl'i ! m'écriai-je en riant. C'est un enfant.
« — lia un an de plus que nous , dit Berthe ; et il ne demande pas mieux.
« — Tu le lui as donc demandé ? •
i — Oui , murmura Berthe en rougissant beaucoup, il te trouve charmante, et si tu tiens à notre serment... »
« Je ne voyais Henri que fort rarement. Il était élevé par un précepteur qui était un abbé honnête homme , et qui le surveillait conscicncien-
scincnl; je iravais jamais pensé au frère de Berlhe que comme on pense à un enfant. Mais il se présenta immédiatement à ma pensée avec tontes ses grâces , sa jolie taille déjà développée , ses grands yeux noirs que je trouvai pour la première fois tendres et passionnés ; je sentis mon cœur battre avec violence ; un nuage monta devant mes yeux , et je ne pus trouver un mot à dire à Berthe , tant j'étais troublée de ce que je venais d'entendre.
i — Eh bien, me dit-elle, que dirai-je à Henri?
€ — Est-ce que tu oserais si tu étais à ma place? lui dis-je enfin d'une voix mal assurée.
« — Oui , me dit-elle résolument.
< — Mon Dieu , lui dis je avec naïveté , je ne demanderais pas mieux , mais à présent , je ne sais pourquoi , j'ai peur.
i — C'est que lu ne m'aimes pas, > dit Berthe avec un dépit comique.
< Je me mis à pleurer. Berthe me serra dans ses bras, nous nous parlâmes à peine, mais quand elle me quitta après m'avoir tendrement embras
sée et que j'eus la conscience de ce qui venait de se passer , je me rappelai que je venais de lui pertnellre de dire à Henri que la porte de ma chambre serait ouverte !a nuit prochaine.
i Au souper, je vis Henri : il était radieux ; je baissais les yeux et je me sentais agitée du même trouble que j'avais souvent éprouvé quand, plus instruite par les révélations de M"® Lebrun, je lisais quelques-uns des livres qu'elle continuait à nous prêter. La soirée me paraissait d'une longueur interminable , et cependant quand je montai dans l'appartemenl qui m'était destiné, il me sembla que j'aurais encore voulu reculer l'instant décisif. Je tremblais comme une feuille. Ma femme de chambre couchait dans une pièce qui précédait la mienne ; mais Berlhe m'avait appris, dans la conférence où elle m'avait arraché mon consentement , que dans la chambre où je couchais, il y avait une petite porte qui donnait sur un curridor de dégagement , et c'était celte petite porte que j'avais promis d'ouvrir.
« Je congédiai bien vile ma femme de chambre, prétextant une grande envie de dormir, ce qui
était assez naturel , du reste , après la journée assez fatigante que je venais de passer. Lorsque je fus seule , j'allai doucement pousser le verrou de la porte qui menait à la chambre où couchait M"® Justine ; puis je m'arrêtai tout court, saisie d'un tremblement épouvantable. Rien ne peut préciser ce qui se passait en moi : c'était un choc d'idées de libertinage et de pudeur, de craintes et de désirs qui me troublait au dernier point. J'étais brûlante ; un instant je résolus de manquer à ma promesse, et par un vertueux retour sur moi-même, je m'élançai dans mon lit et soufflai ma bougie, pour ne pas me donner le temps de la réflexion. Mais hélas ! toutes ces bonnes résolutions furent perdues; Berthe qui, avec une sagacité qui faisait honneur à son jugement , avait craint ce qui arrivait , était venue avec son frère dans ma chambre après m'a voir quittée et, par mesure de prudence, avait ôté la clef de la serrure , tandis que le jeune homme enlevait, sans bruit, le verrou que j'avais promis de tirer. Je n'avais pu me douter d'une pareille précaution. Je savais que le verrou était mis et
que la porte était fermée à double tour. Je n'avais donc pas jugé à propos d'aller vérifier si toutes choses étaient en état, ce que, cependant, après ma vertueuse résolution, je n'aurais pas manqué de faire si j'avais eu mon sang-froid.
i Quand je fus couchée, loin de se calmer, mon agitation redoubla. Je sentais ma tête qui se perdait ; l'obscurité ne contribuait pas peu à me troubler : tout à coup je crus entendre le bruit que fait une porte que l'on ouvre avec précaution. Je me jetai à bas de mon lit, et je me dirigeai vers la petite porte : au milieu de la chambre je me heurtai contre quelque chose. Je poussai un petit cri. Presque en même temps , je sentis un bras m'envelopper, tandis que le possesseur de ce bras me couvrait la bouche de son autre maiii , et me disait à voix basse en me couvrant de baisers :
« — Louise, mon ange, n'ayez pas peur, c'est moi, Henri. >
<! Je saisis la main de Henri , et la lui serrant avec force , je lui dis bien bas , mais d'un accent résolu :
c — Henri, si je vous priais à genoux de sortir, m'obéiriez vous ?
I — Peut-êlre , dil-il ; mais vous ne me le (lirez pas.
t — Et pourquoi cela?
* — Parce que je vous aime de toute mon âme, et que je mourrais si vous le disiez. »
« On dit ces choses-là de bonne foi .'i dix-sept ans , et à seize on les écoule de même. Je sentis que je voudrais en vain me montrer sévère. Je gardai le silence , et à un baiser de Henri , je crois que je répondis sur le même ton.
i Daignez rn épargner le reste, il est cependant une particularité que je ne puis omettre , parce que ce n'est pas ce qu'il y a de moins piquant dans cette petite aventure. Henri qui , comme praticpie , n'en savait pas plus long que moi , et qui n'avait pas fait ses classes en droit erotique sous un habile maître comme M"® Lebrun , était loin d'être aussi ferré que moi sur la théorie. Je lui en appris donc pour lo moins aulani rpi'il m'en apprit. Nous fûmes malheureusement , par prudence, ol liges d'abréger la leçon; mais au
bout d'un mois , nous étions tous deux de première force.
« Berihe me sut gré de la conscience avec laquelle j'avais tenu mon serment. Plus tard une riJicuIe jalousie nous brouilla ; je l'ai vivement regrettée ; nous étions faites pour nous aimer et nous comprendre, i-
L'assemblée accueillit celle petite histoire avec une grande faveur ; certes, elle ne pouvait passer pour édifiante, mais elle n'était pas, comme le disait M™® B*** assaisonnée de gros sel , comme celles de M°^« M"* et de M="^ D"*L*". Bref, soit qu'elle eût véritablement fait plus de plaisir, soii
esprit départi, le président M d, après avoir
consciencieusement recueilli les avis, proclama jyjme g*** victorieuse.
il rappela ensuite à M"^'' H"* ce qu'elle lui avait promis ; mais celle-ci , qui aurait pus'exécuier en toute sécurité , ne voulut pas , elle qui était la maîtresse de la maison , troubler la joie de celle qui avait vaincu. Elle se contenta de dire
< Si je voulais vous raconter quelque chose
D ABRWTÈS. — 3 19
OQC)
(le plus fort que cela , j'ai dans mon sac une liisloire où se irouvent réunies, auiijnienlées et corrigées, les trois histoires que vous venez (l'entendre. »
ÏX
I.e consulat. — Le mariage de raison. — Un preniici" amant. — Sagesse de santé. — Second amant. — L'homme difficile à quitter. — Une lettre anonyme. — Une démarche désagréable. — La réponse qui n'en est pas une. — La logique et la passion. — Faiblesse. — Remords. — La conversation à la porte. — Dans le jardin. — Duel à mort. — Le contact qui tue.
Lorsque le consulat eut remplacé le directoire, le changement qui s'était opéré dans le gouvernement se fit sentir , par contre-coup , dans les mœurs de la société. Les boudoirs et les salons ne se fermèrent pas comme sous la terreur, mais ils s'épurèrent, du moins quant à
la foriiie ; la gaielé, la galanterie même restèrent à Tordre du jour ; mais la licence fui bannie. Le temps était passé où des femmes, célèbres par leur beauté , osaient se promener en public , en plein jour, sans mettre entre leurs charmes et les yeux des curieux, d'autre rempart qu'une gaze tellement transparente qu'on pouvait, en les voyant vêtues ainsi , dire qu'on les avait vues nues. On portait bien encore des robes à la grecque , mais il n'était plus permis de pousser la rigoureuse imitation du costume antique, jusqu'à retrousser la robe au-dessous du genou et laisser voir un pied chaussé d'une simple sandale, aux doigts nus duquel brillaient des bagues de diamant. Le premier consul, qui venait de poser la première pierre de l'édifice colossal qu'il allait fonder, sentit que cette corruption, signe ordinaire de décadence chez toutes les sociétés qui avaient cessé d'être, ne convenait pas à un empire naissant. Et puis les saturnales, dont, pendant trois années, la France avait été le théâtre, n'étaient pas dans les mœurs de notre nation. Les réputations que l'on fait aux peuples ne sont
jamais usurpées. La galanterie, dans l'acceplion honnête du mol, est un des caractères dislinctifs du Français, et il y a aussi loin de la galanterie aux orgies de Tépoque qui s'écoula entre la terreur et le consulat , qu'il y a de distance entre une femme aimable et distinguée, avec laquelle on a une liaison dans le monde, et une fille dont on achète les complaisances un louis ou dix louis, plus ou moins.
Ceci ne veut pas dire qu'au froncement du sourcil de Bonaparte, les l'emmes aient congédié leurs amants, fait vœu de chasteté, été fidèles à ce vœu téméraire, ei mérité, comme les matrones de l'ancienne Kome , que l'on gravât sur leur tombe :
Elle vécut chez elle et fila de la laine.
Point : les femmes eurent des amants, les hommes ne manquèrent pas de maîtresses, mais on s'arrangea de manière à ce que le scandale ne fût plus à l'ordre du jour. Ainsi, on n'était plus exposé à entendre, dans un salon, des récits de la nature de ceux que la fidélité dont doit se pi-
quer rhislorieu , m'a imposé l'obligalion de reproduire; les hommes comme D**\ l'ami de Barras, n'avaient point disparu de la face de la lerre ; Paris en comptait peut-être plus encore ; mais ils ne faisaient plus i>loire de leur ignonomie , et les honnêtes gens leur tournaieni le dos. L'ordre, en un mot, commençait à remplacer le désordre.
Mais, pour être contenu dans de justes bornes, Tamour ne perd pas ses droits : le Minoiaure (1) en comptant ses victimes, ne s'apercevait pas que ses recettes eussent baissé. Les choses allaient leur train comme par le passé, et pour ceux qui étaient au fait de la chronique du jour, ce n'était pas un médiocre divertissement que d'entendre certains maris, à qui rien ne manquait pour être des plus haut placés dans la confrérie , s'écrier, en se frottant les mains :
< Parbleu, depuis que Bonaparte est au pouvoir tout est pour le mieux : il a fait raison de
(I) Il n'est personne qui n'ait lu la Physiologie du mariage^ de IM. (le Balzac. La métaphore ingénieuse de ce grand écrivain est aujourd'hui tellement acceptée, qu'il serait puéril d'en donner l'explication.
celte ignoble licence qui régnait sous ies autres ; à présent, au moins, on est tranquille. >
Tant qu'il y a de la galanterie, la ruse et les bons tours sont de rigueur. Quand ils n'ont pas d'aulres résultats que de minolauriser le mari, il n'y d pas grand mal, puis c'est chose inévitable ; mais quand les choses vont plus loin , elles laissent d'éternels regrets à tous ceux qui prennent part à ces plaisanteries.
Un certain M. F***, Danois de naissance, et qui était venu faire du commerce en France, où il s'était fixé depuis Tàge de vingt ans, avait acquis , à Marseille , une grande fortune dans la fabrication du savon. Il vint à Paris vers la fin du directoire, et se maria avec une charmante jeune fille qui ne lui apporta pas de fortune, mais dont il était passiop.némenl amoureux. M. F*** n'avait alors que quarante-deux ans; il était d'une haute stature, avait de beaux traits, des cheveux blonds, beaucoup de vivacité, si bien qu'on lui aurait donné dix ans de moins que ce qu'il avait réellement. C'était , en outre , le meilleur des êtres , et il était loin de mancjuer d'esprit et d'à-
grérnenl ; il élail même très-bon musicien. Tons ces avanlages ne fnrent pas ce qui engagea M»« tPA*** à l'épouser.
M''® d'A***, avec un air froid comme une glace, renfermait en elle le germe de toutes les passions. Du reste, elle était charmante, et, quoique sans fortune, elle était demandée par un grand nombre de prétendants. Ce fut elle qui arrêta son choix sur M. F*** ; sa mère penchait assez pour un jeune homme d'une grande famdle, récemment rentré en France , et qui avait été assez heureux pour sauver une belle fortune. ]j^|me (j'A*** avait même remarcjué que le jeune comte de IN*** ne paraissait pas déplaire à sa fille; mais niademoiselle qui, sans doute, avait déjà ses projets, et qui prévoyait que le bon caractère de M. F*'* lui assurait une domination absolue, déclara que son choix était irrévocablement fixé, et qu'elle accordait sa main à M.F* *.
Le mariage se fit promptement. M"® d'A*** se montrait fort impatiente d'en tinir. Le bon F*** avait la candeur d'attribuer cet empressement à
la tendresse qu'il croyait avoir inspirée à sa future, et il pouvait, sans être trop présomptueux, avoir celle croyance, attendu que Camille ne se faisait faute de le lui laisser entendre, et même de le lui dire en propres termes. Les gens plus clairvoyants pensaient que , fatiguée de la médiocrité dans laquelle elle avait toujours vécu, elle voulait hàier le plus possible le moment où elle devait jouir d'une opulence qu'elle avait toujours désirée. Si quelqu'un avait pu lire dans le cœur de M'i^ d'A***, il y eût vu que cette jeune fille ne songeait pas plus à celui qui allait être son mari qu'au grand Turc ; que, bien que la fortune de M. F*** fût fort belle, ce n'était pas non plus ce qui lui donnait un si grand désir d'être mariée; mais qu'elle ne souhaitait être M""*^ F*** que pour avoir son indépendance ; qu'elle ne voyait le mariage que comme un moyen de devenir libre, et c'était à cette liberté qu'elle aspirait avec tant d'ardeur.
jyjme ^*** ^jjjj^ charmante ; son mari déclarait qu'il était le plus heureux des hommes ; et, immédiatement après son mariage , la chose
était vraie. F*** était un très-bel lioinme ; Camille raccepla comme tel, pendant les six premiers mois de leur union. Mais elle ne tarda pas à s'en dégoûter, et comme, pour elle, son mari n'était qu'un homme comme un autre, le pauvre F***, si bien fêlé dans le commencement, se vit tout d'un coup traité avec une froideur désespérante.
j^jme p*** cependant avait une laciique assez adroite. Dès le premier jour elle avait exigé que son aj)pariement fût distinct de celui de son mari ; mais il y avait un libre accès à quelque heure que ce jiût être. Depuis son refroidissement elle ne lui avait pas interdit l'entrée de sa chambre à coucher, mais l'accueil qu'elle lui faisait n'était pas de nature à engager le pauvre homme à profiter du droit qu'on lui accordait. Peu à peu il finit par ne se présenter qu'en tremblant chez sa femme ; puis il n'y vint plus que de loin en loin ; enfin ses visites conjugales devinrent si rares qu'elles pouvaient être regardées comme nulles.
L'adroite Camille n'avait commencé sa ma-
nœuvre que lorsqu'elle avait été certaine de son empire sur Tesprit du bon M. F*** ; une fois assurée de son pouvoir, elle ne s'était plus gênée, car, il faut bien le dire , dans les six mois pendant lesquels F**' eut tant à se louer de sa femme, il y en avait au moins trois qui n'étaient que de Thypocrisie.
M. F*** n'était ni un Othello , ni un George Dandin; s'il était facile de le tromper, c'est parce que sa bonne âme ne pouvait supposer le mal. Mais il ne faut pas croire que ce fût un niais. Dans les belles organisations la jalousie n'exclut pas la confiance, l/annonce ou la preuve de la trahison d'une femme aimée peut être poignante, et porter un homme à de terribles excès ; mais aussi ce même homme qui tuerait l'infidèle, rougira de la soupçonner sans motif, et lui laissera toute liberté , plein de confiance en celle qu'il aime.
Camille avait bien étudié le caractère de son mari et elle s'était exactement rendu compte de ce qu'il était. Elle avait vu que Al. F'** n'était pas un nigaud à qui l'on ferait croire que des vessies sont des lanternes, mais que c'était
un homme d'une confiance d'enfanl, qui ne cherchait pas à voir si on hi irompail, et que, pourvu que l'on se donnât la peine de le tromper adroitement, rien ne serait plus facile que d'y réussir. La besogne de M"^ F*** se réduisait donc à présenter à son mari toutes ses actions d'une manière acceptable et vraisemblable. Celte précaution prise, M"® F***, chaperonnée par la confiance de son mari, était cent fois plus libre que si elle eût été veuve.
Elle commença par mettre sur le compte de sa samé la réserve qu'elle réclamait de M. F*** à l'égard de ses visites conjugales. Si la Physiologie du mariage eût été écrite alors, M. F*** eût été prémuni, par les avis de l'écrivain, contre cette tactique de la femme, et il eût envoyé promener le médecin, cet auxiliaire que M. de Balzac dénonce comme l'un des plus redoutables, quand l'impitoyable docteur lui signifia qu'il devait, s'il aimait sa iémme, la ménager beaucoup. Le pauvre F*** fuiirès-effrayé et promit au perfide docleur une soumission entière à ses ordonnances.
C'était au profil du comte de N"* , celui que
M™"^ d'A**' voulait faire épouser à sa fille , el que Camille, ainsi que Pavait remarqué sa mère, ne voyait pas d'un œil indifférent, que cet artifice fut imposé au malheureux F**' , et, depuis un an que durait la liaison du comte et de M"^^ F'**, M. de N*** était le seul qui pût se vanter de lui avoir aidé à donner de coups de canif dans le contrat.
Mais tout passe : M™® F*** se mit un jour en tête qu'il était ridicule de rester fidèle à son amant plus longtemps qu'elle ne Tavaii été à son mari, et elle laissa voir à M. de N"* qu'elle était lasse de lui.
M. de N*" , qui avait pris la chose au sérieux, et qui aimait Camilie tout de bon , se fâcha , se désespéra , pleura , M™° F*** se borna à lui rire au nez , et à le prier de la laisser en repos. Jamais un homme n'est plus amoureux d'une femme , que le jour où elle ne veut plus de lui, et jamais une femme n'éprouve plus d'éloignement pour un homme , que lorsque cet homme , après avoir été son amant , répond , en recevant son congé , qu'il veut rester son amant malgré elle, ('/était le cas
D'iBRASIES. 3. 20
(le M™« F*** et de M, de N"*. Le comte jura que rien ne serait capable de le faire renoncer à sa chère Camille ; qu'il se tuerait plutôt que d'y songer, et que , si on voulait Ty contraindre, il tuerait M. F*'* et quiconque aurait la prétention de l'amener à un pareil résultat. De son côté, ^me Y**\ après avoir ri au nez de M. delN*'*, s'impatienta , lui fit fermer sa porte, et protesta que rien au monde ne la ferait consentir à renouer une liaison qui lui pesait ; elle allait jusqu'à dire que , tyrannie pour tyrannie, elle aimerait mieux retourner à son mari : ce qui prouve que, dans la colère , on dit une foule de choses que l'on n'a pas la moindre envie d'exécuter , car M. de N*** n'avait pas plus le dessein de tuer M. F***, que M"* F*** n'avait l'intention de rendre à celui-ci les droits dentelle l'avait dépossédé.
Elle espéra d'abord que M. de N*** se calmerail, et elle tint bon. Mais comme elle n'était pas femme à demeurer longtemps sans mari et sans amant, elle mil fin au noviciat d'un jeune aide de camp du premier consul qu'elle laissait soupirer depuis un mois, et qui s'appelait le colonel T***.
Une des singularités du caractère de cette femme, c'était que, sans être capable d'aimer véritablement , elle se montait facilement la lêle dans le commencement d'une intrigue , et qu'elle se trompait elle-même sur le sentimentqu'elle éprouvait. Elle prenait son effervescence pour de l'amour , et il était difficile que ceux qui occasionnaient ces transports n'y fussent point également trompés. Ainsi , quand elle se maria avec M. F***, au bout de deux ou trois jours Camille crut aimer son mari à la folie : cela ne dura pas ; mais elle l'avait cru franchement pendant quelque temps. La même chose avait eu lieu à Tégard du comte de N*** ; et elle se trouvait tout à fait dans la même position pour le colonel T***.
M. de N*** qui s'aperçut bien vile qu'on lui avait donné un successeur , quoiqu'il ne sût pas à qui il devait s'en prendre , devint presque fou d'amour et de jalousie. Il écrivit lettres sur lettres, se présenta vingt fois par jour chez M^^ F*** sans se rebuter de trouver la porte fermée. Enfin, jamais amant congédié ne déplora son martyre sur plus de tons que l'amoureux M. de N***.
JlDie (Je Y***^ qui était alors dans le paroxysme de son amour éphémère pour le colonel , s'irrita de celte persistance du comte, et, ce qu'elle n'eiit jamais fait dans son étal normal ( non par délicatesse, mais par calcul) , elle résolut de s'en débarrasser de quelque manière que ce fût.
M. de N*** venait de lui écrire une lettre plus pathétique que toutes celles qu'il lui avait adressées depuis quinze jours ; elle la déchira en mille morceaux et se mit à son secrétaire , les lèvres tremblantes de colère.
Une heure après , M. F*** recevait le billet suivant , tracé d'une écriture minutieusement contrefaite.
a Monsieur ,
< Le comte de N*'* est l'amant de vo're
« femme. La personne qui vous donne cet avis
« en a des preuves qui lui permettent de vous le
i donner en toute conscience. Au surplus, le
« comte ne s'en cache pas. Demandez-le-lui à
« lui-même ; il vous confirmera ce que j'ai l'hon-
4 neur de vous apprendre. »
Le délire seul avait pu inspirer une pareille démarche à M'"*^ F*** , car c'était elle qui avait écrit cet étrange billet. L'insensée n'avait vu qu'une chose , c'était d'être débarrassée de l'obsession de M. de N***. Son amant seul ou son mari pouvaient lui rendre ce service ; elle ne voulait pas exposer le premier; elle se servit du second.
< Au moins, dit-elle, il m'en délivrera d M. F'**, qui était l'honneur même , ne crut
pas d'abord devoir ajouter foi à une dénonciation anonyme , qu'il prenait pour une odieuse calomnie. Il allait donc anéantir le fatal billet, lorsqu'une pensée vint le frapper au cœur. « Le comte ne s^ en cache pas , disait la lettre, demandez-lelui d lui-même... »
< Il ne s'en cache pas! dit M. F...; il l'a donc dit publiquement ! »
A cette pensée, il sentit tout son sang refluer vers son cœur ; il recevait l'outrage dans toute son horreur. Il monta en cabriolet et se rendit chez le comte.
« Ce que j'ai de mieux à faire , pensa-t-il , c'est de suivre le conseil que l'auteur de cette
lellre me donne, pour me persifler, sans doute. C'est toujours le meilleur parti à prendre en pareil cas. »
Le comte était chez lui, et seul, quand on annonça M. F*'*. Celui-ci était si pâle, que M. de N*** comprit tout de suite quel était le sujet qui ramenait. II se rendit maître de son émotion , et, s'avançant vers M. F***, il lui dit du ton le plus tranquille :
« Eh ! mon cher F"*, quel bon vent vous amène?
M. F***, pâle comme un mort, avait les dents tellement serrées, qu'il fut obligé de faire un violent effort pour dire à M. de N*** :
« Monsieur le comte, veuillez avoir la bonté de faire défendre votre porte; j'ai à vous parler en particulier. »
Si l'aspect de M. F*** eût pu laisser quelques doutes à M. de N***, ce début ne lui permettait pas d'en conserver. Il redoubla donc de sangfroid , déterminé à repousser toute espèce d'injonction par une roideur équivalente, et à envoyer promener ce mari, qui lui paraissait avoir
le mauvais goût de ne pas vouloir qu'il fût Pâmant de la femme. Il donna donc ses ordres conformément aux désirs de M. F***, et, rayant invité à s'asseoir, attendit en silence ce qu*allait lui dire le mari de Camille.
« Monsieur le comte , dit enfin celui-ci , je vous ai toujours cru un homme d'honneur.
— Et vous avez bien fait, monsieur, dit fièrement !e comte.
— Et quelle est voire opinion à mon égard sur cette question ? reprit M. F***.
— Exactement la même que celle que vous venez d'émettre à l'égard de moi , dit le comte avec une expression qui ne permettait pas de douter de la franchise de sa réponse.
— Ëh bien î monsieur le comte, poursuivit le négociant , je vous donne ma parole d'honneur, que si vous m'attestiez sur la vôtre qu'un fait quelconque est faux ou vrai, je n'en demanderais pas davantage , et que je me tiendrais pour assuré, selon votre réponse, de la vérité ou de la fausseté de l'assertion. >
M. de N***, qui voyait où F*** en voulait venir,
garda le silence el se conieiua de saluer en signe d'assenlinienl.
4 Mais, conlinua le mari , qui semblait comprendre ce que signifiait cette réserve, je vous avoue que, dans le cas où vous rel'useriez de répondre catégoriquement à ma question, je regarderais votre silence comme une affirmation.
— Et si la chose n'était pas à ma connaissance? dit le comte avec un aplomb qui faillit empêcher le Danois d'aller plus loin.
— Malheureusement , reprit celui-ci , c'est une «jneslion qui vous est personnelle que j'ai à vous soumettre. C'est donc à votre honneur que je fais appel , monsieur le comte , quand je vous somme de me dire si ce que ce billet contient est une calomnie ou l'expression de la vérité. »
F***, plus blanc que le papier qu'il lira de sa poche, lendit la lettre anonyme au comte, qui la lut trois fois en silence, sans que l'émotion qu'il éprouvait se trahît sur son visage.
F***, ceftendanl, l'observait attentivemenl. Quand le comte eut achevé sa lecture, qu'il n'avait peut-être prolongée que pour se donner
le temps de maîtriser son trouble et d'assurer sa voix , il releva la lêle et dit à M. F*** avec assez de calme :
« Malgré ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire, monsieur, il est une question préjudicielle que je ne puis me dispenser de vous adresser. Je sais aussi bien que personne quels sont les devoirs d'un homme d'honneur; mais, avant de vous répondre , permettez-moi de vous demander quel usage vous comptez faire de ma réponse dans Tun ou l'autre cas?
— Je n'aime point tous ces préambule^ , monsieur le comte , dit F*** avec impatience ; cependant , je crois pouvoir vous satisfaire. Dans le cas de négative sur l'honneur, je vous demanderais pardon de vous avoir dérangé, et je me retirerais sans arrière-pensée , je le jure ; dans le cas contraire , je vous défendrais de remettre les pieds chez moi ; et si ma conduite vous offensait , je vous en donnerais toute sorte de satisfaction.
— Puisque vous avez été assez bon pour répondre à ma question , permettez-moi de ne pas
conserver de doute : vous m'affirmez sur l'honneur que telle serait voire conduite dans les deux cas, ou dans le cas où je me tairais ?
— Oui, monsieur le comte.
- Eh bien , monsieur, dit le comte , permetlez-moi donc de ne pas me prononcer. Dieu seul sait où est la vérité. »
Cette réponse ambiguë parut à M. F*** ce qu'elle était effectivement , c'est-à-dire un persiflage. De pâle qu'il était , il devint pourpre.
a Gardez vos plaisanteries pour ceux qui les supportent, monsieur, dil-il au comte brusquement ; je vous ai prévenu que votre silence équivaudrait pour moi à un aveu. J'espérais seulement que vous auriez assez de cœur pour ne pas vous cacher derrière un faux-fuyant. Tenez-vous donc pour dit que je vous défends de remettre les pieds chez moi. i
H était évident que F*** n'en disait pas davantage, uniquement pour se ménager la facilité de dire quelques dures paroles au comte , qu'il savait brave et d'une humeur à ne pas les supporter.
< Il faudra cependant , dit celui-ci avec son
ion de genlilhomme , que j'aie le plaisir de vous revoir encore une fois pour régler noire petit compe à proposdeces gracieuses paroles. Quand voulez-vous qu'ait lieu cette petite entrevue?
— A la bonne heure ! s'écria le négociant ; demain, monsieur le comte, à sept heures du matin , au bois de Boulogne.
— Vos armes ? dit le comte.
— Celles que vous voudrez.
—A mort? dit M. de N**'.
— A mon, dit le négociant.
— Alors il vaut mieux prendre le pistolet et se battre à six pas, à l'anglaise ; il y en a toujours un qui y reste; quelquefois tous les deux,
— C'est cela, » dit M. F"*. El il sortit.
Il est nécessaire d'expliquer en peu de mois la conduite du comte de N***. Beaucoup de personnes en général, et l'auteur de ce livre en parliculier, pensent qu'un homme d'honneur à qui un mari vient faire une question comme celle que M. F'** adressait an comte de N***, doit agir d'après ce principe que l'honneur consiste , dans
ce cas , à ne pas dire la vérité. Le comte était parfailoment de celte opinion ; mais on doit se rappeler dans quelles circonstances il se trouvait. Passionnément amoureux de Camille qui le chasse et à laquelle il ne peut s'en prendre, il voit un mari qui vient lui demander compte d'un amour qu'on rejette et le menacer de sa colère. Il est trop heureux d'avoir un homme à qui il puisse faire payer les dédains récents de sa maîtresse. Toutel'ois il a assez de présence d'esprit pour poser une question préjudicielle à laquelle le mari répond de manière à le rassurer ; peutêtre s'il avoue , cet homme, nouvel Othello, val-il faire tomber sa vengeance sur sa femme au lieu de s'attaquer à son rival; F*** déclare quelle sera sa conduite , et, certain que lui seul doit porter la responsabilité de ses actes et de ses paroles, le comte de N***, irrité par les refus de Camille et le nouvel obstacle qu'on lui oppose , avoue à ce trop curieux époux qu'il l'a déshonoré et lui offre la réparation des armes.
Tout cela n'est pas logique ; mais M. de M*** était dans un état qui n'était rien moins que
logique. La passion déraisonne , c'est une vérité aussi vieille que les passions. Le prédicateur qui demande aux hommes, du haut de la chaire, d'élouffer leurs passions et leurs désirs , leur demande une chose à peu près impossible, mais, au moins, c'est logique i mais je ne sais trop ce que veulent dire ces docteurs, comme on eu trouve quelquefois dans le monde , qui viennent dire : « Jeunes gens qui avez des passions , prenez garde qu'elles ne vous emportent trop loin ; modérez-les; arrêiez-vous à temps. > C'est comme si l'on disait à un malade : î Quand votre fièvre vous prendra, prenez garde qu'elle ne soit trop forte, » ou à un fou : « Ne soyez pas si furieux lorsque vos accès vous arrivent, i
Le comte de N***, qui savait tout aussi bien qu'un autre ce qu'il y a à faire en pareil cas , qui n'eût pas hésité , un mois plus tôt, à jurer sur l'honneur à M. F*** qu'il n'était pas l'amant de sa femme, alors qu'il l'était réellement, et qui eût bien fait , se trouve engagé aujourd'hui dans de telles circonstances qu'il n'a pas la liberté , malgré tout son sang-froid, de choisir le meilleur
D AORANTES.-
parti, et qu'il avoue, sans être plus blâmable, une cbose qui , néanmoins , n'est vraie que dans le passé,
M. F*** , cependant , est rentré chez lui pour mettre ordre à ses affaires : par une réaction assez bizarre et que Ton comprend parfaitement , il se sentit pris d'une tendresse infinie pour cetie femme qui lui avait ravi l'honneur et qui allait peut-être lui coûter la vie. Il voulut la voir. On lui dit que M™° F*** dînait en ville et devait aller à TOpéra. Elle avait sans doute voulu s'étourdir , épouvantée qu'elle devait être de l'effet produit par son billet anonyme.
M. F*** fut vivement contrarié de ne pas voir sa femme ; il eût voulu lui pardonner; il épancha dans une longue lettre ces trésors de tendresse qui inondent les cœurs honnêtes et généreux dans les grandes circonstances de la vie; il fit son testament par lequel il donnait toute sa fortune à sa femme. Enfin il passa le reste de la journée à s'occuper d'elle, comme si le duel qui devait avoir lieu le lendemain avait eu pour cause un outrage dont elle eût été victime , et
non un outrage dont elle était la complice.
Avant de rentrer chez lui le malin , il avait passé chez un de ses intimes amis à qui il avait demandé d'être son témoin ; cet ami avait une maison de campagne à Auteuil , et il avait été convenu qu'il viendrait prendre M. F*** à onze heures du soir; que celui-ci coucherait à Auteuil afin qu'on ne le vît pas sortir de chez lui avec des armes dès le matin , ce qui n'eût pas manqué de donner l'éveil , la volonté expresse de M. F*** étant que M. de N"* et les deux témoins s'engageassent sur l'honneur à s'arranger pour laisser croire , dans le cas où lui , F*** , succomberait, que sa mort était le résultat d'un suicide. Une instruction analogue était renfermée dans la lettre destinée à M"*' F*** , que devait lui remettre le témoin de son mari.
A onze heures précises , M. G*** , l'ami de M. F*", vint le prendre comme ils en étaient convenus. M. F*", qui avait tout conté à M. G***, lui fil part du regret qu'il éprouvait de ne pas voir sa femme pour l'embrasser et lui pardonner en silence, car il était loin de penser que la mal-
heureuse lui eût (ail elle-même la iriste confidence qu'il avait reçue.
M. G*** blâma celle sensibililé hors de saison el enlraîna M. F*** hors de son cabinet.
Comme ils allaient descendre Tescalier, M . F**' s'arrêta tout court, et dit à M. G*** :
« Mon ami, descendez seul ; je vais sortir par la porte du jardin, dont j'ai une clef; j'emporterai les pistolets ; de celle manière rien ne transpirera , et nous serons sûrs de n'avoir pas élé vus. »
M. G*** ne vit pas d'inconvénient à l'exécution de celle mesure de précaution ; il descendit seul et alla atlendre M. F***, avec son cabriolet, dans la rue Neuve-des-Maihurins, à cinquante pas de la porte du jardin de Thôtel situé rue du Mont- Blanc. H y avait plus d'un quart d'heure qu'il y était, el M. F*** n'avait pas encore paru. M. G*'*, impatienté, retourne à l'hôtel, monte au cabinet de son ami , ne le trouve point , redescend l'escalier, voit dans la cour la voilure de M"*" F"*, qui rentrait de l'Opéra, suppose que le faible négociant n'a pas eu le courage de
partir sans la voir, et, pour Parracher à une entrevue qu'il redoute, mettant de côté les convenances, il monte rapidement chez M'"® F**% à qui il demande où est son mari.
Le bon M. G*** a mis tant d'action dans son geste et dans ses paroles, que M™® F***, dont la conscience n'est pas tranquille , commence à redouter un grand malheur.
< Je ne l'ai pas vu, dit-elle, et vous, monsieur?
— Je le quitte , madame ; mais , depuis une demi heure, je ne sais ce qu'il est devenu. î
Il n'y avait encore là rien de bien inquiétant ; mais ('amille , chez qui le remords commence à parler haut, tremble de tous ses membres. Tout à coup elle pousse un cri, ainsi que M. G*'*, qui la laisse tomber évanouie sur un canapé , pour courir dans le jardin.
11 est nécessaire que nous remontions un peu plus haut , pour mettre le lecteur au courant de ce qui fait évanouir M°°^ F*** , et précipiter M. G*** à travers l'obscurité des allées du jardin. Nous le prions donc de rétrograder d'une deniiheure, jusqu'au moment où M. F*** avait laissé
parlir son ami par le grand escalier, pour sortir lui-même par la porte de la rue Neuve-des-Mathurins.
Le pauvre M. F*** était descendu triste et non sans se retourner plus d'une fois vers Tappariement de sa femme. Arrivé à la petite porte , il s'arrêta au moment d'y mettre la clef ; il venait d'entendre une autre clef s'introduire dans la serrure. La porie s'entr'ouvrit , et il entendit distinctement deux voix d'hommes qui parlaient bas. il prêta l'oreille, se cacha derrière un massif, et voici ce qu'il entendit :
« Un de ces jours, disait en riant une des deux voix , tu rencontreras le mari , et alors tu seras pincé.
— Bail ! tu ne sais pas ; il n'y a rien de plus drôle, reprit l'autre voix , qui n'était rien moins que celle du colonel T***, lequel s'entretenait ainsi, discrètement, avec un de ses amis qui l'avait accompagné jusqu'à la porte du jardin: il se bat demain avec de iN***. Je suis le témoin du petit comte ; comment trouves-tu cela? Moi , l'amant en pied, témoin de l'amant sortant contre le mari!
— On eu ferait un vaudeville , dit malignement le camarade du colonel. De N'** ne sait donc pas que c'est loi...?
— Eh ! parbleu, non , dit T***; c'est là où est le drôle de la chose.
— Allons , dit Tami , bonne nuit , et bonne chance pour voire affaire de demain ! >
La porte s'ouvrit. F*** n'avait pas perdu un mol, et pendant ce colloque il avait chargé froidement un pistolet. Il laissa entrer le colonel assez avant dans le jardin , et , au délour d'une allée, il se présenta à lui, se nomma rapidement, et lui mit sur le bras une main au poignet de fer, en lui disant :
< A nous deux , monsieur. >
Le colonel resta assez surpris ; mais ce n'était pas le courage qui lui manquait ; il se remit bien vile, et dit à M. F*** :
€ Je regrette que M. N*** ne soit pas là pour vous rendre le service que vous vouliez lui rendre demain , dit F*** avec amertume ; mais la chose ne peut se remettre. Voilà deux pistolets, dont un seul est chargé; prenez-en un; appuyez-le-
moi sur le cœur; j'en ferai autant pour vous; nous tirerons ensemble sur un signal donné par l'un de nous, par vous si vous voulez. Si je vous tue, je mettrai votre corps à la porte, dans la rue ; si vous me tuez , vous vous en irez : une seule personne saura que vous serez l'auteur de ma mort , et vous ne devez pas craindre qu'elle vous compromette, celle-là : tout le monde croira à un suicide ; vous devez savoir que mes mesures étaient prises pour cela. Allons, monsieur, êtesvous prêt t t
Tout cela avait été dit bien bas , d'un ton froid et solennel. Le colonel ne répondit pas un mot. 11 tit signe au négociant de lui tendre les pistolets, et, détournant la tête, il en prit un au hasard. Pas une explication n'eut lieu , tant ces deux hommes, dont l'un déshonorait l'autre, étaient sûrs de leur honneur mutuel. Le bruit des deux chiens, craquant sur leurs ressorts quand ils armèrent leurs pistolets, troubla seul le silence, jusqu'à ce que T*** dit, en s'approchanl de F*" :
« Dites lentement une , deux , trois ; à trois, nous tirerons tous deux. »
Bieiuôi un coup partit. Le négociant tomba raide mort. Le colone! resta debout, immobile, et ne se sauva pas.
C'était au bruit de ce coup de pistolet que Camille s'était évanouie et que M. G"* était descendu dans le jardin.
Les domesti{jues arrivèrent en foule. On essaya en vain de donner quelques secours à F***; la baile avait traversé le cœur. Les pièces dont était muni M. G*** servirent à constater le suicide du malheureux F***; son odieuse femme fut mise en possession de son immense fortune.
Le colonel T*** ne la revit jamais. Plus lard, devenu officier ii;énéral , il se maria ; et un jour que, dans un bal, il vit par hasard sa femme assise près de M""^ F'*', il lui jeia son châle sur les épaules, et lui dit :
« Venez, ma chère, il y a près de nous des êtres dont le contact donne la mort, y
FIN DU TROISIÈME VOLUMii.